Spelljammer – Abyssal Trip

 

Avec un CV plutôt court de trois oeuvres, Spelljammer s’était construit une petite notoriété chez les auditeurs de doom les plus assidus et surtout les plus patients. En effet, il aura fallu au trio de Stockholm cinq années pour sortir le présent Abyssal Trip. Autant dire que la descente vers les abysses à été longue et qu’on attend en conséquence quelques découvertes maturées à souhait.

Avec l’introductif “Bellwether” aux puissants accords plaqués comme des chapes de plomb, le chant plaintif retravaillé en écho de “Among The Holy”, la basse doomesque en redites massives sur “Abyssal Trip”, la parenté avec un Monolord est palpable (Riding Easy oblige ?). Ajouté à cela que le mastering de l’album a été réalisé au studio Berserk de Esben Willems, batteur des sus cités Monolord et on obtient suffisamment de consanguinité pour que cela soit notable. Il y a aussi l’influence palpable de Sleep, sur “Lake” en particulier, qui nous renvoie donc une fois de plus à d’extraterrestres paysages bien connus des amateurs du genre. Spelljammer nous réinvite dans ces vallées brumeuses où l’accord de basse est tenu jusqu’au coup d’assommoir de la batterie

Fort heureusement le trio suédois sait s’extraire de l’ombre de ses pairs et aller chercher tantôt un psychédélisme acide, tantôt une saine agressivité vocale défoulatoire. Le plus notable réside dans la beauté de certaines mélodies éthérées pareilles à celle de “Peregrine” ou du pont de “Lake”. Ces particularismes s’insèrent dans les évidences des références du genre faisant qu’au global Abyssal Trip est une plaque doom pur jus.

Pile dans le credo de Spelljammer cet album ne se contente pas de travailler l’auditeur dans de pesants poncifs . L’album est émaillé de fraîches astuces qui lui confèrent une atmosphère singulière et évite à l’auditeur de sombrer dans la neurasthénie.

Avec des bases assumées constitutives d’une identité originale, Spelljammer gagne un peu plus encore ses lettres de noblesse avec cet Abyssal Trip. Oh certes, on ne tient peut être pas avec cet album LA plaque doom de l’année mais le travail est sain et honorable ce qui représente déjà plus que ce que beaucoup peuvent livrer dans le domaine.

King Buffalo – Live at Freak valley

Le monde culturel est en mode veille depuis vous savez quoi et pour espérer vivre un concert live de nos jours, plusieurs solutions s’offrent à nous : se caler devant son écran et mater, seul et désespéré, les prestations scéniques (certes d’excellente qualité pour la plupart) de vos groupes préférés au milieu d’un désert isolé ou dans un studio d’enregistrement ou alors espérer un hypothétique concert ou festival cet été, bien calé dans un fauteuil pliant à trois mètres les uns des autres en plein soleil (vivement la canicule, on va se marrer!). Bon, vous avouerez que pour l’une ou l’autre, les solutions proposées ne sont pas franchement plaisantes mais que voulez-vous, nous devons nous adapter à la situation et attendre bien sagement le retour à la vie normale, si jamais elle revient complètement…

Mais il y a une alternative : s’envoyer un bon LP live en fermant les yeux et en laissant son imagination faire défiler ces images qui semblent si lointaines de concerts entre potes, collés les uns aux autres, partageant une binouze en taillant le bout de gras sur ses nouvelles découvertes musicales. Enregistré au Freak valley festival en 2019, ce live de King Buffalo reste un excellent souvenir pour votre serviteur. D’une part, parce qu’un live de King Buffalo reste toujours une sacrée expérience sensorielle (visuelle et musicale) et d’autre part car ce festival allemand reste pour moi l’une des meilleures petites bulles d’évasion de l’année avec un public chaleureux et amical, une ambiance festive incomparable et une programmation toujours au petits oignons. Inutile de préciser qu’ils viennent d’annuler l’édition 2021 mais j’espère retrouver le FVF l’an prochain.

Bon, venons-en à cet album… Introduit par Volker, le maitre de cérémonie du festival (qui nous gratifie de son désormais célèbre « liebe freunde »), le concert débute avec “Sun shivers”, tiré de l’album Longing to be the mountain. L’occasion de se rendre compte de la qualité de la prise de son, qui permet de replonger un peu plus dans l’ambiance. La voix de Sean MacVay est limpide et la section rythmique (Dan Reynolds à la basse et Scott Donaldson derrière les fûts) est parfaitement mise en avant. “Sun shivers” est enchaîné avec le premier morceau de bravoure de ce concert, l’extraordinaire “Longing to be the mountain”, véritable pièce d’orfèvrerie qui rappelle les grandes heures du rock progressif des années 70. Ces dix minutes grandioses prennent toute leur dimension en live et le trio est en osmose totale.

Souvent comparé à Pink Floyd (pour ses compositions planantes et fabuleusement trippantes), King Buffalo ne peut être réduit qu’à un simple enfant légitime de la bande à Gilmour. Le trio a parfaitement digéré ses multiples influences et a créé un univers propre, subtil mix de parties de guitare puissantes et mélodiques (associées à la voix de Sean MacVay) et d’une section rythmique aux petits oignons. La preuve avec “Repeater” (tiré d’un EP trois titres paru début 2018), une cavalcade psych-prog de plus de 13 minutes, véritable morceau de bravoure qui fera totalement décoller le public. Vient ensuite le masterpiece du trio New-Yorkais, leur “Shine on you crazy diamond” à eux (le riff est d’ailleurs aussi mythique), j’ai nommé “Orion”. Sans doute le meilleur moyen de faire aimer King Buffalo au plus grand nombre, “Orion” est ici transcendé, magnifié, sublimé par une version live de toute beauté. Suit un splendide “Kerosene” (tiré lui aussi de l’album Orion) avant de conclure sur “Eye of the storm” qui termine en beauté cette petite heure passée en compagnie de King Buffalo.

Si vous avez un jour l’occasion de croiser King Buffalo, autant vous dire que vous allez passer un excellent moment (et encore plus si ils jouent quelques titres de leur dernier opus Dead star, paru début 2020). Le trio New-Yorkais a pris du galon et de la bouteille au fil des ans et il reste parmi les valeurs sûres de la scène stoner actuelle.

 

 

Dozer – Vultures

L’écurie transalpine, qui compte bientôt dans ses rangs la totalité des formations qui ont fait vibrer notre scène il y a plus d’une dizaine d’années (soit à une époque où nous avions nettement plus de place dans les concerts, mais on ne va pas s’en plaindre non plus), s’attaque cette année à la commercialisation de la seconde partie de la discographie d’une des meilleures formations stoner de l’Histoire avec du grand hash. La triplette de rééditions de l’année c’est Beyond Colossal, le dernier opus du quatuor de Borlänge, Through The Eyes Of Heathens, le meilleur album des années 2000, et ce Vultures, sorti en numérique seulement après que ces Suédois nous aient abandonnés.

Cette sortie n’annonce malheureusement pas le comeback de Dozer mais va humidifier du caleçon de groupiles puisque ces quidams pourront toucher, de leurs mains potelées, les diverses formes physiques que prendra cette compilation qu’ils connaissent déjà dans sa quasi-totalité pour certains et totalement pour d’autres. Originellement sortie en 2013, ces 6 titres de l’âge d’or du groupe sont complétés de la reprise de Sunride : « Vinegar Fly » (que les fans connaissent déjà puisque disponible jadis sur Myspace : ça fout un coup de vieux rien que mentionner cette plateforme). En gros, pour mettre les pendules à l’heure (il est Dozer) : cette sortie affriolante pour certains ne contient pas une once de nouveauté ou d’inédit… que dalle ! Pourtant elle s’avère incontournable pour quiconque désire détenir ces joyaux autrement que sous forme de fichier numérique ; achetez, mes sœurs et mes frères, c’est de la came de premier choix !

Sensée, la démarche l’est certainement pour les bipèdes qui partagent mon amour pour cette formation magique, mais l’expérience s’avère surtout frustrante car tous les acteurs sont désormais de retour aux affaires, avec des fortunes diverses, notamment au sein de Ambassadors Of The Sun, Greenleaf ou Besvärjelsen et pas avec cette putain de formation qu’était Dozer ! Et je me taperai volontiers du nouveau son de la part de ce combo qui contribua naguère à la montée en puissance du courant rock qui nous fédère sur Desert-Rock.com.

Revenons à nos vautours : ces pistes ont été enregistrées au Rockhouse Studios de la ville d’origine du quatuor entre 2004 et 2005 soit quand le chef-d’œuvre Through The Eyes Of Heathens marinait dans leurs esprits. Les compositions sont à la hauteur de la réputation de cet incontournable de la scène stoner européenne : elles sont énormes et n’auraient pas dépareillé dans leur discographie congrue même sous forme d’un EP entre Call It Conspiracy et son successeur. Le style se trouve pile poil entre ces deux albums soit quand la transition s’est opérée entre la concision rentre-dedans des débuts et le développement d’obsession heavy en fin de carrière. « Vultures » et « Last Prediction » incarnant la première partie de la carrière de Dozer avec une certaine rapidité d’exécution, des parties vocales scandées et des riffs assez aériens (attention : ce n’est pas du glam non plus), « Head Ghosts » et « The Impostor » s’aventurent dans un registre plus lourd et aussi plus burné avec des voix chantées ainsi que des riffs qui tournent de bout en bout des titres jusqu’à ensorceler l’auditeur. Cette expression plus mature est sans conteste un des points forts de cette formation qui continue à faire briller nos mirettes à l’évocation de son nom, quand bien même elle ne nous a rien proposé de neuf depuis 12 piges.

L’adjonction de « Vinegar Fly » augmente encore l’attractivité de cette sortie puisqu’absente de la version digitale de 2013. A l’origine, cette reprise des Finlandais devait se retrouver sur un split 100% scandinave qui ne vit malheureusement jamais le jour. La relecture de ce titre à la sauce suédoise lui confère une lourdeur bienvenue et il passe de l’autre côté de la force sans perdre sa saveur originelle. Belle opportunité aussi pour se plonger voire se replonger dans le répertoire d’un groupe disparu de nos radars depuis la période à laquelle cette plage, martelée et scandée avec justesse, a été enregistrée.

Verdict : on achète. On achète bien sûr car cette production contient zéro remplissage, zéro faute de goût, et que des pépites comme « The Blood Is Cold » qui s’approche carrément de la quintessence de l’art ! On verse une obole au label italien bien inspiré, on allume un cierge et on implore Dozer de nous revenir vite. Putain comme ce groupe me manque !

 

Point vinyle :

C’est le banquier des fans de Dozer qui vont être contents et leurs mômes qui vont bouffer des patates durant quelques mois… Vultures sort en CD, digipack c’est obligé, et est tiré en standard noir, en doré à 400 exemplaires, en cornetto blanc et violet (en gros comme un cornet de crème glacée qu’on bouffe l’été et qu’après on se demande pourquoi on ne ressemble pas aux acteurs des séries sur Netflix quand on vire nos fringues), à 200 exemplaires et finalement 10 test press ultra limités complètent la proposition commerciale (vu qu’on ne me l’a pas demandé, je vous informe que les 2 autres rééditions 2021 de Dozer sont proposées elles aussi en quatre déclinaisons vinyles : ça va faire mal à certains budgets).

Appalooza – The holy of holies

Dubitatif… cet adjectif ne signifie pas « mon chibre à des poils » mais il qualifie quelque chose qui laisse perplexe ou sceptique face à un évènement, une situation ou quelque chose qui laisse place à un doute légitime. Un exemple : « la première écoute du nouvel album d’Appalooza m’a laissé un peu dubitatif »… Car oui, les brestois n’ont pas fait dans la facilité avec cette nouvelle galette, leur deuxième après l’excellent album éponyme paru au début de l’année 2018 qui sentait bon le sable chaud, la tequila bien fraîche et la generator party dans le désert californien. Un album infusé à la violence grunge d’Alice in Chains et saupoudré d’influences toutes Joshommiennes qui suivait une tournée américaine mouvementée en 2015.

Nous sommes en février 2021 et je tiens dans mes mains la nouvelle offrande du trio. Première bonne surprise : le logo Ripple music apposé au dos du LP, gage de qualité quand on connaît le catalogue de ce label. Et puis, le premier « choc » visuel : cet artwork, qui rappelle fatalement les œuvres de John Baizley, la tête pensante de Baroness. On est loin des grandes étendues désertiques qui nous faisaient de l’œil avec le premier album… Bon, depuis cette foutue année 2020, on n’est plus à une surprise près et plus rien ne nous étonne (cf le dernier Kadavar) et je me dis que le ramage ne se rapporte peut-être pas forcément à ce plumage qui, malgré sa qualité intrinsèque (force est de reconnaître qu’il est juste splendide), ne colle pas forcément avec le genre pratiqué par le groupe. Je sors la galette de son emballage, je la pose sur la platine et je lance The holy of Holies

« Storm » nous accueille avec un riff de guitare charnu mais somme toute classique, puis la voix rocailleuse de Sylvain emporte l’auditeur vers un sommet de heavy stoner qui sent bon la chemise à carreaux achetée du côté de Seattle. L’ambiance est posée, et elle sera sombre et électrique… Plus menaçant et bien moins dispersé que sur le premier album, le son est gigantesque, propre, concis. « Snake charmer » évoque le groove musclé d’un Clutch ou de leurs compatriotes de 7 Weeks. On sent que les gars ont pris de la bouteille et les compositions sont finement ciselées. Ça riffe, ça groove, ça éructe comme un beau diable… et puis ça s’arrête net avec un interlude qui calme le jeu avant le musculeux « Reincarnation » et sa section rythmique martiale et syncopée. « Nazareth » et son doux parfum d’Orient précède le furibard « Conquest » et ses presque 8 minutes, véritable manifeste de heavy stoner contemporain mâtiné, encore et toujours, de cette petite touche grunge, hommage aux grands noms du genre, de Soundgarden à Alice in Chains.

« Azazael » muscle encore un peu plus le propos des brestois. Parfait pour headbanger avec ses potes (mais si, souvenez-vous, les sorties, la foule, les concerts, tout ça…). Le moment de parler du style du groupe, qui est passé d’un desert rock caillouteux à un grunge alternatif qui sent désormais le goudron et le bitume. Noir comme le charbon, le son d’Appalooza s’est assombri, les chansons sont désormais bien moins ensoleillées qu’auparavant et on sent presque les gouttes de pluie gifler son visage. Un virage qui en décevra plus d’un, qui en déconcertera certainement certains mais l’évolution et la carrière d’une formation qui possède des velléités de succès à l’international est peut-être à ce prix… La preuve avec ce « Distress » menaçant au possible, malgré un refrain sautillant. On approche tranquillement de la fin du voyage avec le très heavy « Thousand years after » et on termine avec le morceau de bravoure de cet album, « Canis majoris ». Là, changement radical d’ambiance avec un titre de plus de 8 minutes à la construction assez progressive (intro acoustique, voix aérienne, ambiance quasi-médiévale) et franchement osée mais le risque s’avère payant car le sommet de cet album, c’est bien « Canis majoris ».

Je disais donc, dubitatif… A la première écoute, je suis resté dubitatif sur The holy of holies… Trop « américanisé » dans sa production, trop « énorme » dans ses compositions, je trouvais qu’Appalooza avait en quelque sorte vendu son âme et s’était éloigné de ses convictions premières. Et comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je l’ai réécouté plusieurs fois et finalement, je me suis ravisé : The holy of holies est un grand album, tout simplement. Pas un grand album de stoner (car ce n’est plus vraiment du stoner…) mais de heavy rock alternatif, ce qui change beaucoup de choses… A vous de voir si vous êtes prêt à faire le grand saut avec eux…

 

Miss Lava — Doom Machine

Retour aujourd’hui après 4 ans de silence du quatuor portugais Miss Lava. Un groupe qui pourrait tout aussi bien venir du fin fond de la Californie tant sa musique sent la poussière, le cactus et le sans-plomb 98. C’est à Small Stone Record que revient d’officier cette messe brûlante, intitulée Doom Machine.

Un nouvel album au titre prometteur donc, mais qui n’a en revanche de Doom que le nom. Si par le passé on pouvait prétendre à quelques aspirations du genre, notamment sur Sonic Debris ou Dominant Rush, le dernier opus en reste parfaitement dépourvu. Ce qui n’en fait pas un mauvais bougre pour autant. Loin de là.

Avec ses quinze pistes taillées pour la course, certaines comme « Karma » durant moins d’une minute, Doom Machine nous propose un concentré de désert rock, du bon, du vrai des familles, alimenté d’une fuzz infaillible et porté par la rythmique galopante Ferreira/Garcia ; duo assurant la déferlante avec une pertinence presque touchante.

Dans ce tourbillon de fuzz, on connait quelques instants de répit, comme avec « Terra » ou sur le début de « Brotherhood of eternal Love », moments propices à l’installation d’un climat psyché qui nous ferait volontiers décoller si le fouet ne se remettait pas si vite à claquer. Sur « The Great Divide », le pivot de tout l’album et titre le plus abouti, on atteint enfin cet équilibre béni entre fureur électrique et psyché narratif. Une position nous permettant de pleinement apprécier la musique du groupe dans ce qu’il sait proposer de plus soigné.

La piste suivante, « The Fall », ne trahira pas ce constat. Toutefois, on retourne rapidement aux fondamentaux, le nez dans la tempête sableuse qui s’abat encore et toujours. Paradoxalement, cet album apparaît avec moins de personnalité que les précédents. Le groove du passé qui cassait la nuque et vrillait les genoux se retrouve ici trop dilué voir carrément absent. La cohérence peut-être un poil trop propre de Doom Machine le rend un tantinet lisse et prévisible. Choisissons ici d’y voir une revendication des gars de Lisbonne, car on ne pourra désormais plus leur reprocher de « se chercher » ou « d’oser des fantaisies ». La voie du fuzz a été choisie !

En dépit de cette critique, Doom Machine demeure un excellent album admirablement bien écrit et investi d’une vraie substance. Pour tous les fans de Truckfighters, Deadly Vipers et autres énervés de la pédale, il revêtira même l’étoffe d’un incontournable que je ne peux que vous inviter à écouter.

Sonic Flower – Rides Again

 

Aujourd’hui leçon d’archéologie avec le professeur Heavy Psych Sounds. Le label a exhumé pour vous des fragments de la civilisation Sonic Flower. Les fouilles ont permis d’en dater l’origine à 2001, HPS a ressorti cette année leur premier opus et nos lecteurs les plus assidus n’auront pas manqué de lire ce qu’en pense le Professeur Laurent. Par effet d’aubaine sans doute, sortent à quelques jours d’intervalle des enregistrements inédits de 2005 que des soucis des membres de la formation avaient obligé à reléguer aux oubliettes malgré un titre revanchard, Rides Again.

Jouissif sera le terme conducteur de la seconde production des japonais. Rides Again était resté dans les placards, oublié après une séparation du groupe et ces morceaux fonctionnaient comme une machine à remonter dans le temps. Aborder Rides Again c’est comme avoir affaire à un enregistrement qui aurait eu lieu dans un baril d’huile, produisant un son aussi crasseux que saturé sur lequel on n’aurait pas pris la peine de passer un coup de dégraissant. Pas net donc, mais jouissif tout de même.

A embrasser l’intégralité de l’album, j’en viens à me demander si le projet n’aurait pas été de s’appuyer sur “Moby Dick” de Led Zep (en atteste le joyeux bordel de “Captain Frost”) et d’en tirer la quintessence pour réaliser sept titres donnant dans la même inspiration. Comme toute œuvre archéologique, il faut souffler sur la poussière des ans pour dénicher le travail de l’orfèvre qui œuvra jadis. Les parties de gratte s’en donnent à cœur joie sur des boucles rythmiques bondissantes et la jam qui en résulte semble ne jamais vouloir s’arrêter d’exposer sa virtuosité.

Sous des dehors d’antiquité Sonic Flower avait créé une musique organique, un son vivant, une ivresse totale. Une musique qui n’oublie pas de s’appuyer sur les fondamentaux d’où elle est sortie avec deux covers, “Stay Away” de The Meters (Le titre est d’ailleurs sublimé, il faut bien l’avouer) et “Earthquake” de Graham Central Station qui permet de comprendre d’où vient toute l’énergie de l’album, il y a du funk dans tout ça et du bon!

Oui mais… car il y a un mais. Malgré toute la joie dont l’album dégouline, malgré le professionnalisme du quartet à délivrer un disque pur jam de 28 mn sans un bout de Church of Misery dedans, Sonic Flower tourne en rond. L’album certes nous entraîne dans sa sarabande antédiluvienne, il fascine par son cachet désuet dès la première écoute. A tel point que lorsque j’ai voulu rebooter mon lecteur MP3, rien à faire, j’ai perdu tout contrôle sur la liste de lecture et l’intensité du son, le système a continué de jouer Rides Again. L’album est possédé, détenteur d’une secrète magie du fond des âges. Mais y revenir de soi n’est pas si évident. L’album est bon oui, il est entraînant certes, mais voilà il ne marque pas l’esprit par sa superbe, il n’imprime pas sa signature de façon durable. Une belle pièce, finement ouvragée mais à laquelle il manque un souffle de génie.

Rides Again est un de ces albums assez surnaturels, il provoque une intense satisfaction très immédiate mais ne tient pas vraiment dans le temps sans qu’on arrive à lui en vouloir. On se laissera tenter par l’acquisition de l’objet et sans doute y reviendra-t-on à l’occasion comme une pièce de collection chaleureuse. Fait notable, il semblerait que l’expédition HPS n’ait pas fait qu’exhumer deux anciens temples stoner en exposant deux galettes de Sonic Flower en ce début d’année dans vos collections, elle a réveillé quelque chose qui avait été oublié. Préparez-vous donc à entendre résonner encore les notes de Sonic Flower avec un album de plus prévu sous peu.

Sonic Flower – Sonic Flower

En 2001, alors que vient d’éclabousser le premier véritable LP de son groupe principal Church of Misery (le fondateur Master of Brutality), Tatsu Mikami a déjà les jambes qui le démangent… ou plutôt les doigts. Avec son nouveau guitariste (Nishimura a quitté le bateau quelques mois plus tôt), ils s’embarquent donc dans un side project, Sonic Flower, qui vise à satisfaire leurs déviances jam rock option patchouli. Ils recrutent une autre guitariste et un batteur et s’engagent sur les territoires risqués du projet parallèle… Sorti en 2001 sur le label japonais Leafhound et relativement difficile à trouver depuis, Heavy Psych Sounds profite de la publication de leur inédit second album (une semaine après celui-ci) pour ressortir cette vieille galette.

En six morceaux pour 25 minutes de musique, dire qu’il faut peu de temps pour faire le tour de la bête est un euphémisme. Cela vaut autant au sens littéral que concernant le contenu réel de la galette : les six plages sont fondues à partir du même matériau de base. On est baigné immédiatement dans une succession de jams psyche pur jus : on pense à Cream, Jimi Hendrix, Blue Cheer… mais avec un peu plus de nerfs dans les grattes : même si l’on sent Mikami surnager en fond avec quelques lignes de basse sympa, le mix fait la part belle au duo de guitares, l’une plus riffue, et l’autre plus aérienne, en soli et leads.

On aurait pu penser pourtant au lancement de “Cosmic Highway” que cette base guitaristique fuzzée et gentiment grassouillette, toute énervée, en intro, nous aurait ramené quelques volutes de Church of Misery, mais hormis quelques breaks ou rares passages ici ou là, Sonic Flower n’a pas grand chose à voir : la musique du groupe est 100% instrumentale et respecte à la lettre les codes du jam band heavy rock… mais vraiment à la lettre ! Larvé d’une poignée de riffs sympas mais malheureusement pas toujours mémorables, le groupe fait tourner sa base rythmique et déroule par le menu le manuel du petit jammeur. Cette application extrême peut sembler manquer un peu d’originalité, mais on reste admiratif du talent et de la rigueur de ces quatre nippons. Reste que cette approche musicale qui confine à l’austérité créatrice, implémentée sur des titres qui ‘atteignent jamais la barre des 5 minutes de long (sauf la reprise du standard de Freddie King “Going Down”) – soit une sorte de comble pour un jam band -, ne permet jamais au groupe de se transcender vraiment. Le tout est musicalement et instrumentalement assez linéaire (mon dieu mais faites-lui bouffer cette cymbale crash qui sonne non-stop tout au long du disque – attention à bien régler vos aigus…) et même si les écoutes s’enchaînent avec un réel plaisir, il est difficile d’imaginer ce disque occuper un jour une place référentielle dans le panthéon du psych / jam rock. Un bon travail d’artisan besogneux et respectueux des pratiques des anciens, clairement, mais il lui manque un petit quelque chose, une pointe de folie, pour se distinguer.

 


Conviction – Conviction

Conviction est un groupe français pour le moins discret qui sort aujourd’hui son premier album, après presque huit ans d’existence, emmené par un label italien (no comment…). Une existence “en pointillé” pour cette entité/projet, étant donné que les musiciens sont par ailleurs membres d’autres formations un peu plus “visibles” et actives, en tout cas dans la sphère metal (Ataraxie, Temple of Baal, Mourning Dawn… du nerveux, donc). Quoi qu’il en soit, hormis de discrets singles ici ou là, on a enfin une vraie galette à se mettre sous la dent pour bien découvrir le combo.

Au vu du CV de ses membres, on s’attendait un peu à quelque chose de plus rapide niveau tempo : or hormis quelques segments énervés de “Curse of the Witch” notamment, les 7 morceaux de ce disque (1h de musique quand même) sont TOUS calés sur un tempo lentissime, s’inscrivant de fait dans une vision parfaitement respectueuse du doom old school. Mais le constat est criant sur l’ensemble de la galette, bien au delà du simple choix du tempo des morceaux… Au point que le premier accueil du disque n’est pas forcément des plus enjoués : votre serviteur le reconnaît, après la première écoute, ce qui émerge en premier lieu est cette sensation un peu diffuse “d’ersatz” de toute la vague doom des années 80-90, branche anglo-saxonne. Le vieux Cathedral (le rauque et énervé) rejaillit au détour du moindre riff, on entend du Trouble, du Witchfinder General, du Count Raven…

Puis peu à peu l’identité du groupe se dessine progressivement, et l’album gagne en intérêt propre ce qu’il perd en surprise. A partir du moment où le postulat est assumé (Conviction se revendique de cette vague musicale), ce travail d’honorable artisan du doom se matérialise sur des compos qui devraient contenter la plupart de ceux qui ont fait une parenthèse musicale de deux décennies. Du riff lancinant en veux-tu en voilà, des soli sur tous les morceaux, une batterie le pied sur le frein, qui semble retenir tout le monde dans une démarche frôlant le sadisme doom… Le tout repose sur une prod basique mais efficace, avec quelques gimmicks incontournables (quelques samples de cris d’horreur ici ou là). On pourra exprimer une petite réserve sur quelques arrangements vocaux pas toujours très heureux qui font un peu lever les sourcils (par exemple les harmonies sur le refrain de “Through the Window”, bien travaillées mais un peu décalées, quelques backing vocals un peu “téléphonés” ici ou là…), mais au vu de la place centrale du chant dans ce genre musical (encore un fait saillant qui s’est progressivement perdu dans l’évolution du doom en entrant dans le siècle en cours), on est quand même loin du ratage.

Conviction porte très bien son nom : il en faut une sacrée, de conviction, pour lâcher en 2021 un album aussi anachronique comme un pavé dans la mare musicale doom/sludge actuelle. Mais dans un contexte où le fan de doom old school peut se trouver un peu perdu parfois, noyé dans cette hybridation quasi systématique avec des préceptes sludge un peu trop récurrents, ce retour aux sources fait du bien. Avec Cathedral mort et enterré depuis plus de dix ans, St Vitus qui vire sa cuti musicale tous les ans, les variantes Trouble qui se dispersent, la faillite morale de Pentagram… Qu’il est plaisant finalement de retrouver quelques repères musicaux bien installés, emmenés avec une sincère passion par un quatuor de vrais esthètes du genre.

 


Wedge – Like No Tomorrow

 

Trio festif berlinois Wedge emprunte comme ce fut le cas pour certains de leurs cousins les chemins du rock retro seventies. Ils nous avaient laissé un goût de déjà entendu loin d’être déplaisant avec leur précédent album. Ils reviennent confirmer leur sens de la bamboche avec leur nouvel album Like No Tomorrow qui laisse pourtant entendre que demain pourrait ne pas être si chantant. Profitons-en donc et entrons jeter une oreille dans cette fête.

Le groupe reproduit ce qu’il avait déjà su faire à merveille sur Killing Tongue, un morceau de vie jouissif et dansant qui nous emporte dès les premières notes dans sa sarabande. Cependant il convient de ne pas s’y arrêter et d’aller faire un tour sur le fond. Like No tomorrow est un album à messages qui cherche la réflexion autour de la numérisation, de l’immigration, des problèmes sociaux… bref si les thématiques ne sont pas des plus joyeuses, Wedge tire sa force de sa capacité à aborder des questions graves sous l’angle d’une musique toujours entraînante aidant à faire passer la pilule voire même à détacher complètement musique et sens des paroles.

L’élément central, l’orgue hammond est sans doute pour beaucoup dans l’entrain que suscitent les morceaux “Computer” ou “Soldier”. Cet allant s’accompagne d’une rythmique organique qui trouve écho dans les battements de cœur de l’auditeur sur “Blood Red Wine”.

Les morceaux sont constellés d’astuces et de plans pleins de malice comme les cavalcades de personnages de cartoon, que ce soit sur Computer ou l’outro de “U’n’I”. Les traversées des frontières musicales sont légions qu’il s’agisse des accents surf sur “Playing a Role” ou de la danse rockabilly moderne et survoltée de “Soldier”. Ce dernier morceau flirte aussi sans rougir avec le southern rock et il faut avouer que ce n’est pas si mal fait. L’album est dans la droite lignée de ce que sait faire Wedge, loin d’être déplaisant il assied le groupe dans sa zone de confort. Malgré cela, le trio arrive tout de même à surprendre en produisant avec “Across The Water” et “At The Speed of Life” des morceaux plus sensibles.

Wedge trace sa route avec un Like No Tomorrow à la recette éprouvée qui fait mouche, elle tient en peu de chose, un peu de bonheur de faire de la musique, un peu d’engagement dans son travail et la nécessité de ne pas se laisser abattre même quand les idées sont moroses. Sur cette base il y a fort à parier que la prochaine plaque du groupe sera du même tonneau et à vrai dire on ne va pas s’en plaindre.

 

Bismarck – Oneiromancer

Décidément, les groupes norvégiens se sont illustrés ces derniers mois, et le dynamique label Apollon Records n’y est pas pour rien. Leur nez (ou leur oreille plutôt) a su flairer et mettre en avant quelques groupes bien séduisants qui nous font considérer un peu différemment l’ensemble de la Scandinavie, en allant regarder un peu au delà de ces parfois un peu énervants suédois… En l’occurrence, l’occasion nous est donnée de découvrir le très bon second album (même si le premier ressemblait plus à un EP qu’à un LP) de ce lugubre quintet de la région de Bergen.

Il s’en est pourtant fallu d’un cheveu qu’on passe à côté : la faute à une première plage, “Tahaghghogh Resalat”, en droite et pleine provenance du moyen orient. Il faut dire qu’on a toujours du mal à assimiler le dernier Jucifer [pour info et hors sujet : le groupe de sludge épais et brutal vient de sortir un album complet… de pure musique orientale, une hérésie…] et on se voyait déjà partir à nouveau dans cette veine. Heureusement, après 4 minutes, un véritable déferlement de haine brute, un tombereau de doubles croches boosté aux blast beats et aux growls d’outre tombe en mode black metal vient nous cueillir, pour mieux nous envelopper ensuite dans les bras chaleureux du plus tortueux blackened doom. Raaaah lovely… Le titre se prolonge sur un riff doom plus convenu, mais ô combien bienvenu, servi occasionnellement par de subtiles envolées mélodiques… Tout ça sur un même morceau, on réalise avec un peu de recul que ce n’est plus de l’équilibrisme ni du grand art, mais bel et bien de la folie brute – sur 9 minutes éprouvantes.

“The Seer” qui enchaîne nous apporte exactement ce qui faut pour nous rassurer dans notre périple : un riff velu, bas du front, dense et tendu, des ces riffs qui vont vous aplatir les molaires sur 5 minutes durant. Sa mise en son, brute et massive, froide et quasi chirurgicale, est l’œuvre de Chris Fielding (Conan) qui apporte exactement la production pertinente à cette trop courte galette de 35 minutes.

La face B présente un groupe mature dans ses choix, confirmant la riche introduction du disque : Bismarck déroule peu ou prou la même recette, piochant dans le grimoire de référence du petit doomeux illustré, tout en en actionnant le poisse-omètre sur le mode “hyper gras”, mêlant avec bonheur plans atmosphériques, passages mélodiques et rage froide. Et que dire de ces emprunts mesurés au psych rock ou même à la musique folk, sincères séquences d’accalmie préparant à une nouvelle furie guitaristique, généralement auréolée des terrifiants vocaux de Torstein Nørstegård Tveiten.

Il n’en faudra pas plus pour confirmer la place de Bismarck dans la jeune garde du doom européen, un doom riche d’hybridation, audacieux et fidèle à ses racines : sombre, froid, terrifiant… mais beau ! Jamais le groupe ne se perd dans la facilité, le riff grossier ou le gimmick un peu trop forcé : si l’album est imparfait, c’est toujours au profit de cette petite touche de frénésie qui distingue les grands albums des bons albums. Rajoutez-moi 10 minutes du même niveau à cette galette et c’est un aller simple pour le Valhalla.

Samsara Blues Experiment – End Of Forever

 

Plus d’une décennie que Samsara Blues Experiment ensorcelle la planète stoner psyché à coups de riffs grassouillets puis polis au cours de trois albums studio pour devenir un véritable véhicule aérien sur le quatrième opus, One With Universe. Durant tout ce temps nous avons ici encensé leurs prouesses, loué leur vision de la musique. La formation allemande n’aura eu à souffrir d’aucun accroc critique de notre part, jamais, jusqu’à aujourd’hui, car oui je le dis, cet album dont je m’apprête à parler, est impardonnable ! Samsara jette l’éponge, annonce avec son dernier album une séparation pour une période indéfinie et un cadeau d’au revoir, End Of Forever. De quel droit ? Ont-ils consulté leurs auditeurs ? Évidemment non ! Impardonnable vous dis-je… enfin, pas tout à fait.

Oui, End Of Forever n’est pas tout à fait impardonnable, il faut même peu de temps avant de sécher les larmes d’émotions qui coulent au lancement de l’œuvre. La plaque sonne d’office dans la droite ligne de la précédente création. “Second Birth” ou “End Of Forever” sont des titres de la continuité, une progression vers des compositions livrant encore plus d’émotion.

Tout l’album est composé de riffs que d’aucuns diraient krautrock, envoûtants, qui montent en puissance dans un jeu collectif au sommet duquel pour “Massive Passive” ou “Orchid Annie” le chant de Christian trône, parfait d’aspérités juste saupoudré d’effets. Ce dernier se fait un rien plus agressif sur le titre éponyme ou plus taquin sur “Southern Sunset”. Le frontman raconte des histoires et il le fait dans un décor foisonnant, articulé par l’accompagnement de la basse et de la batterie de Hans et Thomas.

Cette ultime (?) création est comme toujours trompeuse avec ses pistes qui se superposent, laissant souvent le sentiment qu’il y a cinq musiciens. Pourtant End Of Forever est réalisé une fois de plus en trio, Christian relevant le gant du chant et de la guitare mais aussi des claviers. Il fait sortir de ses instruments de mémorables passages sur “Southern Sunset” et libère la magie de sons à la façon d’un Santana avant que le trio tout entier ne fasse fleurir des couleurs n’appartenant qu’au Samsara pour mieux revenir sur la référence latino-américaine par la voie des percussions qui aboutissent la piste. “Southern Sunset” est sans conteste le titre le plus envoûtant de l’album.

Les superpositions de plans de gratte, l’adjonction du clavier, la perfection des rythmes de batterie et la délicieuse rondeur de la basse offrent à End Of Forever une densité incroyable à tel point que sur “Orchid Annie” elle submerge totalement l’auditeur.  Une fois de plus Samsara Blues Experiment nous offre de gravir la haute montagne de leur créativité et de leur talent, s’inscrivant de façon définitive au panthéon des groupes qu’il ne fallait pas manquer.

Nous abandonner sur une telle plaque, je dis que c’est inadmissible, que c’est déraisonnable, Messieurs, nous avions besoin de vous, nous en voulions encore, par pitié revenez nous livrer vos rythmes et vos accords enchanteurs ! Nous garderons ce rêve de votre retour et en attendant qu’il se réalise, merci au Samsara Blues Experiment pour nous avoir offert de si beaux objets de méditation et un End Of Forever qui clôt cette année et peut être une carrière de la plus belle des manières.

 

Dark Buddha Rising – Mathreyata

 

Treize ans que la formation Dark Buddha Rising hante les confins de la scène drone et doom avec une musique teintée de religiosité macabre. Leur dernier effort Mathreyata a été déposé sur l’autel du psychédélisme dévoyé un vendredi 13, faut-il y voir un signe quelconque? c’est l’écoute de cette nouvelle plaque qui nous le dira, elle a été enregistrée avec la volonté d’être vécue comme un live, sacrifice supplémentaire en cette année qui porte les sceaux du désespoir et de l’amertume, un programme auquel les finlandais ne pouvait que répondre présent.

Mathreyata joue la carte de l’économie de notes et d’une pesanteur doom qui comme souvent confine au drone

-Pffrrrrr Il a dit “confine!!
– Ta gueule!

Bon comme je le disais avant d’être interrompu par moi-même, Dark Buddha Rising pose sans surprise une plaque lourde et profonde sur laquelle on aura tout loisir de s’appesantir d’entrée de jeu avec le titre “Sunyaga” qui dure la bagatelle de 12’57 minutes. Il résume presque à lui seul tout l’album si ce n’est la carrière du groupe avec une ambiance évolutive, qui s’enrichit doucement d’une atmosphère saccadée mais toujours aussi poisseuse et oppressante.

-Ô Pressante, je t’invoque!
-Tu sors…

Les titres font référence à l’hindouisme presque comme toujours mais pour autant n’empruntent pas plus que précédemment la voie du pastiche occidentalisé. Dark Buddha Rising multiplie les invocations tout du long des 45 minutes de Mathreyata avec une économie absolue de notes, une batterie lourde et des chants tout aussi oppressants qu’hypnotiques, les finlandais assènent un drone spectral qui mobilise les énergies les plus primales de l’humanité.

Esthétiquement cette plaque est une vraie réussite. les titres “Nagathma” et “Uni” enveloppent l’auditeur d’un univers sombre, éclairé à la flamme  faisant danser les ombres de mille sonorités inquiétante et intrigantes de beauté.

Enfin “Mahathgata III” clôt l’album en cristallisant toutes les recettes employées au cours des trois précédent morceaux. Derrière un chant shamanique, des cris éraillés et des plaintes sorties du fond des âges, ce dernier titre offre un final qui transcende l’album puisqu’il vient également conclure le cycle des “Mahathgata” entamé sur l’EP II, ainsi fini de la catharsis.

Écouter Mathreyata est une expérience comme celles que l’on vit dans certains récits horrifiques, l’album se pare d’obscurité et réveille cette curiosité qui est prête à accepter un univers malsain pourvus qu’il nourrisse le frisson et l’angoisse comme exutoire. Dark Buddha Rising se débarrasse de nombre de ses oripeaux ici et livre la quintessence de sa musique, produisant sans doute sa meilleure plaque à ce jour.

 

Huntsmen – Mandala of Fear

 

Sous le pavé, la classe.

From Chicago, Illinois, sévit le quintet Huntsmen. Coupable de deux EP et deux albums depuis 2014, les américains fourbissent un métal riche, complexe et intense qui éclate au grand jour dans ce nouvel opus Mandala of fear.

Riche, oui, car si elle évolue sur une solide base post-métal, la musique des Huntsmen ne saurait être réduite à cet écrin. Il est stupéfiant de constater à quel point les américains se font fort d’un savoir-écrire pointu et dense. Leur « americana métal » tel qu’ils aiment à l’intituler fait preuve d’une sémantique exactitude. L’americana, ce courant se voulant syncrétique, dépoussiérant au passage la musique traditionnelle, est l’appellation toute trouvée pour décrire Mandala of Fear. En effet, si vous êtes friands de composition à tiroirs aux styles éparses mais cohérents cet album est fait pour vous.

Le groupe n’hésite jamais à passer d’un psychédélisme froid à la fournaise du black, d’harmonies vocales sorties des années 70 à la poisse gutturale du sludge. Mandala of fear est un voyage long immersif et surtout cohérent qu’on ne trouve que trop rarement dans les productions actuelles. Le premier morceau « Ride out » en est l’exemple parfait. Une mélodie parfaite, un je-ne-sais-quoi de folk dans son intention et puis une claque double black en pleine poire, rougissant fessier et tympan à la limite de l’indécence. Nous voilà, consentant, à subir les assauts qualitatifs du quintet, séant tenant.

Mandala of fear souffre cependant de sa longueur. Afin de traiter toutes leurs idées et de trousser leur ligne directrice, celle d’un soldat déployé pour la première fois, les américains nous sortent une galette longue, plus d’une heure vingt, et donc difficilement assimilable d’une traite. Reste que cette durée est compréhensible et nécessaire une fois l’album écouté. Menfin (comme dirait Gaston) il ne faut pas avoir une autre activité à côté, tant cette musique nécessite une attention de tous les instants. Si vous êtes du genre à picorer, « Ride Out », « Pirates of the waste » et « Loss » devraient vous convaincre de voyager un peu plus longuement en leur compagnie.

Sorti dans une relative indifférence, Mandala of fear de Huntsmen est pourtant une tarte gigantesque à la hauteur des exigences déployées par le quintet. Si vos écoutes vous mènent à faire le grand écart entre Mastodon et Crosby, Stills Nash and Young, à passer sans vergogne de Russians Circle à All Them Witches, il est fort à parier alors que vous allez succomber à la folie créatrice de Huntsmen. Un album fort, dense, à la production solide qui doit trouver une place de choix dans vos collections musicales.

Elephant Tree + Domkraft + Summoner + Horsehunter – Day of Doom Live

Une chose qu’on ne peut pas reprocher au Magnetic Eye, c’est de faire les choses comme les autres – et c’est toujours bon de remuer un peu la poussière dans un environnement un peu “balisé”. Aujourd’hui c’est via rien moins que 4 albums live publiés simultanément (!) qu’ils viennent faire parler d’eux. Il y a une certaine logique à publier les albums le même jour, étant donné que les concerts associés furent enregistrés le même jour, il y a à peine plus d’un an, le 2 novembre 2019 : ce jour-là, le label organisait une sorte de “showcase” (présentation de ses groupes), baptisé “Day of Doom” (les américains ont une approche très large du terme “doom”) où s’enchaînaient sur la petite scène du St Vitus bar de Brooklyn rien moins que neuf (!) groupes. Une sorte de mini-festival en club, dont le label a choisi de retenir quatre enregistrements, détaillés ci-après (par ordre alphabétique, pas de jaloux).


 

DOMKRAFT

Les doomeux de Domkraft n’ont eu que peu d’occasions de faire vibrer leur lourdeur psychédélique. Deux LP et un EP auront cependant suffi à attirer l’attention sur ce trio suédois de haute volée. En intégrant la série de lives Day of Doom ils confirment qu’il faut désormais compter sur eux dans le paysage des mastodontes tripés. Ils en profitent au passage pour préparer le terrain d’un album à paraître l’an prochain.

La parfaite lourdeur du groupe est entièrement respectée, la lancinance du chant conjuguée aux plaintes de la guitare dans une atmosphère invocatrice s’appesantit de rythmes martelés, il n’y a donc pas de surprise par rapport aux enregistrements studios. La voix presque étranglée d’émotion lors de « Through The Ashes » puis déliée en cri puissant résume à elle seule l’émotion du live. Ce titre de loin le meilleur de cette rondelle rappelle avec justesse ce qu’est la musique vécue.

Comme tout live digne de ce nom, celui-ci est un florilège de ce que sait faire Domkraft. Les pistes naviguent entre les albums The End Of Electricity (« The Rift », « Meltdown of The Orb »), Flood (« Landslide », « Flood », « The Watchers »)  et Slow Fidelity (« Through The Ashes »).

Il n’y a pas grand-chose à reprocher à la mise en place et si parfois le chant ou le son des instruments montrent quelques faiblesses ce n’est que pour nous rappeler qu’il n’existe pas d’absolu et que la musique live est là aussi pour tirer parti de ses imperfections.
Avoir invité Domkraft au Day of Doom live est une brillante idée qui nous permet d’embrasser en une audition la qualité des compositions d’un groupe aussi à l’aise en studio que sur les planches et nous faut piaffer d’impatience quant à la reprise d’évènements live.

 

ELEPHANT TREE

Elephant Tree ayant déjà frappé cette année avec leur troisième album Habits, qui fera partie des très bonnes sorties de l’année, c’est une belle surprise de les voir programmés sur cet évènement, surtout après leur très bon dernier passage en France fin 2019  !

Le concert démarre en douceur avec “Aphotic Blues”  et on sent rapidement que le son mélange parfaitement les ambiances du live avec la qualité d’un enregistrement studio. Les anglais montrent eux leur grande forme avec ce premier titre et enchaînent avec trois autres titres de leur album éponyme, “Dawn, “Wither” et “Surma”. Trois titres qui nous plongent la tête dans les vagues stoner-doom du groupe pour se conclure sur les lents riffs psychédéliques de “Surma”.

Même pas le temps de se remettre de nos émotions et de passer par l’espace frigo-buvette qu’Elephant Tree nous prend en traître avec in “In Suffering” et son chant agressif. Le groupe profite d’avoir ragaillardi et réchauffé  la fosse avec cette bûche enflammée pour nous offrir le somptueux  “Attack of the Altaica” qui vient lentement nous hypnotiser avant de nous cueillir avec une cassure qui rappellera celle d'”Aphotic Blues”. Ce titre, lui aussi issu du premier album Theia (et accompagné cette fois-ci par la sitar que l’on retrouve sur l’album), et le somptueux titre acoustique “Circles” viennent clore le set et résumer toutes les qualités d’Elephant Tree. Au-delà de fournir une très bonne prestation live, le groupe livre un rendu enregistré de très bonne qualité qui permet de profiter pleinement du concert et ne nous donne plus qu’une envie : retourner en salle et en festival pour profiter à nouveau d’affiches aussi belles que celle de la série Days of Doom.

 

HORSE HUNTER

Avec 2 albums au compteur, dont un petit dernier paru il y a plus d’un an sur le label, on ne peut pas vraiment dire que les australiens de Horsehunter ont fait beaucoup de vagues de ce côté-ci du continent. Ce live est donc une excellente occasion de découvrir le groupe pour celles et ceux qui ne les connaissent pas encore.

En tant que disque, ce live laisse peu de doute sur le style pratiqué par nos gonzes : 4 plages pour 45 minutes, on est sur du doom d’école. En l’occurrence, le groupe pioche deux plages dans chacun de ses deux LP. Ce portfolio musical nous permet de découvrir diverses facettes de ce combo de doom aux penchants sludge/metal. Sans jamais se dépareiller d’un certain classicisme dans leur style musical, le quatuor propose pourtant des compos vraiment intéressantes, aux structures parfois complexes, enchaînant des séquences aux styles variés, à l’image de ce « Nuclear Rapture » qui démarre tel un glaviot punk-sludge pour se transcender progressivement en un doom instrumental classieux et épique qui évoquera même parfois Bell Witch (sans parler de cet épique solo de guitare de plusieurs minutes), voire Yob. Après un « Witchery » coupé en deux par rapport à sa version disque, le glorieux « Stoned to Death », tout en doom sabbathien et en riffs velus, vient clôturer de son gras quart d’heure (avec une apothéose dantesque) ce live de haute tenue.

 

SUMMONER

C’est presque en voisins que les quatre bostoniens de Summoner sont venus poser leurs amplis sur la petite scène du St Vitus Club. Relativement peu connus, malgré 3 albums au compteur et plusieurs “mises en avant” par leur label (notamment via leur série d’albums tribute “Redux”), le quatuor a pourtant de sérieux arguments à faire valoir, et cet échantillon live vient en faire la démonstration.

De manière assez étonnante, ils proposent une set list dont 6 des 7 titres vont piocher dans leurs deux premiers albums, en date de 2012 et 2013, avec un seul extrait de leur dernier en date (Beyond The Realm of Light, 2017). La set list est bien vue globalement, permettant au groupe de présenter assez globalement son prisme musical, qu’on pourrait grossièrement associer à une sorte d’orgie NWOBHM avec un grand totem Black Sabbath au milieu : gros riffs old school, cavalcades rythmiques, soli venus de nulle part, plans à deux guitares harmonisées… On est de retour plein pot sur la fin des années 70 / début années 80 dans ce que le metal proposait de meilleur à l’époque. Certains plans pourtant sont clairement empreints de tonalités contemporaines (à l’image de “The Prophecy”), si bien qu’on n’est jamais déstabilisé par le trip vintage à outrance.

Difficile de mettre en exergue certains titres, mais pour l’exercice citons tout de même ce très réussi “Let the Light In” (belle pièce de presque 10 minutes au final orgasmique), le très Thin Lizzy-esque “The Interloper” ou encore “Skies of the Unknown”.

La version live des titres, assez fidèle aux versions originales, dotées d’une mise en son impeccable, finissent de faire de cette galette une très bonne opportunité de découvrir ce groupe qui le mérite bien.


En synthèse, tandis que l’on pouvait craindre l’opération un peu chelou avec cette série de 4 live venus un peu de nulle part, il s’avère que la qualité est indéniablement au rendez-vous. Non seulement le son de ces live est d’une redoutable efficacité (note : si on entend peu le public, c’est surtout que le club est très petit, et le public américain :-)…) mais surtout le line up retenu est particulièrement intéressant, mêlant avec réussite groupes confirmés et groupes à découvrir. Le talent est à chaque fois au rendez-vous, et s’enfiler ces 4 galettes aux styles bien différents garantit un vrai plaisir d’écoute.

 

Formats :

  • Chaque album est dispo en Digisleeve CD ou édition vinyl noir classique.
  • Un coffret 4CD est dispo avec un livre “d’art” cartonné.
  • Une édition limitée de chaque groupe sera dispo en vinyl : dark green pour Elephant Tree, ocean blue pour Domkraft, purple pour Summoner, dark brown pour Horsehunter.

 

Par Kara, Laurent, Sidney Résurrection

 


 

ZOE – Back into the Light

J’aime les chroniques faciles à rédiger. J’aime les chroniques d’album dont le premier titre vous donne un résumé de presque tout ce que vous avez à dire. “Back into the Light” (titre de l’album aussi) ouvre donc ce quatrième album des frenchies de ZOE. Et je rajouterai tant mieux et enfin !

Tant mieux car ZOE nous offre ici un album de la catégorie « All Killer, No Filler » (oui je rêvais de citer SUM41 dans une chronique et alors ?) et enfin car il aura fallu attendre quelques années après le brillant Raise the Veil (2014).

A mon sens plus Hard Rock que Stoner, on ne va quand même pas jouer les sectaires et cet album, au même titre que les précédents d’ailleurs, a pleinement sa place ici, genre à mi-chemin entre Motörhead et Monster Magnet.

Revenons au premier titre, “Back into the Light”. C’est superbe. Une intro hyper soignée et pêchue, un riff qui va à l’essentiel et déjà on sent la rage qui habite les musiciens. Cette rage nécessaire et indispensable pour vous sortir un album comme celui-ci. On sent dans le refrain que le groupe lâche tout et surtout cette frustration certainement accumulée de ne pouvoir sortir un album plus tôt.

Alors bien sûr vous savez tout comme moi qu’un bon premier titre ne fait pas un bon album et qu’il arrive parfois que les premiers titres de tueurs ne soient que des cache-misères.

“Voices” vous rassurera d’emblée. Ça dépote tout autant avec, excusez du peu, un solo amené de mains de maître par un break instrumental finement ciselé. Un modèle du genre dans la maîtrise des arrangements et de la composition. A l’image de ces deux premiers titres, l’album est un concentré d’énergie communicative.
On ralentit un chouya le tempo sur “Down in a Hole” sans perdre en intensité, j’en veux pour preuve ce son énorme sur le refrain. J’en profite pour dire que, entièrement et sans la moindre exception, le son de cet album est énorme. Chaque curseur a été réglé pile où il devait l’être. Rien, absolument rien à changer. Batterie et basse ont une sonorité qui respire la chaleur, c’est du pur bonheur.

Je m’arrête dans les détails pour ne pas faire une chronique titre par titre, mais je vous tease quand même en vous disant que Blues et Rock’n’Roll old school sont aussi de la partie. En vous disant que ZOE nous donne ici un album complet, riche et varié.

Certains chroniqueurs finissent parfois en donnant leur highlight. Pour une fois je me prête à l’exercice en vous disant que les titres à écouter en priorité, ce sont les dix premiers (et de vous conseiller par la même occasion d’aller (re)découvrir les précédents albums du groupe).

ZOE est de retour sous les projecteurs et en cette année 2020 ô combien mémorable, c’est clairement à ranger du côté des choses qui réchauffent le cœur.

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