L’histoire de ce disque est teintée d’infamie, et on ne vous fera pas l’affront de vous la raconter à nouveau. En résumé, Al Cisneros a ordonnancé un gentil putsch légal (probablement à grands renforts d’avocats d’affaires) et se retrouve seul membre fondateur à bord du bateau Sleep. Pour enregistrer un nouveau disque, il embauche un duo de mercenaires, avec le légendaire batteur Dale Crover (impeccable sur ce disque) et, plus étonnant, Bubba Dupree à la guitare, en remplacement du colossal Matt Pike, débarqué manu militari. Un choix pour le moins étonnant au vu des faits d’armes de Dupree, que ce soit dans « son groupe » de punk hardcore gringalet Void, ou en tant qu’éphémère second guitariste du groupe de Brant Bjork il y a une dizaine d’années (passage intéressant, mais pas vraiment marqué par la lourdeur ou la saturation de son apport guitaristique).
Quelques semaines après l’annonce de cette inquiétante évolution, le disque est sorti dans un silence assez effarant : seuls les « puristes » (oui, on te voit, là, toi au fond) se sont écharpés sur les réseaux sociaux, tandis que les « grands médias » se sont simplement tus ou ont relayé l’info poliment, ne sachant probablement pas quoi faire ni comment adresser cet étrange et peu emballant objet musical.
Sans enthousiasme particulier, mais portés par le professionnalisme qui nous anime, nous nous sommes penchés sur le disque, constitué d’à peine cinq morceaux, dont on fait vite le tour : « Have Spacesuit Will Travel » porte en un sens bien son nom, avec des velléités space-rock old school revendiquées, des nappes de clavier « du futur des années 2000 » et, déjà, un avant-goût de ce jeu de guitare en leads groovy, au son quasiment-clair, qui ne vient que rarement vraiment riffer. Le titre joue la lancinance appuyée, mais on s’ennuie. La tendance se confirme avec le peu signifiant « The Morririst », même si quelques plans de guitare en fond viennent un peu armer le propos – et tant pis si le riffing est insipide. Le titre vient aussi illustrer ce choix important concernant le mix du chant sur le disque, où les lignes vocales du despotique Cisneros émergent au premier rang.
Le morceau-titre tente une illusion avec son riff de guitare dès l’intro, qui se traîne nonchalamment sur presque huit minutes. Quelques soli de guitare très peu Sleep-esques, déstructurés (en mode jam), viennent alléger un peu un ensemble assez morne, même si ponctuellement intéressant. Sur « Arrival of the Industry Ships », le trio propose 11 minutes de ce qu’ils savent faire, au vu de leur démonstration jusqu’ici : un bien gros son de basse (au niveau de saturation assez discutable, ou alors pas bien aidé par un mastering qui le fait presque « friser » – voir la section aux deux-tiers du morceau), une ligne de chant mixée bien trop en avant (et même quelques passages vocaux aux limites de la fausseté, soyons honnêtes) et une boucle mélodique lancinante pour tenir le morceau, majoritairement portée par la basse de Cisneros. Au bout des 11 minutes, reconnaissons-le : il ne reste pas grand-chose en mémoire comme point culminant de ce titre qui ne sait pas vraiment où il veut aller (sauf à proposer des plages assez longues pour être assimilées à des jams enherbées). L’absence de riff marquant se dessine comme l’un des marqueurs du disque, qui se conclue par un titre en deux sections, « Whole Wheat Mountain / Well Baked », que l’on aura vite oublié lui aussi.
Après une volée d’écoutes (on a été forcés !) on n’a pas vraiment envie de revenir à ce disque. Il est pourtant intelligent, et parfois même virtuose (Cisneros est un bassiste intéressant et inspiré) mais il est le cul entre deux chaises : partagé entre un souhait de re-définir la substantifique moelle de Sleep (le recentrer sur un truc planant et mélodique… en oubliant LE RIFF !!) et de valoriser l’apport de son nouveau line-up, effectivement plus à l’aise dans les impros jammesques que dans la lourdeur pachydermique du doom, et qui donc a du mal à chausser les bottes du géant. On aurait aimé conclure d’un « c’est un bon disque de stoner toutefois », mais il ne plaira probablement qu’aux amateurs des premiers Om qui auraient aimé, à l’époque, y retrouver un peu plus de mélodie et de guitare. Un marché de niche, donc, qui destine probablement ce disque à un échec artistique, voire commercial (même si Cisneros a les clés du camion Sleep et peut capitaliser à loisir sur la pompe à fric…). Triste.
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