Alors que le complexe de la Columbiahalle baigne encore aujourd’hui sous un radieux soleil, les corps sont un peu lourds, et les concerts massifs qui s’annoncent pour cette dernière journée nous font craindre le pire pour notre santé…
KARLA KULT
L’ambiance est toujours particulière lorsque l’on entame le dernier jour d’un festival, on est partagés entre l’excitation d’une affiche du jour qui s’annonce palpitante, et une pointe de tristesse de voir la fin se rapprocher. Clairement, le set introductif de Karla Kult surfe sur cette dernière émotion : proposant un rock psyche certes très lourd mais aussi très lancinant et plutôt sombre, voire même parfois oppressant. Assez original dans son contenu (pas mal de recherches de sons atypiques et de rythmiques alambiquées) le set remplit bien sa fonction d’accueillir les premiers festivaliers (la salle se remplit tranquillement) dans une atmosphère un peu cotonneuse et hypnotique.
EF
Encore une occasion pour le Desertfest de prouver qu’il sait attirer les pointures. Le vingtenaire groupe suédois de post-rock EF trouve une forme d’aboutissement à son style dans l’utilisation d’un violoncelle et d’un anecdotique glockenspiel. Il dépasse, par ces spécificités, bon nombre d’autres formations du genre que nous avons pu croiser ces dernières années. Le duo de voix porte le groupe à un niveau remarquable dans une scène où l’inventivité s’évente parfois. Et si, pendant les 45 minutes du set, le public reste plutôt passif, c’est surtout qu’il demeure concentré et savoure pleinement le savoir-faire du quintette.
CAUSA SUI
On sait avant même que le groupe ne foule la scène de la Columbiahalle que l’on allait assister à un petit événement avec le set de Causa Sui. Cela ne rate pas avec, en intro, « Ju-Ju Blues » qui donne tout de suite le ton intersidéral de ce concert durant lequel Rasmus Rasmussen reste placide derrière son clavier, avec une touche vestimentaire de pilote de Beechcraft qui dénote avec l’ambiance de beatniks sous acide que la section rythmique martèle avec lui sur « Boozehound ». Bien évidemment, côté public, les têtes dodelinent à l’unisson. Durant ce set, personne n’aura boudé son plaisir, y compris le groupe qui assomme la salle avec le titre « Homage », entre éther et suspense insoutenable. Même si, à cette heure, la salle n’est pas des plus pleines, il y a suffisamment de monde pour offrir une ovation à Causa Sui après son final « Soledad », duquel on ressort totalement étourdi par le rythme narratif qu’a su imposer le groupe.
SKLOSS
Quand l’Écosse rencontre les États-Unis, ça donne Skloss, l’union psychédélique de la guitare de Sandy Carson et de la batterie de Karen Skloss. Cette dernière, mailloches en main et couronne de projections psychédéliques derrière la tête, apporte ponctuellement son chant à leur costaud rock psychédélique. Malheureusement, le chant n’est pas à la hauteur : il apporte une couche de fond sonore là où on aimerait justement l’entendre davantage. C’est bien dommage pour cette découverte sur laquelle on ira très certainement jeter une oreille sur album.
GREENLEAF
Greenleaf, qu’on aura pu croiser aux bars du festival la journée passée, monte sur scène au son d’une musique pour enfants. C’est sautillant et rigolo, et l’intro de « Sweet Is the Sound » promet un excellent concert à qui aime la basse, car Hans Fröhlich, comme bien souvent, est en très grande forme, et met autant à l’honneur son instrument que la batterie de Sebastian Olsson. Côté chant, Arvid démarre le set avec une voix qui n’est pas déplaisante. On l’a connu moins en forme, mais il faut admettre qu’ « Avalanche » et « Let It Out » ont connu des interprétations plus percutantes, d’autant que la guitare de Tommi Holappa ne bénéficie pas du meilleur son sur cette première moitié de set. La fosse, elle, est en pilote automatique et les intermèdes permettent de conserver un poil de vigueur. C’est justement « Let It Out » qui va remettre un peu d’huile dans les rouages jusqu’à « Different Horses », où la salle reprend ad nauseam les “over and over again” d’Arvid qui n’a pas manqué de nous offrir son laïus sur les bourrins. On finit le set les yeux rivés sur Hans, qui tient le public avec un sourire jusqu’aux oreilles, tricotant avec aisance les lignes de « Trail and Passes » qui sèment la bagarre dans le pit. Au final, une bonne partie du public aura pris son pied, et probablement parfois dans la gueule.
TEMPLE FANG
Si l’odeur d’encens qui baigne les premiers rangs pouvait le laisser présager, Temple Fang ne tarde pas à envelopper le public dans son rock psychédélique “absolu”. Bien loin des structures de composition traditionnelles, le quatuor (qui de manière surprenante est en tournée avec Crippled Black Phoenix) prend le temps d’installer ses ambiances et envoute la petite salle, bien comble pour l’occasion. Sur scène, les musiciens sont complètement investis dans leur musique, transcendés même parfois, à l’image du frêle et hirsute Guitariste Jevin De Groot, qui vit chaque note ou chaque ligne vocale comme si c’était la dernière. Les autres musiciens ne sont pas en reste, notamment Dennis Duijnhouwer à la basse (ancien collègue de De Groot au sein de Death Alley… pas le même style musical !), qui n’hésite pas à aller au contact du public, et dont la posture de frontman et les lignes de chant font autorité. Cette conviction est contagieuse, et le public, dont une bonne part est familière du groupe, ondule en rythme, jusqu’au fond de la salle. La prestation laisse une grosse impression, et dans tous les cas un groupe à suivre de près, en particulier en live.
PELICAN
Le Desertfest Berlin nous a choyés pour cette journée à forte tonalité post-metal, en choisissant des pointures, avec rien de moins que Pelican, qui n’avait plus joué dans la ville depuis 2019. Le batteur s’étire, les cordistes se montrent les pouces et c’est le blast : « Cascading Crescent » vient défoncer les cages à miel du public. Si le son ne semble pas fou, la puissance, elle, est au rendez-vous. Les Américains sont tout à leur affaire, délivrant coup sur coup « Ascending », « Ephemeral » et « The Creeper » pour un public qui, face à la scène, ne lâche pas l’affaire (bien que les balcons se vident de moitié sur la fin car Nebula va entamer son set dans le théâtre). Classieux, Trevor de Brauw prend le micro, rompant pour quelques instants la magie instrumentale afin de présenter les excuses du groupe, désolé de n’être passé que si peu en 26 ans de carrière. Mais ils ne veulent pas considérer cela comme un simple job et souhaitent conserver leur passion intacte. L’homélie est touchante ; la messe finit de se dire sur « Wandering Mind ». Poignant !
NEBULA
Avec une programmation aussi disparate pour ce troisième jour, les mythiques Nebula pouvaient trouver leur place sur n’importe quelle scène ou créneau horaire. C’est ce créneau de « headliner » sur la petite scène qui a été choisi, avec pour effet pas mal de frustrés qui, évidemment, n’ont pas pu rentrer dans la salle de moindre capacité. Il faut dire qu’il y a encore quelques mois, on ne donnait pas cher de la peau du groupe, que l’on ne pensait pas capable de supporter les dramatiques décès successifs de ses deux bassistes précédents, Tom Davies en 2023 et Ranch Sironi en 2024. Habitué à une carrière musicale pour le moins chaotique, Eddie Glass a repris les rênes en main, et constitué un line-up trois étoiles pour cette tournée, avec le « batteur à tout faire » surdoué Mike Amster, et l’excellent bassiste de Sasquatch Jason Casanova, lui aussi habitué à aider les groupes au besoin. Techniquement, difficile de faire mieux. L’alchimie d’un concert spécial commence à se matérialiser…
Dernier ingrédient, décisif : Eddie Glass lui-même… qui est aujourd’hui dans une forme éblouissante. Même en cherchant profondément dans nos souvenirs, il est difficile de se remémorer un concert où il ait été aussi enjoué et dynamique ! Virevoltant à toute occasion, faisant des petits sauts de cabri incongrus, jouant avec la guitare entre les jambes, tentant des « duck walks » approximatifs… incroyable ! Sans parler de ses interventions toujours joviales (voir le moment où il demande au public de saluer son fils en chœur pour relayer en streaming depuis son téléphone). Guitaristiquement, on y est habitués, Glass est un guitariste littéralement prodigieux et hors normes : dans un registre bien à lui, il développe un jeu absolument intuitif et organique, où le feeling est primordial, et où la place de la technique est absolument mineure (quelques illustrations : il ne ré-accorde pas une seule fois sa guitare de tout le set malgré les tortures qu’il fait subir à ses cordes, c’est son bassiste qui s’aperçoit durant le soundcheck qu’il manque une pile à son pédalier, quand sa guitare s’interrompt en plein milieu de « Giant » il corrige le problème en écrasant frénétiquement comme un bourrin plusieurs pédales à la fois jusqu’à ce que le son reprenne, etc…). Comme on peut l’imaginer, côté rythmique, on est dans le haut-de-gamme, y compris dans la prestation scénique. Reste à évaluer la qualité de la set list, et là encore, ce soir, on est sur du velours : du classique à revendre (« Aphrodite », « Giant », « To the Center »,…), du petit plaisir de fan (« Anything from you »), quelques bons extraits de leurs derniers albums… La propension à jammer sur ses leads les amène à un peu déraper sur le planning et à offrir quelques minutes supplémentaires, avec l’accord du régisseur. De quoi rassasier les chanceux présents (dont les membres de Greenleaf), qui auront probablement assisté à l’un des meilleurs sets de la journée, toutes scènes confondues… voire du festival ?
CRIPPLED BLACK PHOENIX
Changement d’ambiance assez radical, alors que l’on sort du set fiévreux d’un Nebula incandescent, pour se retrouver plongé dans la pénombre froide de la main stage qui accueille le set de Crippled Black Phoenix, baignant dans de denses volutes de fumée, avec les musiciens en ombres chinoises… Pour mettre en exergue la musique, le light show suivra beaucoup cette tendance durant le set, avec plus de subtilités toutefois (comme tout le week-end), et un travail bien individualisé pour chaque groupe. La musique donc, on y est habitués avec la formation protéiforme et à géométrie (partiellement) variable, est riche et variée. Ça commence dans leur style un peu théatral plutôt dark (avec « 444 » puis l’envoûtant « Wyches and Basterdz »), avec quelques incursions dans le nouvel album encore frais (mention spéciale pour « Hollows End »), puis les multiples visages de CBP se dévoilent petit à petit, du plus sombre jusqu’au presque sautillant « The Reckoning » : on balaye comme d’habitude une synthèse mêlant des genres multiples, post rock, post metal, rock indé, new wave, folk… Scéniquement, le line up du jour (nous n’aurons pas les compétences de faire un jeu des 7 erreurs, même si nous reconnaissons à coup sûr un « noyau dur » de fidèles) a le mérite de copieusement garnir la scène, avec beaucoup de guitaristes, clavier, chanteurs, etc… chacun « vivant » la musique à sa manière, sous la présidence et l’autorité discrète de Justin Greaves, toujours positionné sur la droite. Saluons une fois encore le dispositif de sonorisation, qui rend hommage à l’imbrication de toutes ces strates instrumentales, sans jamais sonner « fouillis ». Le public semble avoir exactement ce qu’il souhaitait, manifestant son enthousiasme certain. Petit bonus, la formation propose une version pour le moins inattendue du classique hardcore de Cro-Mags « Hard Times », avec leur tour manager en guest au chant. Une manière d’illustrer l’aspect imprévisible mais toujours généreux des sets de la formation, qui remplit parfaitement sa fonction ce soir.
ZERRE
Il y a deux ans, sur cette même scène, la formation thrash metal avait – c’est un euphémisme – terrassé le public, partagé entre surprise et choc de brutalité. Ce choix fort de programmation, parenthèse de brutalité singulière dans une journée plutôt apaisée musicalement, fut payant. Cette année, le facteur surprise n’est pas complètement actif : on sait à quoi s’attendre. Et on n’est pas les seuls, au vu du remplissage de la petite salle, pleine d’un public consentant, en attente de mosh pit fiévreux et de riffs vulgaires. C’est exactement ce que leur offrira le quintet allemand, qui a perdu en insouciance ce qu’il a gagné en robustesse : son comportement scénique est désormais plus dynamique et plus confortable, ses alignements de mandales sont plus efficaces encore, et le public n’attendait que ça, évoluant poing en l’air pendant quasiment tout le set. Concernant votre serviteur, la fin de leur set sera la victime collatérale du besoin de nourriture, mais nul doute que le set de Zerre aura fini comme il a commencé, et donc largement rempli son cahier des charges.
RUSSIAN CIRCLES
L’expérience nous aura appris que si Russian Circles laisse son auditoire abasourdi la premières fois, il sait également le déconcerter. Trop parfait, trop au point, le groupe se tourne souvent vers l’intérieur de lui-même et rend la prestation live presque trop lisse. Mais ce soir, tout est différent. Déjà, le groupe, ouvre sur « Deficit » issu de son quatrième album, il ne fait pas dans le poncif. Puis les sourires sont là : étonnant, réconfortant pour qui aime cette formation habituellement si froide. Alors certes, le groupe reprend le train de ses habitudes avec « Station » et « Harper Lewis », qui ne perd jamais. Pourquoi se priver après tout quand la recette fonctionne si bien ? « Conduit » met tout le monde d’accord et le temps semble même gelé avec « Mota ». C’est également le tournant du set. Jusqu’alors, exceptionnellement, le groupe baignait dans la lumière des projecteurs d’une scénographie assez unique pour eux ; ils reviennent ensuite dans leur contre-jour habituel. C’est une rencontre du troisième pitt que le public vit alors, aveuglé par une rangée de spots blancs et une suite de faisceaux rouges qui balaient la fosse. Une véritable abduction collective au son de « Geneva ». On ne sera relâchés qu’après le couple « Gnosis » / « Mlàdek » qui nous laisse l’âme pleine et la joie à fleur de peau face aux remerciements du groupe, lequel termine son set quinze minutes en avance. Sans rancune : c’était probablement le meilleur concert de Russian Circles qu’il nous ait été donné de voir.
Le retour se fait les oreilles encore pleines des sons de la journée, et le sentiment d’avoir assisté à une encore bien belle édition est réellement présent. Les défauts constatés ont été chassés et on s’en retourne quand même le cœur un peu gros de quitter pour un an au moins la Columbiahalle et Berlin.
Texte & photos : Sidney Résurrection & Laurent




































































