Slift – Ilion


Si vous changez quelques lettres à Seattle, ça fait Toulouse.

Les têtes pensantes de Sub Pop devaient savoir que le trio à la chevelure lisse né en 2016 au fil de la Garonne ferait honneur à l’histoire de ce label précurseur des premières heures du mouvement grunge. Point de chemise à carreaux et de power chord dépressif pourtant chez le trio toulousain, mais une envie furieuse de repousser ses limites et de s’affranchir des codes du/des genre(s) dans lesquels il évolue. En cela, Slift s’inscrit pleinement dans la ligne directrice du label.

C’est donc sous l’égide du mastodonte américain que le trio sort son nouvel album, Ilion. Succédant au non moins immense Ummon (je passe volontairement sur le 2 titres précédent), le nouvel opus soutient-il la comparaison avec son grand frère ? Transcende t-il les frontières des genres ? S’affranchit-il des balises et autres jalons stylistiques posés consciencieusement par l’album-révélation le précédant ? Afin de ménager le suspens et de pousser un peu plus le curseur de l’envie, je vais écrire juste ci-dessous trois petits points qui ne manqueront pas de susciter votre curiosité.

Ce qui marque d’emblée chez Ilion, c’est sa propension à repousser, à repenser la notion de mur de son. Tout y est plus vaste, plus grand, plus fort. C’est l’immensité de l’espace qui sert de scène au trio et toutes ses idées se retrouvent catapultées vers l’infini et au-delà, boostées par mille trouvailles de production, comme autant de moteurs Raptor collés au cul de la fusée Slift.

La première et géniale idée est d’avoir mis plus en avant la basse de Rémi Fossat. Le gonze déploie des merveilles de lignes, soulignant la fureur quand elles le doivent mais surtout transcendant des parties chant quelques fois en deçà du reste. Pour le coup une écoute de « The words that have never been heard » vous convaincra sans problème du haut degré de talent du bonhomme.

Le travail de composition fait montre d’une précision plus ciselée que de la ciboule chez Thierry Marx. Certes, il faut avoir une appétence pour le progressif mais les titres fleuves déployés ici ne souffrent que très rarement d’ennui ou de redite. Allez, on va dire que « Ilion » et « Nimh » semblent calqués sur le même schéma, ce qui ressort d’autant plus que les titres se suivent. Mais le reste est une pépita d’écriture atteignant son apogée avec des morceaux tel que « Confluence ». Le groupe manœuvre son vaisseau amiral avec une aisance insolente entre jam solaire et riffs Crimsonien en diable.

Canek Flores, le batteur, mérite à ce titre son petit chapelet de louanges. En délaissant les rythmes répétitifs du Kraut très présent sur Ummon, en s’octroyant des espaces de libertés plus conséquent, il permet à la musique de Slift de prendre une dimension bien plus large et psychédélique qu’auparavant. C’est plus ouvert, plus technique, l’écrin rythmique plus solide est une formidable rampe de lancement pour la guitare supraluminique de Jean Fossat.

Ce dernier continue son travail de recherche et d’expérimentation tous azimuts avec sa six cordes et ses claviers. On le savait capable d’atteindre des sommets de notes liquides ou poisseuses comme le pétrole, voilà qu’il nous prouve qu’il est capable d’écrire du rock poussiéreux et dépressif, « Uruk » ne manquant pas de rendre hommage à quelques illustres pensionnaires de la maison Sub Pop.

Le chant mériterait peut-être un peu plus de considération dans la production de Ilion, l’album. Tout y est tellement massif que la voix, traitée elle aussi de cette manière, se retrouve cantonnée au rôle de couche supplémentaire. En résulte une lassitude légère, tant on aimerait parfois que cet instrument nous parle plus directement, avec moins d’artifices et de subterfuges. J’en veux pour preuve « The story that has never been told » où la voix narre enfin et se pare de beaux atours mélodiques. Après, je suis vieux, je fatigue plus facilement… Allez savoir où se situe la frontière ?

De frontière justement, il n’en est pas question sur le nouvel opus de Slift. On traverse des paysages sonores, on y rencontre des personnages étranges, on se questionne sur l’immensité de la solitude, sur sa beauté aussi. On est happé par leur volonté de grandir, de changer, d’évoluer. De ne jamais s’endormir sur ses acquis. Le trio tente de nous faire comprendre que le voyage est plus important que la destination. Car tel est le propos de Ilion. Un grand album, dense, riche, difficile d’accès parfois mais par combien malin et surprenant. Un véritable tour de force qui place Slift parmi les très grands de la scène actuelle.

 


 

Note de Desert-Rock
   (8.5/10)

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