Bow To Your Masters – Deep Purple

 

Un premier volume de Bow To Your Masters avait rendu hommage à Thin Lizzy, cette fois la compilation cover s’attaque à Deep Purple. Enfin un hommage stoner à ce groupe auquel on devrait accorder des temples! Enfin une prière à la gloire du Violet Profond! Ouai enfin c’est bien beau sur le papier mais Deep Purple hante tant de groupes de la scène stoner doom que la tâche semble immense. Une question me tarabuste, est-il possible de reprendre Deep Purple? En mettre moins c’est trahir l’ensemble, en mettre plus serait indigeste. Pour les Puristes il faut savoir que l’album ne compte pas un morceau en dehors des formations Mark II et III ce que beaucoup considèrent comme l’âge d’or de Deep Purple.

La plaque se divise en trois catégories, les dispensables, les hommages et les essais transformés parmi lesquels on repère forcément les plus grosses têtes d’affiche. Du côté du dispensable il y a un lot de quelques groupes qui produisent des reprises de bonne facture mais qui à vouloir remanier l’œuvre ratent le coche. Big Scenic Nowhere fait partie de la fournée, livrant une reprise mollassonne de “Demon’s Eye” qui se voudrait plus doom que hard rock, où la sauce ne prend que difficilement.  Mos Generator de son côté frôle le Kitsch sur “Love Child” qui en soit n’est déjà pas la plus grande réussite de Deep Purple et ne tient principalement que grâce à son originalité funk. Mos Generator semble complètement passer à côté du morceau. Ces deux têtes d’affiche font un job honorable mais sans beaucoup de sel. En fond de cours, Gygax entonne un “Speed King” bien exécuté qui, sans être une copie conforme, effleure notre plaisir sans que l’on ne parvienne à exulter.

La première surprise vient d’un des groupes qui réalisent des reprises hommage qui ne bougent pas beaucoup les lignes mais apportent tout de même un feeling appréciable. Ainsi derrière la reprise de “Black Night” par Topsy Kretts dont le nom cache l’union de membres de Crobot, et Mothership entre autre. Le super groupe surprise fait la part belle aux jeux de guitare et se laisse submerger par un enthousiasme communicatif. Coté voix il fallait bien un Brandon Yeagley de Crobot pour assurer aussi bien que Ian Gillan sur ce titre. Dans le panier des super groupes à base de Mothership il faudra aussi retenir la prestation Temple of Love qui reprend “Gettin’ Tighter”et l’enrichi de l’esprit du funk.

High Reeper tire également son épingle du jeu et vient garnir de sa lourdeur “Burn”, le ralenti tout en réanimant les lignes de basses apporter une touche aérienne au chœurs avec une section féminine qui supplée aux tessitures d’origine tout en répondant à une gratte résolument hard rock lorsqu’elle attaque les prémices d’un solo. A côté de ces réussites honorables, Steak livre une reprise assez originale de “Smoke On The Water” sur base de blasts enflammés. Mais Il faut dire qu’un morceau fondu dans l’histoire du Rock ne se laisse pas dompter aussi facilement. L’ensemble tient quelques promesses mais à vouloir aller trop loin dans la réinterprétation les anglais se brûlent le bout des ailes, sur ce titre ré intitulé “SMOKE”.

Arrivent enfin les réussites, des reprises qui transforment l’essai. A ce titre, “Child In Time” est LE morceau original de cette compilation, sans excès Asphodel Wine réinterprète la sublime d’un titre incontournable tel un chœur de pythies macabres auxquels on aurait offert de don de jouer du violon. Plus qu’une reprise, c’est un pari dont vous serez juge (ou non) de la réussite. Moins original, Worshipper ressuscite “Picture Of Home”, faisant le choix d’un morceau linéaire qui balance juste assez que pour l’assaisonner de sauce pimentée facilement, une basse homérique qui écrase tout sur son passage et la mélodie des voix prennent l’auditeur entre charybde et Sylla. Un hommage digne de ce nom qui balise le terrain pour Yob vient clôturer judicieusement la plaque. Judicieusement d’une part car la reprise de “Perfect Strangers” est d’une lourdeur sidérale et confirme la volonté de Glory or Death Records de produire une galette fondamentalement stoner doom et d’autre part parce que le morceau est le seul représentant de la reformation du Groupe avec son line-Up Mark II après 1984 et en soit une fin du groupe.

Que dire de ce Bow To Your Masters – Deep Purple si ce n’est qu’il est Indispensable car il rend hommage à un des groupes fondateurs du metal au sens large et à un groupe qui a transmis son héritage au stoner. Un album indispensable certes mais aussi parfaitement inutile, car rien ne remplace l’original qui à lui seul a atteint les sommets d’un genre dont il est un des parents.  Un indispensable inutile qu’il faut se dépêcher acquérir car la plaque vaut quand même le détour et ses inégalités ne font que renforcer une idée, celle que Deep Purple est un groupe unique et inimitable, un groupe historique qui telles des fondations supporte depuis plus de cinquante ans le poids de ses milliers de successeurs.

Domkraft – Seeds

 

Le trio hypnotique de suédois de Domkraft vient déposer son offrande annuelle sur l’autel du doom. Il faut dire qu’ils n’ont pas chômés l’an passé, entre EP et leur participation au Live at Day of Doom, nous n’avons raté aucune de leurs sorties. Cette fois encore nous espérons nous repaitre de leurs compositions sur le tout nouveau Seeds.

Seeds est dans la continuité du précédent LP, Flood, à croire que Slow Fidelity qui partait vers quelque chose de plus mélodique dans les voix, n’aura été qu’un intercalaire. On est donc en terrain connu pour cet album, la qualité du groupe s’exprime toujours aussi pleinement. Un doom sombre, apocalyptique pétris de riffs aussi pachydermiques qu’aériens, la prouesse vaut le détour.

Si la voix se perd un peu sur “Perpetuator”, elle n’est jamais autant jouissive que lorsqu’elle explose sur “Tremors” ou s’envole sur “Into Orbit”. Les riffs pleuvent comme des pierres venues du ciel, incandescentes et ne semblant vouloir jamais s’arrêter de tomber. Pourtant les plages atmosphériques sont bien présentes entre deux nuées ardentes. Les pistes savent prendre aux tripes. Elles deviennent alors lancinantes et maladives, on y laisse divaguer son spleen au gré des notes et saillies de Domkraft. Les plus parfaits exemples de ce savoir-faire sont sans conteste “Dawn of Man” et “Audiodome” même si ce dernier titre contient un je ne sais quoi de positif qui laisse un peu d’espoir en germe chez l’auditeur, belle manière de conclure Seeds.

Ce nouvel album est pile dans la zone de confort de Domkraft. Un savoir-faire éprouvé; un artisanat qui tend à s’industrialiser mais qui fait toujours mouche. Ça tombe bien on ne leur en demande pas plus (C’est déjà beaucoup!). Amateurs des albums précédents je ne peux que vous recommander de faire l’acquisition de cette nouvelle plaque qui vous permettra de prolonger l’expérience et complétera à merveille votre discothèque. Et puis de vous à moi, s’offrir Seeds rien que pour l’artwork psychédélique au delà du raisonnable à regarder avec des lunettes 3D cela n’aurait rien de choquant.

Live in the Mojave Desert Vol. 1 à 5 (Earthless, Nebula, Spirit Mother, Stöner, Mountain Tamer)

Même si ces dernières semaines furent rythmées par les sorties “pluri-médias” autour de cette série “Live in the Mojave Desert”, un rappel succinct du dispositif apparaît utile : Ryan Jones, amateur de stoner et organisateur des festivals Stoned and Dusted dans le désert californien, s’est vu fort marri (et un peu frustré) de voir le COVID venir l’empêcher de tenir son événement annuel. Pas défaitiste, et après un galop d’essai opéré grâce au film/DVD live “Live at Giant Rock” de Yawning Man (chronique ici), le bonhomme engage avec son asso un projet ambitieux, mais parfaitement adapté à cette période de confinement quasi-généralisé : il va faire jouer 5 groupes de son choix dans le même contexte (un spot idyllique dans le désert de Mojave), sans public, mais avec caméras et ingés son. Il proposera ensuite ces live en film (streaming événementiel), disques, et probablement DVD bientôt. Sans les flux vidéo (trois vidéos ont été chroniquées dans nos pages, les liens sont ci-dessous), les versions audio perdent évidemment une dimension importante (le contexte incroyable du lieu, les effets visuels…). Par ailleurs, il reste difficile de parler de ” disque live” comme l’entend l’usage, car il n’y a pas de public ! Néanmoins, la captation est effectuée d’un bloc, en direct, sans overdubs, ce qui justifie sans ambigüité le qualificatif. Les disques sortent les uns après les autres sur ce mois d’avril, on vous en propose donc une dissection “en bloc”, disque par disque, ci-dessous.

 


EARTHLESS

(chronique du livestream ici)

Pas de meilleure entrée en matière possible que de faire jouer Earthless : au delà de la légitimité apportée de fait par les géants du jam rock US, la musique du groupe se prête parfaitement au contexte d’isolation en plein désert. Le trio US n’a pas usé trop d’encre à rédiger la set list du concert : trois chansons seulement… pour plus d’1h15 de concert quand même ! Le duo “Violence of the Red Sea” / “Sonic Prayer” a beau ne pas vraiment surprendre, l’interprétation est simplement somptueuse. La prise de son est stupéfiante, ce qui, jumelée à une maîtrise de plus en plus remarquable chez Earthless, rend probablement ce disque le meilleur de leurs sorties live (le groupe en a déjà une poignée).

On ne va pas vous décrire Earthless par le menu, mais la place accordée à la base rythmique dans le spectre sonore est juste impeccable, laissant à l’insolent Isaiah Mitchell tout loisir de proposer des soli/impro de plusieurs dizaines de minute en complète roue libre, avec un talent qui laisse pantois (le gars n’en met pas une à côté).

Le groupe finit son album par un morceau plus rare, “Lost in the Cold Sun”, étirant les 20 minutes originelles de ce titre en rien moins qu’une plage de 40 minutes ! Le titre, plus lent que les autres sur sa première moitié, est l’occasion d’explorer quelques facettes un peu plus orientales de la musique du combo, mais la même recette est appliquée. Le constat global ne change donc pas : ce live est en tout point remarquable, et rend bien honneur aux qualités musicales du trio californien.

Note : 8,5/10

 


NEBULA

(chronique du livestream ici)

Nebula n’a pas de vrais live dans sa discographie, lui, contrairement à Earthless, mais il a déjà un “live sans public” (Peel Sessions). Mais bon, 13 années sont passées dessus, quelques ajustements de line up, un gros break, et quelques albums… donc autant le dire : le terrain est propice. D’autant plus que l’on connaît le talent de Nebula en live : le groupe sait s’appuyer sur sa solide discographie pour décliner des séries de titres et les adapter à l’humeur du jour, avec une forte dose d’impro, toutes proportions gardées (toujours l’ombre d’Earthless, même si le genre musical n’est pas très proche). Le set du jour dure 50 minutes, un créneau ramassé dans lequel le trio arrive à rentrer 10 titres, dans une interprétation tout simplement parfaite pour le format : on n’est jamais dans l’interprétation stricte des morceaux d’origine, mais on ne dérive jamais non plus dans les jams risquées de 15 minutes.

Côté set list, le trio californien (qui est venu en voisin) a largement choisi de mettre à l’honneur son récent LP, Holy Shit – pas forcément une mauvaise idée, on connaît la qualité du disque. Mais il n’oublie pas d’injecter quelques classiques (“To the Center”, “Giant”…) voire même quelques raretés (“Perfect Rapture”) pour apporter tout le piquant que l’on retrouve toujours sur leurs prestations scéniques. Le reste de la recette est connu : Tom Davies dresse une chape rythmique solide et des bases mélodiques impeccables pour permettre à Eddie Glass de se lancer dans des soli plus ou moins structurés, mêlant blues et space rock (cette Wah-wah…), souvent sur la brèche mais finalement toujours propres.

Encore une fois bien aidés par une mise en son au cordeau, ce live, moins impressionnant que celui de leurs prédécesseurs dans l’exercice, apporte en revanche une image très fidèle des prestations live du groupe : imprévisibles, vivantes (quelques discrets pains ici ou là), efficaces et souvent jouissives.

Note : 8/10

 


SPIRIT MOTHER

Le groupe le moins connu de la série est probablement Spirit Mother : le jeune quatuor n’a même pas un album entier sous le bras, mais ils parviennent quand même à assurer un set de 35 min (pour 10 compos quand même), belle perf. Musicalement, le groupe a bien des arguments à faire valoir, même si le genre musical pratiqué laissera sur sa faim les amateurs de gras et de fuzz : le groupe évolue dans une sorte de rock  vaguement psyché ici ou là, piochant dans pas mal de genres musicaux. Ils se distinguent surtout par l’apport d’un instrument à corde assez atypique, avec une violoniste qui apporte une dimension vraiment à part à la musique du quatuor, c’est indéniable. Ça sonne un peu comme un gimmick au début, mais finalement l’ambiance qui en ressort est très particulière, ça fonctionne bien.

Soyons honnêtes : j’étais prêt à mépriser ce disque, la première écoute me faisant penser à un de ces groupes de rock indé vaguement goth avec un violon-gadget utilisé pour cacher la misère. Mais il n’aura fallu qu’une poignée d’écoutes pour me faire attraper par plusieurs des compos très efficaces de ce jeune quatuor finalement assez prometteur (même si leur rattachement à notre “scène” musicale reste questionnable). A suivre.

Note : 7/10

 


STÖNER

(chronique du livestream ici)

Probablement la galette la plus attendue (ou en tout cas la plus hypée) de la série, ce live constitue la première sortie sur disque de Stöner, groupe formé par le duo Brant Bjork / Nick Oliveri (avec le batteur de Brant pour finaliser le line-up). Passons outre le sobriquet, trouvé après quelques onéreuses sessions de brainstorming avec un cabinet de consultants en marketing, et concentrons-nous sur la musique : on s’attendait à une sorte d’hybride improbable entre la musique de nos deux musiciens emblématiques, ben on n’a rien de tout cela – Stöner sonne en réalité comme un disque de Brant Bjork avec la basse mixée un peu plus fort que d’habitude ! Ça en est presque gênant, les apports de Oliveri sont absolument transparents et sans relief : hormis sa basse trop saturée, on n’entend que les compos de Bjork. D’ailleurs, gageons que le disque aurait sonné pareil (mieux ?) avec le même mix de basse appliqué à Dave Dinsmore, par exemple, le bassiste habituel de Brant. Seul morceau d’engeance Oliveri-enne, l’insignifiant “Evel Never Dies”, seul titre chanté (beuglé) par le grand chauve, saura satisfaire les amateurs de riffs indigents et de mélodies insipides – une compo qui trouverait sans problème sa place dans l’un des multiples disques interchangeables de sa discographie.

Mais au global, ça marche bien, ou en tout cas plusieurs titres fonctionnent très bien. On citera par exemple le bien groovy “The Older Kids”et surtout le superbe “Stand Down”. Sans parler du gros “Tribe / Fly Girl” (13 min) qui ravira les amateurs des plans jams et impros du grand guitariste frisé. Il y a aussi quelques titres en deçà, à l’image de ce geignard “Own Yer Blues”.

Mais au global, le disque passe bien, et même s’il est inégal, une poignée de titres justifie de faire figurer ce live à une place honorable dans la discographie de Brant Bjork.

Note : 7.5/10

 


MOUNTAIN TAMER

Le dernier disque de la série met en avant un autre groupe moins connu, même si le trio californien a quelques années au compteur. En tous les cas, en terme de style musical, Mountain Tamer est peut-être le groupe pour lequel l’intégration dans le contexte paraît la plus naturelle : leur musique psyché et les ambiances vaporeuses développées par le groupe rendent le tout bien trippant. Niveau concert, on peut néanmoins être surpris : le groupe nous délivre sur moins de 40 minutes de concert 6 des 7 titres de son dernier album (excellent, il est vrai, on vous en avait d’ailleurs parlé ici), dans le désordre certes, et avec quelques petites adaptations ou digressions, mais globalement assez fidèlement à l’enregistrement original. Du coup, la pertinence du live n’est pas forcément évidente… Le set se termine par deux extraits de leur avant-dernier disque, un peu plus “matures” en terme d’interprétation live, mais pas fulgurantes non plus.

Le sentiment est donc plus mitigé avec ce cinquième disque : le groupe est bon, les morceaux sont bons, mais la valeur ajoutée de leur passage en live “audio only” n’est pas forcément décisive. Le disque ne peut même pas faire office de “best of” de leur carrière, étant essentiellement une resucée de leur dernier (et récent) album. Dommage, le groupe semble mériter mieux, en particulier dans un contexte de “vrai” live probablement… à tester (dans quelques mois…).

Note : 6.5/10

 


 

Si l’on devait faire un bilan de cette opération pour la partie “audio”, il serait largement positif : chaque disque est différent, et le line up global est quand même remarquable (de la valeur sûre, du vrai groupe “découverte”, des inédits…). Ramené au contexte (pour rappel il s’agit d’une pure opération “100% COVID”), force est de constater que le package proposé est non seulement parfaitement adapté, mais foncièrement original, ne ressemblant finalement à rien d’autre. Alors quand en plus la qualité (musicale et auditive, le son étant nickel de bout en bout) est au rendez-vous, il devient difficile de trouver de gros défauts au projet. Ne gâchons pas notre plaisir, donc, et replongeons nous dans ces live “décalés”…

High On Wheels – Fuzzmovies

« Plan 9 from outer space », « L’attaque des tomates tueuses », « Dead sushi », « Sharknado »… Si ces titres de films ne vous parlent pas, c’est que vous n’êtes pas des adeptes de séries B, voire de séries Z. Ces longs-métrages, faits avec des bouts de ficelle et joués par des acteurs qui ont probablement séché les cours de théâtre, sont adorés et adulés des amateurs de cinéma underground qui s’éclatent lors de soirées entre potes (je vous conseille d’ailleurs le concept, c’est très fun). Les gars d’High On Wheels, trio parisien déjà responsable de l’album « Astronauts follow me down » en 2018 (dont la chronique du collègue Sidney est disponible dans ces colonnes), ont donc décidé de rendre un hommage à leur manière à ce genre cinématographique par le biais de leur nouvelle superproduction intitulée Fuzzmovies.

Nous sommes en février 2020. Les 3 gaillards s’enferment dans un petit studio au fin fond de la Normandie et en un week-end, l’album est enregistré (une légende urbaine tenace raconte même que les voix auraient été couchées sur bande après qu’une bouteille de Don Papa ait été entièrement sifflée…). Bref, tout est en place, tout est sur bande, ne manque plus que le nerf de la guerre : le pognon. Nos amis lancent donc un financement participatif sur une plateforme dédiée (pratique de plus en plus en vogue, votre serviteur en sait quelque chose…) afin de récolter assez d’argent pour concrétiser leur projet en physique. C’est un succès, les précommandes sont enregistrées, la fabrication de l’album est lancée et Fuzzmovies débarque donc ce vendredi sous un artwork qui rend hommage à tout un pan de la culture ciné underground.

Du coup, Fuzzmovies, ça ressemble à quoi ? A vrai dire, à pas grand-chose de connu mais dans le bon sens du terme… Accueilli par la douce voix de Tura Satana, sublime prêtresse SM toute en cuir et en nibards, l’auditeur est cueilli à froid avec Blind your mind, une ogive nucléaire dégoupillée en guise d’apéro. 8 minutes et trente secondes de plaisir heavy rock à son apogée. Pour un premier titre, High On Wheels fait très fort ! La suite est du même tonneau : on navigue dans les eaux heavy-desert-stoner avec des compositions juteuses à souhait et dégoulinantes de fuzz, le tout saupoudré d’interventions samplées dans des films comme « Rocketship X-M » (sorti en France sous le titre « 24h chez les martiens »), « Blood feast » (considéré comme le premier film gore de l’histoire), le cultissime « Hitman the cobra » qui donne son nom à une machine à headbanger qui risque d’en dénuquer quelques-uns en concert (parce que oui, ça va bien reprendre un jour, merde !) ou encore « Satan’s sadists » (excellent film de bikers) et « Cannonball » (avec David Carradine et Sylvester Stallone). Bref, un casting cinq étoiles pour un album cinq étoiles lui aussi.

Avec Fuzzmovies, High On Wheels a voulu rendre un hommage appuyé et émouvant à ce qui reste comme un genre cinématographique marginal, en dehors du système mais qui possède son lot de fans transis d’amour qui délaissent volontiers « Star Wars » pour « Toxic Avenger ». Et le parallèle est assez évident avec le courant stoner qui s’agite et survit en dehors des majors sans l’aide ni le soutien du grand public mais qui est suivi par un nombre croissant d’amateurs éclairés et de bon goût qui vident leur livret A pour acquérir la dernière édition limitée 4 couleurs gatefold de leur album préféré. Série Z / stoner, même combat : celui des marginaux, des laissés pour compte, des sans dents de la culture, des passionnés de leur art. Merci donc à High On Wheels pour avoir réussi à réunir le meilleur de deux mondes.

Bongzilla – Weedsconsin

 

Joyeux jour du 420 ! Bah tiens on n’allait pas rater ça hein ! Aujourd’hui, le 20 Avril (4/20) jour mythique de l’année pour les amateurs de pilons. Ce jour signe aussi le retour très attendu de Bongzilla avec sa toute nouvelle récolte, Weedsconsin. Faut dire que des douilles ont coulé dans les bangs depuis la dernière plaque,16 piges que le trio ne nous avait pas généreusement fourré les portugaises avec ses riffs à faire tourner jusqu’à l’évanouissement.

Tant qu’à faire les choses bien le trio sludge se paye une sortie via Heavy Psych Sounds et se tortore au passage une vidéo promo à l’aide de Môssieur Matt Pike, un arrosage hydroponique des réseaux sociaux et une culture hors sol pour split dans un quatrième volume des Doom Sessions avec Tons. Merci M’sieurs Dames, pardon de rien !

Penchons-nous sur cette nouvelle fleur de Weedsconsin, l’amateur d’huile et de trous de boulettes maousses risque de ne pas y trouver son compte. En effet, plutôt qu’un shilom bien chargé de beuh chimique, le nouveau Bongzilla se la joue splif de locale. On reste sous les auspices d’un sludge roulé à la main et le tout va croiser ce que le genre à de plus space. Difficile de trouver un autre mot quand on se retrouve avec l’acidité expérimentale d’un “Earth Bong/Smoked/Mags Bags” entre les oreilles.

Tout n’a pas changé totalement, n’allez pas croire, la voix de Muleboy quand on se donne un peu de temps pour apprécier la montée “Free Weed” qui tousse le relent glaireux plus que le cri sauvage, c’est un peu poussif mais suffisamment sale alors que d’une main distraite il égrène les notes de basse. On y retrouve encore des recettes qui ont fait l’attrait de la formation d’origine. La même que celle d’aujourd’hui.

La structure des morceaux est sans surprise, ça tourne jusqu’à fumer le carton. Mais il faut noter que ça plane bien plus qu’avec les récoltes précédentes. “Space Rock” fait dodeliner de la tête, on est avachi dans un canapé plutôt que dans un concours de bangs à se déchirer. Même si le trio s’emporte en cours de piste, le batteur, Magma, ne lève pas la baguette bien haut et Spanky suit de sa guitare les redondances de son acolyte à quatre cordes. L’enfumage casse les pattes de notre trio, il ne se relève qu’avec peine de son sofa pour finir par ramper pesamment sur le tapis de “Gummies” et clore la plaque.

Weedsconsin va ravir les amateurs de verdure, surtout ceux qui ont mûri le noble art de la fumette jusqu’ à savoir l’employer comme soupape de décompression. Pour ceux que la fougue tiendrait encore aux poumons, cela risque d’être plus compliqué, ce nouvel album n’est pas la montée de substances défouloir qu’ils auraient pu attendre. Weedsconsin est un album entre deux fumées, un plaisant interlude musical.

 

Wormsand – Shapeless Mass

Voici enfin le premier LP de Wormsand, trio du sud-est, frénétiques activistes de la scène depuis longtemps (label, organisation de concerts…). Après trois ans d’existence (depuis la (re)naissance sur les cendres encore chaudes de Clystone, pour 2/3 du trio) et un petit EP pour se chauffer, il était temps de transformer l’essai par un véritable album, ce qui nous amène ce Shapeless Mass.

On rentre dans ce disque avec en mémoire les prestations live du groupe (oui, c’était il y a longtemps), féroces et nerveuses, où des plans de stoner psyche limite space rock venaient très vite être bousculés par des assauts de gros sludge, ou des bourrasques de gros doom. On présume donc qu’on ne rentrera pas dans cette galette comme dans un disque de rock bas du front. Euphémisme en réalité : les premières écoutes sont froides et âpres. La musique du trio est exigeante, on le savait, mais on se fait quand même cueillir comme des bleus : dès que la machine à riffs commence à tourner à plein régime, elle se prend les pieds dans des breaks venus de nulle part… Et sitôt le headbang prêt à déclencher, les gars viennent nous coller dessus des rythmiques saugrenues, genre mesures asymétriques… Pas évident en première approche. Or la frontière est étroite entre la musique prétentieuse, souvent à grands renforts de compos complexes et techniques, et la musique audacieuse, où le travail d’écriture vient servir un propos et une musicalité originales. Avec Wormsand, on est plutôt dans la seconde catégorie, vous l’aurez compris.

Quelques compos plus “immédiates” captent assez rapidement l’attention (“Unlit Sun”, “Deprivers” qui rappellera même ici ou là quelques plans de Mars Red Sky – c’est un compliment) avant de nous amener dans le piège des autres titres, plus complexes (“Collapsing”, “Shapeless Mass”…), l’ensemble donnant à l’album cette densité qui fait qu’on s’en lasse difficilement. Avec 45 minutes au compteur, Wormsand évite le piège des disques du genre qui s’étendent et dissolvent le propos. Le groupe n’a pas de dogme de compo et peut proposer une bonne claque en 2min20 (“Escaping”, qu’on aurait presque apprécié de voir continuer un peu !) et un peu plus loin un bon gros titre de presque 10 min (le colossal “Shapeless Mass”). On n’est pas sur des jams improvisées la veille, tout ça a été bien travaillé.

La richesse de sons en œuvre sur la galette est notable : les vocaux complémentaires de Julien (sombre et guttural) et de Clément (plus clair) viennent enrichir les chansons, les effets de guitare et de basse sont utilisés à bon escient pour apporter qui de la densité, qui de la légèreté… Quoi qu’il en soit, cette richesse ne vient jamais nuire à l’homogénéité du disque et à son identité, tangible de bout en bout.

Même si le disque n’est pas parfait, ses choix (d’écriture, de son) sont revendiqués par le trio comme marque profonde de leur identité musicale. On ressort en effet de ce disque avec l’impression d’avoir affaire à un groupe à l’identité forte et unique, dont les références et influences sont suffisamment digérées pour ne jamais venir perturber le propos. L’album est dense et complexe, à déconseiller aux amateurs indécrottables de stoner classique ; mais c’est avant tout un disque audacieux, de la part d’un groupe qui ne manque ni d’idées ni d’ambitions.

 


Cancervo – 1

Les groupes italiens ne manquent pas de labels pour accueillir leurs productions : Argonauta, Heavy Psych, Go Down, Electric Valley… C’est chez ces derniers que ce trio bergamasque a choisi de proposer son premier album, judicieusement intitulé 1 (après 3 mois de brainstorming avec l’équipe marketing…).

Le groupe propose six titres d’une musique complètement instrumentale. Forcément, les noms des cadors du genre nous viennent à l’esprit, à raison : car même si pour une fois l’ombre de Karma To Burn n’est pas trop présente, on entend ici ou là des plans dans l’esprit de My Sleeping Karma, Monkey 3, The Machine… en plus gras toutefois, mais sans plagiat en tous les cas, loin s’en faut. Si un point commun devait être trouvé en revanche avec ces autres fleurons du heavy rock instrumental, c’est sur le travail mélodique : Cancervo a bien muri sa machine à riffs, et structure l’essentiel de ses titres sur 2 ou 3 riffs et lignes mélodiques fortes (voir le morceau titre, “Aralalta” ou encore “Darco”), qu’ils savent faire tourner, avec bon sens toutefois (pas trop de fioritures, les titres tournent autour de 6-7 minutes). A noter un plan bien WTF avec une reprise du “Swlabr” de Cream… qui ne ressemble pas du tout à l’originale ! Forcément le rythme est divisé par 3 au moins, mais par ailleurs, bon courage pour retrouver la ligne mélodique quelque part…

Globalement, les tempi sont lents et lourds, et ce son de guitare souvent bien gras les amènerait presque en terres doom si de nombreuses sections plus aériennes en son clair ne venait tirer le tout vers des sentiers moins bien balisés. Petit point faible à noter : la production n’est pas au niveau de l’ensemble, quelques écoutes attentives (au casque notamment) laissent une impression de manque de puissance dans la mise en son du disque. Ces gars-là auraient bien besoin d’un producteur.

Mais pour le reste, ce premier effort des italiens est annonciateur de choses très intéressantes pour l’avenir, et le disque devrait permettre notamment aux amateurs des groupes sus-cités de passer un bon moment.

 


Mythic Sunship – Wildfire

Après plusieurs années passées sur le label El Paraiso de leurs compatriotes Causa Sui, Tee Pee Records a eu le bon goût de signer ce groupe danois, qui officie dans le vivace milieu underground du psych rock expérimental, depuis leurs débuts il y a plus de 10 ans. C’est déjà leur sixième album, figurez-vous, et si vous aimez Mythic Sunship, vous ne devriez être ni surpris… ni déçu !

Mais si vous ne connaissez pas, mieux vaut vous prévenir… ce disque est un joyeux bordel, du début à la fin. Mythic Sunship est un groupe de psych rock largement porté sur l’impro, 100% instrumental, qui vient piocher dans des plans jazz notamment son sens de l’équilibrisme rythmique en particulier. Un équilibre souvent bien précaire, avec un sens de la musicalité qui ne conviendra pas à tout le monde… Difficile de mieux l’incarner que par ce tellement bien nommé titre introductif “Maelstrom”, fourre-tout instrumental où s’esbaudissent soli de guitares orgasmiques, rythmique psych rock / kraut, effusions de cuivres… Clairement il y a du Ecstatic Vision sur ce morceau, qui utilisent aussi la trompette pour joyeusement faire dissoner leurs compos les plus foutraques… “Maelstrom”, donc, qui déroule des tourbillons de psych rock enivrants, avant d’enquiller quelques breaks approximatifs et plans sans queue ni tête plus proches de jams mal maîtrisées jusqu’à la fin du morceau. Alors oui, dit comme ça, ça fait pas forcément super envie. Sauf que derrière, on retrouve des morceaux avec un peu plus de “repères”, à l’image de ce “Olympia” qui déroule une sorte de jam psych rock autour d’un lick de guitare bien catchy, décliné à l’envie sur plus de onze minutes avec une belle efficacité cette fois. “Landfall” introduit une touche orientale à la palette du quintette, touche orientale bien présente aussi dans “Redwood Grove”. Ça se termine sur le cinquième morceau, un orgiaque “Going Up”, entre jam rock électrique solide et plans déstructurés étirés en longueur, en se frottant parfois à des plans de gigue celtique, en usant de cuivres en fond pour appuyer les passages les plus chaotiques… Oui, tout ça !

Mythic Sunship ne s’est donc toujours pas décidé à faire les choses comme tout le monde, et même parmi les groupes de psych rock les plus barrés, se démarque par une certaine vision de la musique, plus proche du chaos organisé, toujours sur la brèche. Wildfire s’inscrit dans la continuité des productions précédentes des danois : c’est dans son imperfection que se glisse l’excitation du propos musical, cette fébrile incertitude qui génère une bonne part de l’intérêt de toute musique largement basée sur l’improvisation.

Heavy Trip – Heavy Trip

 

Avec un sens inné du merchandising, Heavy Trip a débarqué sur la scène stoner avec tous les accessoires nécessaires pour se constituer une fanbase digne de ce nom en un clin d’œil (Entendez par là qu’outre les vinyles rapidement sold out et le textile le groupe avait annoncé la couleur avec des feuilles à rouler à son effigie). Cette fanbase ne devrait faire qu’enfler…pour peu que les concerts reprennent. En attendant cela, il nous reste l’album éponyme des débuts de ce trio de Vancouver sorti il y a de longs mois déjà.

Les saveurs de Heavy Trip raviront les aficionados de jam sessions. Le travail est plutôt bien fait, on sent que les gonzes ont taillé le bout de gras entre instruments plus d’une fois en live. La guitare ne se prive jamais de partir dans un solo volubile et la section rythmique tient son rang, roulant les temps comme un tapis de marche douillet.

La réjouissance provoquée par cette plaque intervient surtout quand au bout d’un riff funky comme sur “Mind Leaf”, la basse envoie paître une mécanique devenant trop monotone ou quand sur “Hand of Shroom” (Notons au passage que les mecs ne manquent pas l’occasion d’un bon jeu de mot!)  au détour d’un chapelet de notes de gratte, les trois comparses viennent entamer un dialogue joyeusement bondissant.

L’astuce est reproduite sur “Tresspinner” qui fait défiler une troupe de riffs pachydermiques jusqu’au moment où la gratte donne le top départ de la cavalcade. Mais une cavalcade éléphantesque, sans endurance, elle s’arrête abruptement pour que Heavy Trip puisse reprendre sa marche rythmée et pesante jusqu’au prochaine affolement quelques minutes plus loin mais cette fois ci avec de bons gros boosters au cul et toujours une guitare qui crache ses notes comme s’il en pleuvait sur fond batterie tentaculaire.

Vous l’aurez compris, cet album ne vous fera pas voyager ailleurs qu’au pas de la porte de la maison stoner mais après tout, quelle importance, il n’est pas impossible que les meilleurs voyages soient intérieurs et que le confort de la sécurité soit également un atout notable. Pour autant ne vous attendez pas à autre chose en Heavy Trip qu’un album sympathique, sans autre ambition que d’offrir à l’auditeur une jam de bons artisans appliqués.

1782 – From the graveyard

1782 fut l’année de la dernière exécution pour sorcellerie. Pourtant, en 2021, quelque part en Italie, 3 garçons bien sous tous rapports mériteraient bien, selon la bien-pensante et prude église catholique, le même sort qu’Anna Goldin… Effectivement, difficile de voir autre chose qu’une ôde au diable, qu’un plaidoyer au vice ou qu’un appel à la débauche à l’écoute de From the graveyard, second opus du trio transalpin 1782.

L’intro, intitulée « Evocationis », nous téléporte au fin fond d’une forêt lugubre et inhospitalière ou la peur et la terreur font loi. Ces quelques secondes vous englobent et vous happent. Aucune échappatoire possible sinon de prier les cieux pour ne pas croiser le diable en personne, « The choosen one ». Le théâtre noir se met petit à petit en place et laisse l’auditeur exsangue. Oui, déjà, dès le premier véritable titre de cet album, vous plongez au fin fond des catacombes, comme aspiré par une force maléfique terrifiante. Le sol est visqueux, l’air est irrespirable et les ombres virevoltent au-dessus de vos têtes. Et encore, ce n’est que le début des hostilités… Voici que débarque « Bloodline », sa tellurique intro de basse, son riff qui rappelle fatalement un certain Black Sabbath et surtout, cette lourdeur dans le son, cette batterie qui martèle sans concession… Impressionnant, vraiment impressionnant. L’un des trucs les plus lourds de ces dernières années, faisant passer les gars de Monolord pour des chanteurs d’opérette !

On continue notre descente avec « Black void » et là, la lumière s’efface et il ne reste que les ténèbres, froides, lugubres, annonciatrices de l’arrivée imminente du maître des lieux. Le son est tout bonnement monstrueux et la production est simplement parfaite. Et c’est avec, finalement, avec un plaisir non dissimulé, le sourire béat et la bave aux lèvres, qu’on continue notre lente mais inéluctable chute avec « Inferno » qui apporte malgré tout un peu de répit à l’auditeur avec un riff moins acéré et une rythmique moins pachydermique (même si la voix de Marco Nieddu est toujours aussi tétanisante).

Et alors qu’on s’approche des entrailles de la Terre, la magnifique « Priestess of death » vient vous caresser la joue et vous chatouiller l’échine… La demoiselle est nue, étendue sur un sol jonché des restes des précédents visiteurs et elle vous invite à la gaudriole par la grâce d’un riff monumental qui engendrera un tremblement de terre de magnitude 9 à la surface (au passage, on est plus très loin de vouer un culte proche de « Empress rising » à « Priestess of death »…). Il ne vous reste alors que quelques minutes à vivre, bientôt emporté par la faucheuse qui vous guette du coin de l’œil et qui attend le moindre faux-pas de votre part pour agir. Faites donc vos prières face aux « Seven priests » avant de fermer les yeux, accablé par tant de violence et de noirceur, dévasté par l’implacable doom des transalpins. Ne reste plus qu’à déguster « In requiem » avant de suivre cette fameuse petite lumière au bout du tunnel qui guide chaque être humain vers l’au-delà.

From the graveyard est maléfique, déconcertant, terriblement sublime, délicieusement morbide, affreusement magnifique. C’est la substantifique moelle du doom, l’essence de la musique du diable, le chemin le plus court vers l’excommunion. 1782 frappe un grand coup, un très grand coup. Le trio transalpin magnifie le doom, l’amène un peu plus vers les profondeurs, lui assène un grand coup de hache derrière la tête. C’est brutal, viscéral, ça vous prend aux tripes mais putain, quel pied ! L’album doom de l’année, sans aucun doute.

Greenleaf – Echoes from a mass

Passer un moment avec Greenleaf est souvent synonyme de bon temps et de régalade. En vrai déjà, parce que les gars transpirent la bonhommie et la sympathie, et sur album ensuite, parce ils sont souvent vecteurs de bons riffs et d’intenses moments de bravoure. C’est avec un rictus de joie non feint aux commissures des lèvres qu’on se lance dans l’écoute de ces Echoes from a Mass, 8ème effort des Suédois actifs depuis 1999.

Dès le premier titre, pas de doute, nous sommes en terrain connu (boutade télévisuelle pour qui saura l’apprécier). Le son de guitare reconnaissable entre mille, le grain de voix si particulier de Arvid Jonsonn, le chant doublé par une ligne de gratte, le p’tit riff du début puis le pied au plancher en termes de production ensuite. Il est toujours confortable de reprendre ses marques avant de se laisser emporter par de nouvelles expériences et de nouveaux paysages visités. Oui.

Oui mais là non en l’occurrence.

Rien dans ces échos ne nous fera lever une oreille d’excitation. Greenleaf applique une recette, certes efficace, mais terriblement convenue après tant d’années. On traverse donc l’album en opinant du chef, en se disant qu’en live les titres se grefferont parfaitement à leurs croustillantes set-list mais que, finalement, il ne sera pas un jalon important dans la discographie du groupe, ni pierre ou caillou angulaire. Pas déplaisant mais fatigué, l’opus passe sans qu’un des dix titres ne nous chatouille les envies. Pas même la tentative épurée de « What have we become » ne parviendra à nous extirper l’envie d’y retourner. Difficile dans ce cas de sortir ne serait-ce qu’un titre de la nasse. Le constat est un peu dur j’en conviens, mais on a l’impression que l’ensemble se satisfait de lui-même.

Echoes from the Mass n’est pas un mauvais album, entendons-nous bien. Mais il semble paresseux, comme en pilotage automatique. Quand on sait à quel point les musiciens de Greenleaf peuvent être ingénieux dans leurs idées et leurs envies, on ressort d’autant plus frustré de l’écoute. Gageons que les musiciens retrouveront un peu de sel, de poivre et d’épices afin de relever le prochain plat. On ne demande pas un chef-d’œuvre à chaque sortie loin s’en faut, juste quelques moments de folies, d’instants moins contrôlés sûrement.

Sunnata – Burning In Heaven, Melting On Earth

On se retrouve aujourd’hui pour la grand-messe obscure ayant lieu presque tous les deux ans désormais ; pour l’érection de ce quatrième pilier soutenant le monument colossal qu’est en train d’offrir au monde Sunnata. Après Climbing the colossus, le surpuissant Zorya, le fabuleux Outlands, c’est cette année à Burning In Heaven, Melting On Earth de nous propulser dans l’univers sombre et mystique du groupe varsovien.

Sans surprise, on retrouve dans cet opus le doom subtil et complexe, imprégné d’énergie brutale et électrique, véhiculant à nos oreilles et jusque dans nos tripes l’essence presque chamanique de la musique du groupe. Oscillant entre chant clair envoutant et cris saturés proche du grunge et parfois bien sludge, la voix de Szymon se marie à une basse toujours aussi crade et à des guitares, tantôt pachydermiques tantôt éthérées, pour narrer les épopées tragiques d’un autre monde. Prenons pour en témoigner l’exemple de « Black Serpent ».

Ce titre intègre comme sur « A Million Lives » une construction rythmique superbe. Construction qui, couplée à la présence de cœurs féminins montant crescendo jusqu’à des hauteurs dangereuses sur ce dernier morceau, donne lieu à un frissonnant climax. Impossible à son écoute de rester immobile. « Völva » arbore pour sa part des atouts plus introspectifs, évoquant à merveille de vastes étendues désertiques s’étendant à perte de vue sous un couple de soleils lointains. Et bien que tout aussi riche et composée avec une mesure exquise, elle ne secouera peut-être pas autant la nuque. Encore que…

L’album s’achève sur le bien nommé « Way Out ». Sixième piste de presque neuf minutes avec un travail de voix servant à nouveau l’immersion dans cet univers hostile et perdu. On y remarque par ailleurs dans les débuts un léger écho à « Planet Caravan » de l’illustre Paranoïd, avec ce son de voix rappelant sans difficulté le mélange de backward reverb, phaser, delay et que sais-je encore, utilisé par le frontman de Black Sabbath pour nous éloigner de mère réalité.

En somme, le nouvel arrivant se montre à la hauteur des prédécesseurs, sans verser dans la puissance burnesque de Zorya ni dans l’hallucinée fresque introspective d’Outlands. Burning In Heaven se forge au contraire sa propre identité, donnant encore un nouveau visage au quatuor polonais. À l’instar d’un Brahma d’une dimension alternative, Sunnata revêt ce masque supplémentaire sans crainte, conscient de son pouvoir sur les mortels et du chemin qu’il trace pour guider leurs âmes vers de versatiles horizons.

EyeHateGod – A History Of Nomadic Behavior

Le sludge est affaire de chaos. Le genre entier repose sur le rejet d’une société égoïste et excluante, sur un refus de la norme. C’est le black metal pour ceux qui sortent de chez eux et voient le monde tel qu’il est. Pour qui nihilisme n’est pas un prête-nom pour racisme. Le rejet de la société et non de l’individu. Et sans le chaos, le sludge risque les mêmes affres que le punk. C’est la porte ouverte aux mélodies (premier pas vers la pop), c’est la possibilité de s’assagir, de prendre conscience de son embourgeoisement. Des angoisses qui traversent plus l’auditeur que les membres d’EyeHateGod qui, désormais cinquantenaires, ont plus d’une fois regardé la tempête droit dans les yeux et se sont toujours sorti des griffes du mandarin.

Avec A History Of Nomadic Behavior, EyeHateGod semble avoir pour la première fois trahi le contrat moral qui le lie à son auditeur en proposant une production… propre. « Je n’ai quasiment aucun souvenir des enregistrements précédents, vu dans quel état j’étais en studio » se défend un Mike Williams ayant retrouvé la/le foi(e). Mais sommes nous prêt à accorder à EHG le droit à la sérénité ? Parce que le sludge sans larsen ni distorsion sonne comme du blues. Le vague à l’âme. Les maux bleus. Mais EyeHateGod, collectif aux trente années au service du chaos pour six rares albums, n’a pas droit à la rédemption. Celle pourtant accordée à Dax Riggs sorti de son bain d’acide pour réenchanter la Louisiane de son blues corrosif. Mais pas EHG. Jamais. Comment pardonner le riff de « The Trial Of Johnny Cancer » ? C’est le chaos qu’on assassine, c’est un miroir que l’on nous met sous le nez, révélant cernes et cheveux blanc. Le visage d’un cadre intermédiaire dans le tertiaire. Eyehategod ne sont certes pas les premiers à avoir lâché. C’est notre colère par procuration dont le groupe nous prive. Parce que nous avons un genou à terre et allons chaque jour à l’école ou au travail. Mike Williams ne dit d’ailleurs rien d’autre sur « Every Thing, Every Day ». Il est vrai que le son de guitare a souvent de quoi faire sourciller. Plus que la production « assagie » il est là le véritable scandale de cet album : les riffs ne sont pas à la hauteur. Jimmy Bower, que l’on sait avoir traversé quelques difficultés d’ordre psychique ces derniers mois, livre ici une partition bien trop faible face à la qualité habituellement proposée. « Fake What’s Yours » démarre plutôt bien, vraiment, avant de patauger les pieds dans la boue ; « Current Situation » nous extirpe d’un passage bruitiste, EHG jusqu’au bout du larsen, par un riff qu’aurait refusé le plus opportuniste des groupes de stoner grec. Non vraiment quelqu’un semble avoir coupé le power de Bower. Pas une accélération punk hardcore, pas un break fracassant la rythmique avec anarchie, pas un titre (à part peut être « High Risk Trigger ») qui pourrait prétendre à s’insérer sur l’album précédent (sans nom – 2014). Pourtant ce nouvel album a de nombreuses qualités à défendre. Notamment en ce qui concerne les prestations vocales de Williams, jetant ses idées dans le désordre de son esprit, créant, par la juxtaposition des thématiques, le canevas de sa sourde colère. Toujours précis, parfois génial, Williams rappelle qu’il est le chaos, en toute circonstance sans que cela ne suffise malheureusement pour pallier à la désertion de Bower (« The Outer Banks », cas d’école de cette dichotomie d’implication, avec pourtant l’un des seuls passages accélérés du disque). Quelle terrible frustration.

Encore ébranlé par le souvenir des nombreux concerts d’anthologie donnés par le groupe (de ce côté Paris a été plutôt gâté, entre la conquête express de Glazart un soir de grand retard et la défaite de la musique), il ne reste plus qu’à espérer que cette panne de courant ne soit que passagère, et que le prochain album du groupe nous mette de nouveau… Chaos.

 

Point vinyle :

Century média fait dans le noir bien sûr et trois petites éditions limitées : 200 copies en gris, 200 en Bottle Green et 300 en magenta. Les LPs couleur, le seul plaisir restant au cadre intermédiaire dans le tertiaire. J’en ai pris un de chaque.

Acid Mammoth – Caravan

Chris Babalis est un type chanceux… Bon, déjà, il est grec (l’expression « beau comme un dieu grec » ne date pas d’hier) mais aussi et surtout, il a un paternel qui, tout au long de son enfance, lui aura inculqué les bonnes manières musicales en lui faisant découvrir notamment Black Sabbath, là où d’autres pères sont fans de Jauni Hallyday et affublent leur descendance de T-shirts ornés d’aigle achetés sur les marchés (j’ai les noms mais la décence m’interdit de les divulguer). Du coup, quand vient l’âge de l’émancipation, le petit Chris décide justement de ne pas s’évader trop loin et de se lancer dans le doom avec, et c’est à saluer, son père à ses côtés. La paire Babalis se retrouve donc aux commandes de l’entité Acid Mammoth et, après un premier LP (récemment réédité) paru en 2017 et le furieux et sensationnel Under acid hoof de l’an dernier, voici nos amis grecs de retour ce mois-ci avec leur troisième opus, prénommé Caravan.

Suite logique à Under acid hoof (Dionysis Dimitrakos est toujours derrière la console, Branca studio s’est encore une fois surpassé pour la pochette) qui était de tous les tops de fin d’année, Caravan lui emboite-t-il le pas ? Ne tournons pas autour du pot, la réponse est oui, un immense oui. Caravan est un pur concentré de doom, la substantifique moelle du plaisir guitaristique et il se paie même le luxe d’être plus puissant, plus énorme, plus massif, plus tout. 5 titres, moins de 40 minutes d’une musique pachydermique au possible, parsemée de riffs qui pénètrent immédiatement votre inconscient et des compositions qui, si elles ne semblent pas follement originales au premier abord, sont juste parfaites. Bref, on est plus « mammoth » que « acid » ! Et les Babalis se permettent même de claquer quelques solis bien sentis, chose assez rare dans le genre pour être signalée. Bien évidemment, si vous êtes hermétique à ce genre de musique, ne tentez même pas l’expérience, vous allez sans doute trouver le temps long. Mais pour les autres, préparez-vous à prendre un pied monumental !

Caravan, c’est cinq symphonies doom de poche, cinq petites ôdes au Malin, cinq titres qui vont marquer le genre. Avec Caravan, Acid Mammoth se pose en digne successeur des vénérés Black Sabbath. Heavy psych sounds a eu (comme souvent) le nez creux en les signant il y a quelques mois car les grecs sont appelés à devenir la nouvelle sensation doom des années à venir. Un genou à terre, nous prêtons allégeance. Essentiel, mythique et déjà culte.

Spelljammer – Abyssal Trip

 

Avec un CV plutôt court de trois oeuvres, Spelljammer s’était construit une petite notoriété chez les auditeurs de doom les plus assidus et surtout les plus patients. En effet, il aura fallu au trio de Stockholm cinq années pour sortir le présent Abyssal Trip. Autant dire que la descente vers les abysses à été longue et qu’on attend en conséquence quelques découvertes maturées à souhait.

Avec l’introductif “Bellwether” aux puissants accords plaqués comme des chapes de plomb, le chant plaintif retravaillé en écho de “Among The Holy”, la basse doomesque en redites massives sur “Abyssal Trip”, la parenté avec un Monolord est palpable (Riding Easy oblige ?). Ajouté à cela que le mastering de l’album a été réalisé au studio Berserk de Esben Willems, batteur des sus cités Monolord et on obtient suffisamment de consanguinité pour que cela soit notable. Il y a aussi l’influence palpable de Sleep, sur “Lake” en particulier, qui nous renvoie donc une fois de plus à d’extraterrestres paysages bien connus des amateurs du genre. Spelljammer nous réinvite dans ces vallées brumeuses où l’accord de basse est tenu jusqu’au coup d’assommoir de la batterie

Fort heureusement le trio suédois sait s’extraire de l’ombre de ses pairs et aller chercher tantôt un psychédélisme acide, tantôt une saine agressivité vocale défoulatoire. Le plus notable réside dans la beauté de certaines mélodies éthérées pareilles à celle de “Peregrine” ou du pont de “Lake”. Ces particularismes s’insèrent dans les évidences des références du genre faisant qu’au global Abyssal Trip est une plaque doom pur jus.

Pile dans le credo de Spelljammer cet album ne se contente pas de travailler l’auditeur dans de pesants poncifs . L’album est émaillé de fraîches astuces qui lui confèrent une atmosphère singulière et évite à l’auditeur de sombrer dans la neurasthénie.

Avec des bases assumées constitutives d’une identité originale, Spelljammer gagne un peu plus encore ses lettres de noblesse avec cet Abyssal Trip. Oh certes, on ne tient peut être pas avec cet album LA plaque doom de l’année mais le travail est sain et honorable ce qui représente déjà plus que ce que beaucoup peuvent livrer dans le domaine.

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