Brown Acid – The Eleventh Trip

Si Riding Easy Record nous comble  régulièrement de bonnes ondes avec des groupes comme Monolord, The Well ou encore Holy Serpent, il ne faut pas oublier que Daniel Hall, patron du label, est aussi un grand amateur de la scène rock américaine des années 60 et 70. Cette passion, il la concrétise depuis 2015 à travers les compilations Brown Acid qui ont pour but de dépoussiérer cette période bénie, parfois fantasmée, du rock et de nous faire découvrir ces groupes méconnus qui ont vécu aux côtés des Led Zeppelin, Creedence Clearwater Revival ou encore Grand Funk Railroad.

Ce onzième trip dans le passé se compose de dix artistes exclusivement américains avec un spectre musical allant de la soul à ce qui ressemblerait aux balbutiements du punk. La soul d’abord, exprimé à travers le chant et les cuivres de “I’ll Give You Love” (Grump). On pouvait déjà apercevoir Grump sur la huitième compilation Brown Acid avec une reprise d’Elvis Presley mais le groupe de Boston se distingue ici avec un titre énergique se finissant sur un riff aussi surprenant que tranchant, donnant envie que le morceau se prolonge un peu plus …  L’empreinte punk est mise en valeur par Zendik et son “Mom’s Apple Pie Boy” très proche de ce que fera MC5 sur ces premiers albums, notamment au niveau des rythmiques rapides de la batterie et d’un chant plus mordant.

Entre ces extrémités, des titres comme  “Somethin Else” (Adam Wind) et “Dancing in the Ruin” (Debb Johnson)  viennent remplir la compilation de rock à tendance psychédélique avec des rythmes de basse groovy un brin hypnotisant. On retrouve aussi sur “Turtle Wax Blues” (Bagshot Row, nom qui ravira les connaisseurs de la Terre du Milieu même si on est loin des ambiances de la Comté) des riffs et un son particulier qui nous ferait aujourd’hui directement penser à la scène désert rock, et en particulier à son shaman Brant Bjork. Le titre “I Want You” (Minist’r) nous offre lui une phase au clavier, en sortie du solo guitare, qui aurait très bien pu apparaitre sur le Sabbath Bloody Sabbath de la bande à Iommi.

Ce Brown Acid, cru 2020, apporte aussi son lot d’étrangeté avec “Every Girl Gets One” (Crazy Jerry) qui entremêle son rock à la tension électrique et un échange téléphonique qui semble répondre au chant. Mais c’est le titre “In Wyrd” (Renaissance Fair) qui remporte haut la main la palme du voyage en bizarrerie. Cet acid rock composé de rythmes saccadés, de claviers qui oscillent entre ambiances médiévales et orientales et d’une flûte en roue libre, illustre bien cette liberté musicale de l’époque et vient faire écho aux ambiances psychédéliques des Doors.

Il faut bien entendu rendre hommage au travail réalisé par Riding Easy Record qui, au delà du travail de recherche et de mise en valeur de ces groupes oubliés par le temps, nous offre une compilation à la tracklist au final assez cohérente portée par un rendu sonore très bonne qualité. Il est clair que cette compilation viendra essentiellement intéresser les collectionneurs de raretés ainsi que les amoureux des années 60/70. En conclusion, Brown Acid propose de belles découvertes (pour ma part ce sera le titre de Debb Johnson avec ses cuivres apportant un groove jazzy au riff principal. Leur album éponyme datant de 1969 est d’ailleurs disponible sur internet et ça vaut le coup d’oreille) qui pourraient captiver les curieux de la scène stoner au sens large ainsi que ceux qui souhaiteraient fouiller dans les racines du genre.

 


Birds of Nazca – Birds of Nazca

Birds of Nazca, c’est un duo, originaire de Nantes, qui donne dans le stoner instrumental… Le genre de présentation qui au mieux, suscite de l’indifférence, au pire de la moquerie. A ceux-là, nous leur conseillerons de réviser leur jugement trop hâtif et de jeter une oreille plus qu’attentive au premier effort du binôme nantais. Car oui, Birds of Nazca fait du stoner instrumental, un marché de niche qui peut rebuter au premier abord (bah oui quoi, c’est bien connu, c’est chiant quand il n’y a pas de chanteur.euse!) mais qui nous a pourtant apporté son lot de formations mythiques, de My Sleeping Karma à Monkey3 en passant par Karma to Burn.

Alors, que retenir de cet album éponyme tout de noir vêtu ? Enregistré en live sans aucun overdub, le son est granuleux, immédiat, terriblement vivant. Evidemment, les piafs ne réinventeront pas le cactus mais ils savent donner à leur musique un goût d’authentique, une belle unité et on sent leur amour de la musique transpirer à chaque minute. Assez simple dans sa conception et très facile d’accès même pour le néophyte ou le réfractaire au genre, leur musique cache un travail poussé sur les ambiances et, au final, l’absence de chant n’est pas préjudiciable. Cela permet même de pénétrer un peu plus dans leur univers, de laisser divaguer son imagination et de se perdre dans les méandres d’une musique parfois chamanique, souvent entraînante mais jamais ennuyeuse.

Au final, difficile de dire du mal d’un tel premier essai. Certes, on peut déplorer ça et là quelques moments moins passionnants mais n’oublions pas qu’ils ne sont que deux et qu’à ce titre, les contraintes « physiques » sont plus évidentes que pour un groupe « classique ». Reste que ce premier album éponyme est une franche et belle découverte et une porte d’entrée idéale pour faire découvrir le stoner instrumental à ceux que le genre rebute. En cela, on ne peut que les féliciter.

Jahbulong – Eclectic Poison Tones

Bien moins prolifique qu’à ses débuts mais toujours bien présent pour soutenir la scène stoner-psych-doom italienne (la plupart des labels italiens se concentrent sur des groupes non-italiens…), Go Down Records a le charme naïf de ses intentions : derrière leur très louable crédo, on a eu coutume de trouver dans ses écuries des groupes de qualité hétérogène, parfois un peu “survendus” (c’est de bonne guerre). C’est donc toujours avec un petit intérêt pour la découverte mais aussi une oreille suspicieuse que l’on se lance dans l’écoute de leurs nouveautés. C’est aujourd’hui au trio véronais Jahbulong, avec son second album, de passer l’épreuve de l’infaillible “bullshit detector” de Desert-Rock… et ils en sortent blanchis de tous soupçons !

En effet, Jahbulong est un bon groupe de doom, classique – de cette tendance qui, s’il prend (heavydemment) ses racines dans le noir terreau Sabbathien, se situe dans l’héritage des groupes les plus emblématiques actifs sur ce siècle (entre Electric Wizard et Monolord, en gros). Quatre chansons seulement (entre 9 et 15 minutes) constituent cette sympathique galette, chacune charpentée autour d’une rythmique de plus en plus lente au fil des titres (faut entendre “The Eremite Tired Out” étirer son maître riff sur des mesures rallongées à l’envie, à peine saccadées par des coups de cymbales bien derrière le temps… On a presque envie de les prendre par les épaules pour les secouer !).

Fondamentalement, les éléments clés du doom sont au rendez-vous : riffs gras du bide, son de guitare bien glaireux et généreusement fuzzé, embardées de leads en mode “état de grâce” à la Electric Wizard, chant rare mais toujours noyé sous une tonne d’effets… Tout y est. Une bonne part du disque met en avant un travail mélodique prépondérant, plus prégnant que l’agressivité des guitares (qui reste au rendez-vous, rassurez-vous), rendant l’ensemble plus “accessible” que pas mal d’autres productions de genre similaire.

L’originalité stylistique ne sera donc pas le fondement premier du plaisir d’écoute ; le respect des codes, en revanche, et globalement la qualité des compos fera plus d’un heureux parmi les amateurs du genre. Un bon disque de doom qui trouvera légitimement sa place dans une collection un peu qualitative du genre.

 


Turtle Skull – Monoliths

Sorti au creux de l’été, le second album du quintet australien était passé un peu inaperçu, y compris au sein de notre rédaction. Après quelques écoutes, il nous semble dommage de ne pas traiter cette bien jolie rondelle.

Le groupe évolue dans une sorte de psych rock TRÈS hybridée, qu’ils qualifient eux-mêmes, non sans humour (on espère), de “flower doom”. Dans les faits, on est vite happé par le chant absolument aérien, cristallin qui surnage sur les 8 plages de ce disque. Pour l’anecdote, le chant est assuré par 3 des 5 musiciens, avec notamment quelques passages harmonisés. Du coup, on pense beaucoup à Mars Red Sky concernant cette alchimie très complexe qui permet de faire cohabiter avec bonheur ce type de chant avec des plages instrumentales massives. Concernant Turtle Skull toutefois, la comparaison s’arrête là, leur panel musical étant moins heavy que celui du trio français. Mais si certains morceaux poussent fort la saturation pour des passages bien costauds (on pense à “Leaves”, bel exemple de ce contraste), le groupe côtoie aussi l’autre extrême du spectre musical, avec des morceaux mélancoliques fluets (“Apple of your Eye”), confinant au pop rock, limite folk parfois (“Halcyon”). Au milieu, on retrouve des plages typiques de rock indé (“Rabbit”).

Les passages les plus réussis au goût de votre serviteur sont néanmoins les plans où le groupe s’engage à fond dans le psych rock, un genre qu’ils maîtrisent finalement dans sa plus large interprétation : du plus classique (“Heartless Machine”) jusqu’au pur space rock (“Who cares what you think ?”, ou le le prodigieusement catchy “Why do you Ask?” mélant jam rock et plans kraut). Très judicieusement calé en fin d’album, le très gros “The Clock Strikes Forever” (presque 12 min) vient synthétiser le talent du groupe, partant sur un beat space rock lancinant à souhait, boucle au groove grossissant à la Farflung, tournant impeccablement pendant plus de quatre minutes sans presque jamais faiblir, amenant à un point culminant de jam rock bien foutu (la seconde moitié, plus noise, est moins emballante, mais l’essentiel était dit).

Les amateurs de psych rock varié devraient trouver leur bonheur dans cette galette : proposant assez peu de plans heavy (même si souvent à l’origine de quelques belles embardées saturées) le groupe nous fait voyager à travers les vastes étendues désertiques australiennes, grâce à des compositions psych rock et space rock emballantes et ennivrantes. C’est peut-être un peu cliché, vu comme ça, mais on vous défie de voir les choses différemment après 4 ou 5 écoutes. Probablement remarquable en live.


 

Causa Sui – Szabodelico

 

Voici qu’arrive en douceur le énième disque de Causa Sui en quinze ans. Une discographie comme la leur ce n’est pas donné à toute le monde et c’est amplement suffisant pour faire partie des valeurs sûres du stoner psychédélique. Le quartette danois nous a habitué tout au long de ses sorties à des plaques grisantes, graissées aux relents de stoner. Cet automne voici qu’arrive sa dernière production Szabodelico, sur laquelle je me suis jeté sans discernement. Que risquais-je après tout?

Pour cet album je vous propose de faire l’impasse sur le sous entendu jazz qui borde un certain nombre de pistes,  alors on pourra s’allonger dans la chaise longue des riffs et se laisser porter par l’ascenseur Causa Sui, un cocktail rafraîchissant à la main ( En cela je rejoins l’analyse qu’avait faite Flaux du Summer Sessions Vol.1), les yeux fermés, perdu dans ses pensées à voir danser sous ses paupières une “Laetitia” ou un “Rosso Di sera Bel Tempo Si Spera”.

Cette nouvelle rondelle va à l’économie. Exit les effets abrasifs sur les grattes. Adieu tonitruante batterie porteuse de violence contenue. Contrairement à ses prédécesseurs Szabodelico emprunte des voies exclusivement Prog/Acid rock et fait cadeau à l’auditeur d’atmosphères aussi lysergique que celles des albums les plus babas de la beat generation comme l’illustre à merveille “La Jolia”. On comprend avec ce titre comme avec les précédents que la dynamique retenue fait la part belle aux cordes plutôt qu’à une batterie qui occupait jadis un rôle très central.

Bien sûr on ne se refait pas totalement, l’énergie de “Sole Elettrico” et sa jam un rien germanique s’inscrivent en un sens dans la veine des albums précédents. Mais c’est un soubresaut, Causa Sui se lance à corps perdu dans l’expérience et c’est à de rares occasions que le groupe quitte le tout planant pour s’essayer au sautillant comme sur “Vibratone” qui n’en oublie pas pour autant d’être un titre dense. Ce dernier laisse le pied battre la mesure en toute légèreté, le ciel de notre ascenseur est fait de verre et laisse passer un beau soleil estival.

Comme pour tout ascenseur qui se respecte, on aura du mal à bien mémoriser les titres de ce Szabodelico, Causa Sui offre un voyage presque anodin, certes un peu long mais indéniablement relaxant. Avec plus d’une heure de voyage et de relaxation je me garderai de dire que l’album est un raté, il y a pour moi deux hypothèses, soit il s’agit là d’une expérimentation, soit de l’aboutissement de recherches précédentes et je penche plus volontiers pour cette seconde explication, même si le Causa Sui appose le sceau de la différence sur cette création..

Szabodelico ne devrait pas désarçonner les habitués de Causa Sui qui fait éclore ici des graines plantées tout au long de ses précédents albums et en particulier au sein de Summer Sessions. Cependant il laissera probablement sur le bord de la route ceux qui attendait une plaque encore une fois à la croisée du stoner et du psych. Cet album sort à point nommé et emprunte les atours de ce moment de l’année qu’est l’automne où l’on se sent entre deux mondes, glissant sans coup férir vers un univers assoupi et paisible.

 

Karkara – Nowhere land

Aaah ! Toulouse ! Sa place du Capitole, son Claude Nougaro, son équipe de foot ridicule… et Karkara. C’est bien de la ville rose que sont originaires Karim, Hugo et Maxime. Pourtant, à l’écoute de leur premier album Crystal gazer paru l’an dernier, on aurait parié qu’ils avaient des origines moyen-orientales tant leur musique transpirait les grandes étendues désertiques, le sable chaud, le trek dans les montagnes et le thé à la menthe. Un son unique, follement original dans le milieu et qui apportait ce petit grain de folie qui permet de se démarquer de la meute. Et en cette putain d’année 2020 qui voit notre besoin d’évasion exacerbé par la crise sanitaire actuelle, on attendait avec impatience cette deuxième fournée, intitulée Nowhere land.

Dès les premières mesures du titre d’ouverture « Deliverance », on est immédiatement plongé dans l’ambiance, à mi-chemin entre le krautrock allemand des années 70 et le rock acide et psychédélique d’un Hawkwind des grands jours. Bien plus immédiat et rentre-dedans dans son approche que son prédécesseur, Nowhere land démarre sur les chapeaux de roues avec une folle cavalcade et un son de guitare très fifties qui évoque les grandes heures de la surf music instrumentale de cette période. « Space caravan » enfonce le clou et enchaîne dans la même veine avec une guitare ultra acide et une batterie hypnotique. Et toujours cette voix chamanique et cotonneuse de l’ami Karim qui invite à la transe. Du coup, on se pince pour bien être sûr qu’on a affaire à des petits frenchies tant la qualité de ce space rock psychédélique égale voire dépasse les productions plus renommées et plus coûteuses. Du grand art, vraiment.

« Falling gods » ne laisse pas retomber le soufflé et continue sur cette lancée. Plus court et plus immédiat que les deux titres précédents, c’est un buvard sonore imbibé de substances lysergiques qui vous ferme les yeux et vous ouvre l’esprit. « People of nowhere land » est le titre le plus heavy du lot, sans pour autant vous déboiter la nuque… Non, Karkara le fait avec subtilité et classe. Pas de grosse batterie qui martèle sans sommation, pas de grosse guitares saturées, ici vous vous laissez aller, vous êtes bien, englobé dans une bulle cotonneuse et enfumée. Un voyage pour les sens, un trip mystique aux portes de la transe, une invitation à la méditation et à la contemplation. Certes, il faut être dans de bonnes conditions pour rentrer complètement dans cet album mais une fois que vous aurez trouvé le chemin, vous ne voudrez pas faire demi-tour…

Le voyage se poursuit avec « Setting sun » avec, encore et toujours, cette évocation très fifties dans le son de la guitare (on pense aux Tornados, aux Surfaris et j’en passe) et toujours cette voix planante et éthérée de Karim. « Cards » et son rythme saccadé et sautillant nous rapproche de la fin du voyage, intitulé « Witch », le titre le plus sombre du lot. La voix se fait plus menaçante, le son se fait plus franc et vindicatif, le sentiment d’apaisement s’évanouit pour faire place à un côté plus dark qui signe l’arrêt complet du manège. Et c’est les yeux dans le vague et la tête dans les étoiles qu’on redescend sur la terre ferme…

Nowhere land est réellement un disque impressionnant. De par sa qualité d’écriture, de composition et de production, il rejoindra à coup sûr la liste de mes albums préférés de cette année 2020. En tout cas, merci à Karkara pour ce voyage sidéral et sidérant.

Kryptograf – Kryptograf

Il est de ces petits albums, œuvre de discrets et lointains artisans, qui recevront un écho médiatique limité, nonobstant une qualité intrinsèque qui devrait l’exposer à un tout autre traitement. Pas prétentieux pour deux sous, bien foutu et efficace, ce premier album d’un bien jeune quatuor norvégien a tout pour provoquer chez tout amateur de bon stoner quelques headbangs glorieux et autres séquences de jouissances auditives.

Le premier titre, “The Veil”, trompeur, nous amène de A à Z en terres suédoises : couplets sonnant comme du Graveyard et refrains à la Witchcraft, le tout culmine sur un break et séquence solo de pur heavy rock scandinave (à la Hellacopters)… Surréaliste ! Les choses reprennent un tour plus “normal” sur les compos suivantes, qui oscillent entre le très sympa et les purs instants de grâce. Les riffs s’enchaînent, les compos, variées, font montre d’une belle inspiration. On mettra en particulier en avant “Seven”, avec une intro que l’on croirait sortie d’un bon My Sleeping Karma (le tout baigné d’un arrangement de cordes jamais pompeux), un titre faisant globalement montre d’une qualité d’écriture remarquable, étirant cette compo épique sur presque 10 minutes. Avec quelques années de bagage supplémentaires, ils l’auraient collée à sa place, en conclusion de l’album… Comme quoi ils ont un sacré potentiel d’évolution !

Les autres morceaux confirment ce constat d’un talent de composition difficile à remettre en cause. Kryptograf s’avère un bon disque de stoner, accrocheur, intéressant, séduisant sur plusieurs aspects. Encore un groupe de qualité passé sous le radar. A suivre de près.

 


 

Somnus Throne – Somnus Throne

Somnus Throne est un trio américain dont la géolocalisation semble aussi hasardeuse que sa communication : en provenance de Nouvelle Orléans, puis installé au Texas, c’est à Los Angeles que le groupe semble partager le plus de repères aujourd’hui. Toujours est-il que l’on s’est retrouvé avec leur premier disque en provenance de Burning World Records (une petite mais belle maison, généralement bien tenue), et qu’on ne savait pas trop à quoi s’attendre.

En fins analystes que nous sommes, une rapide observation du track listing nous donne une première indication : quatre chansons, entre 10 et 15 minutes chacune, pour une plaque de plus de 45 min en tout… Ça sent pas vraiment la compilation de glaviots punk rocks. Notre doom-radar aux aguets, on se lance dans une succession d’écoutes répétées qui confirment rapidement notre présomption : Somnus Throne fait du doom, du doom « authentique » serait-on tenté de préciser (canal Sleep / Electric Wizard, en gros, plutôt que les groupes de doom old school classiques plus anciens, à la Pentagram / Cathedral). Inconvénient de ce genre bien précis : les codes sont établis et installés depuis bien longtemps, et il faut se lever tôt pour trouver des groupes qui proposent quelque chose de novateur dans cette inspiration musicale. Levons le suspense immédiatement : ce n’est pas le cas de Somnus Throne non plus. Le groupe propose au contraire quatre roboratives plages de gros doom très solidement charpenté : l’ossature s’appuie sur une poignée de riffs impeccables, rustiques et bruts bien comme il faut. En bons artisans, le trio connaît la qualité de son matériau brut, et sait le faire tourner juste comme il faut pour bien appuyer son propos – évidemment au rythme effréné d’un pachyderme neurasthénique. En ce sens, et la chronique pourrait s’arrêter là-dessus, ce disque conviendra sans hésitation à tous les doomsters puristes les plus exigeants.

Somnus Throne trace son chemin dans le sillage d’autres formations comme Conan, Electric Wizard (sur « Receptor Antagonist ») ou Monolord (sur « Sadomancer »), s’engouffrant même dans l’aspiration de Sleep plus souvent qu’à son tour… A l’écoute de « Shadow Heathen » (le riff d’intro et le chant…) ou de « Receptor Antagonist » et « Aethernaut – Permadose » (ce chant déclamé/psalmodié à la Cisneros sur lit de riff à 3 notes typique…), on peut se demander si la filiation n’est pas même un peu trop forte et que l’inspiration ne se rapproche pas parfois un peu trop de l’original… Posons-nous la question dans l’autre sens : est-il possible de trop écouter Sleep et s’en inspirer ? Non, bien évidemment non. Donc ça passe.

C’est dans « l’enrobage » de l’ensemble que le groupe peut apporter un peu de valeur ajoutée : arrangements, breaks, instrumentation… En l’occurrence, le groupe ne verse pas dans la folie pure et reste assez classique : ce n’est pas avec quelques samples d’extraits de films, des ralentissements un peu systématiques sur la fin de leurs morceaux, et quelques breaks basse-batterie qu’il nous estomaque. On notera en revanche quelques très intéressants passages à mettre à leur actif, comme ce beau refrain presque atmosphérique sur « Shadow Heathen », ou encore ce break heavy metal surréaliste de quelques secondes au milieu de « Receptor Antagonist »… Et plus généralement, des vocaux assez variés, qui apportent un peu de relief inespéré à l’ensemble.

En bref, Somnus Throne propose un bon album de doom comme on n’a pas forcément souvent l’opportunité d’en entendre de nouveaux. Belle exécution, bonne inspiration. Cette maîtrise des codes, jumelée avec un vrai talent d’écriture (notons une poignée de riffs vraiment excellents), font de ce Somnus Throne, le disque, une excellente addition à la discographie de tout amateur de doom.

Tribute album – Black Sabbath – Vol. 4 [Redux]

2020 est une année chargée pour les fans de Sabbath, cette dernière marquant les 50 ans de la sortie de leurs deux premiers albums. Un anniversaire marqué par de nombreux disques, à commencer par la box Paranoid Super Deluxe publiée en octobre. Mais derrière cette beauté (sérieusement, penchez-vous dessus), quelques autres sorties sont à noter, du dispensable The Many Faces of Black Sabbath (compilation de collaborations de membres de Sabbath avec d’autres groupes) à la réinterprétation du premier album du groupe par Zakk Wylde (chroniqué ici). C’est visiblement le label Magnetic Eye qui se fait le plus présent sur le créneau, accompagnant l’album de Wylde d’un best of tribute (chroniqué ici) et d’une ré-imagination du volume 4 par des artistes heavy/stoner/doom, dans le cadre de leurs Redux Series.

Vol4. Le plus cocaïné des albums de Sabbath est donc revisité par quelques uns des acteurs de la scène fuzz US, pour le meilleur et pour le pire. Car Black Sabbath n’est pas toujours évident à reprendre. C’est un groupe aux pourtours simpliste dont l’efficacité tient notamment dans l’intention, la façon dont sont jouées les notes, et les pauses aussi. C’était là l’apanage des années 70 : laisser respirer la musique et c’est ce que le metal a bouleversé par la suite. Et dans un contexte de remplissage sonore, trouver le bon équilibre pour faire sonner du Sabbath n’est pas évident. Il est alors bien plus aisé de reprendre le sautillant « Supernaut » (Spirit Adrift s’en sort bien) que de s’attaquer à « Changes », ballade piano/synthé/voix que High Reeper massacre littéralement (rabattez vous sur la version de Charles Bradley pour l’entendre sublimée ou à la version de Fudge Tunnel pour quelque chose de complètement anarchiste). Sur ce tribute le réussi (Whores sur « Cornucopia », The Obsessed sur “Tomorrow’s Dream”, Thou toujours au rendez vous pour une cover, salissant “Wheels of Confusion”) côtoie des choses plus dispensables (Zakk Sabbath copiant l’original pour « Under The Sun », Haunt qui fait galoper « St. Vitus Dance » sans réel but) et au milieu Matt Pike et Billy Anderson délirent sur « Fx ».

Ce tribute est loin de la qualité de Nativity In Black, qui fait toujours autorité dans le domaine (et tiens, ressorti en LP cette année pour le disquaire day !), sans conteste en deçà du best-of qui l’accompagne (qui offre la possibilité d’un plus large choix de chansons à reprendre convenons-en) mais offre quelques raisons de s’enthousiasmer en sus de découvrir, via l’artwork soigné, que Alyssa Maucere, en sus d’être bassiste (et désormais Mme Pike), a un joli coup de crayon. A réserver aux complétistes donc.

 


Yawning Man – Live at Giant Rock [LP & DVD]

Octobre 1971 : le groupe Pink Floyd se rend à Pompeii, l’un des plus grands sites archéologiques du monde, pour un concert un peu spécial : seuls au milieu de l’amphithéâtre, dans un cadre antique absolument grandiose, les 4 musiciens ne jouent devant aucun public, donnant une impression irréelle de pureté originelle permettant au téléspectateur de se focaliser uniquement sur la musique. Le contraste entre le dramatique de l’endroit et la beauté de la musique offre un contraste réellement saisissant. Sorte « d’anti-Woodstock », organisé deux ans auparavant, ce concert plus qu’intimiste fera date dans l’histoire de la musique et tranche radicalement avec les gigantesques tournées des stades à venir pour le groupe.

Mai 2020 : le Covid-19 est passé par là, le monde entier est recroquevillé sur lui-même, enfermé et coupé de toute relation humaine. L’humain se désociabilise, l’avenir n’est pas franchement optimiste et la distanciation sociale force les artistes à se réinventer, à oublier leurs certitudes et à faire voler en éclats leurs habitudes. Mais comment s’exprimer musicalement et visuellement quand il ne reste plus aucune possibilité de se produire en public ? Eh bien, la solution est toute trouvée : se produire… seul, perdu au milieu du désert, dans le strict respect de mesures de plus en plus drastiques. C’est donc le parti pris choisi par Yawning Man, l’une des plus mythiques formations de desert rock californien, donc du monde.

Depuis près de 35 ans, Yawning man s’est fait le chantre des generator parties, ces concerts sauvages électrifiés par des générateurs électriques, véritable institution du genre. Du coup, quoi de plus normal de retrouver Mario Lalli, Gary Arce et Bill Stinson au beau milieu des étendues désertiques californiennes. Mais attention, pas n’importe où : sur l’étonnant site de Giant Rock, au beau milieu du désert mojave, un lieu vénéré autant par les indiens que par les chasseurs d’extraterrestres. Il faut dire que le lieu est irréel : des formations rocheuses immenses jonchent le sol, donnant l’impression qu’une météorite a foncé sur une montagne. On se sent vraiment minuscule devant cette nature qui, décidément, n’a que faire de nous, pauvres humains, et qui essaie par tous les moyens de nous faire comprendre que nous ne sommes que les locataires des lieux… Bref…

C’est donc là que nos trois comparses ont posé leurs instruments et leurs générateurs et ont décidé de se lancer dans une sorte de suite au Live at Pompeii du Floyd. Ils nous proposent cette expérience filmée en multi-caméras (le support est donc dispo non seulement en LP seul mais aussi DVD) : 4 titres pour 51 minutes de musique, un décor de rêve et un groupe mythique, voilà ce qui vous attend à l’écoute (et la vision) de ce Live at Giant Rock particulièrement rafraichissant, envoûtant et dépaysant. Outre la qualité musicale des trois comparses, Live at Giant Rock offre une bouffée d’air frais salutaire, un voyage pour les sens, un remède à la claustrophobie ambiante qui gangrène notre société actuelle. Un document, une expérience, une porte d’entrée vers un monde nouveau, peut-être, qui verra sans doute pour quelques mois encore l’agonie de toute vie sociale et culturelle. Faut-il s’en réjouir ? Non, évidemment, mais ce genre de disque et de démarche fait passer un peu mieux une pilule toujours aussi difficile à avaler.

On ne peut donc que saluer et remercier chaleureusement Gary Arce, Mario Lalli et Bill Stinson pour ce moment hors du temps, loin des contraintes et des tracas du quotidien. Merci à eux pour cette parenthèse enchantée qui rassure sur un fait : non, la culture, le stoner et la musique ne sont pas que des lointains souvenirs et l’humanité peut encore prouver qu’elle peut se dépasser, se surpasser et conserver ce qui la différencie des autres espèces : un supplément d’âme, une capacité de résilience incroyable et une farouche volonté de survivre. Live at Giant Rock, le disque de l’année, le disque du nouveau monde.


 

 

Tribute album – Best of Black Sabbath [Redux]

Début 2019, Magnetic Eye records a lancé un appel à contribution (les jeunes appellent ça crowdfunding) pour financer / pré-commander une version “[Redux]” (leur concept de tributes sur des albums cultes) du Vol. 4 de Black Sabbath. Au bout de quelques semaines, comme il est désormais assez courant, un “stretch goal” a été mis en place, proposant en complément un second disque moins conceptuel, un “simple” best of de Sabbath toujours en mode tribute. Ce disque, au même titre que le [Redux] auquel il est originellement rattaché, sort donc maintenant, près de deux ans après le lancement de la pré-commande. Naturellement, il ne va pas savonner la planche de son frère siamois, et ne comporte donc aucun titre issu de Vol. 4. Pour le reste, les 6 premiers albums de la sainte discographie sont ponctionnés, avec  même une incursion dans Never Say Die. A noter aussi, la moitié des groupes contributeurs au disque sont des artistes “in house”, déjà signés sur le label, donc par nature pas trop difficiles à choisir et ferrer…

On l’a dit et re-dit : il n’existe pas de vision unique à l’aune de laquelle évaluer la qualité et (surtout) la pertinence d’un tribute album. De fait, pour les groupes impliqués, la qualité du résultat dépend d’une savante mixture entre l’intention du groupe, le respect du groupe originel, la fidélité de la reprise, la qualité intrinsèque du groupe interprète, la prise de risque, le facteur surprise, etc… Toutes les composantes de la machine à perdre sont donc réunis au moment d’écouter un tribute album, ce qui en rend l’appréciation systématiquement compliquée. L’affaire est d’autant plus complexe quand on se frotte à l’icône, le parangon, le mètre-étalon de tout ce qui a été produit de saturé depuis plus d’une génération : reprendre du Black Sabbath c’est comme tenter de repeindre la Joconde avec des stylos Bic ou sculpter la Pieta avec un vieux chewing gum sec. L’exercice est aussi vain qu’il est casse-gueule, et il faut se détacher des originaux pour vraiment évaluer leur interprétation. Quasiment impossible…

On choisit donc d’encaisser cette galette par le menu, sans idée préconçue ni contextualisation. Les gars de Magnetic Eye ne sont pas nés de la dernière pluie et savent que le “facteur Wow” est toujours efficace : ils calent donc dès l’intro l’une des plus belles pièces, avec rien moins que la vision de “Never Say Die” par Earthless. Les vétérans du jam rock ne se font pas piéger dans cet exercice et la jouent super fidèle : chant nasillard, rythmique débridée, break décalqué sur l’original, faible prise de risque sur le beau solo… Solide. D’autres “valeurs sûres” contribuent au track listing du disque, avec notamment le “Electric Funeral” de Solace – petit hold up de l’album néanmoins, le label ayant simplement récupéré cette onctueuse mais ancienne reprise (dispo dans Sweet Leaf, le tribute à Sabbath publié en 2015). L’une des meilleures du disque, bien sûr, mais néanmoins incorporée en douce un peu à la hussarde. On ne salue pas l’effort, mais on apprécie de la réécouter. Autre curiosité : une sorte de “super groupe” est monté avec les musiciens de CKY et la moitié de Fireball Ministry, propice à déguster la brillante ligne de basse de “N.I.B.” sublimée par Scott Reeder, sur une interprétation solide et respectueuse de ce titre.

Pour la suite, on alterne le bon et le moyen. On passera rapidement sur les correctes interprétations de Black Electric (“Sweet Leaf” avec grosses guitares et chant nonchalant – ce qui peut être vu ironiquement au regarde de la thématique du titre – ainsi que quelques arrangements originaux mais discrets) ou encore de Hippie Death Cult, fidèle et (donc) efficace. Howling Giant brille aussi dans le même exercice avec un “Lord of this World” au final épique. De même, Caustic Casanova, bons élèves appliqués, déroulent gentiment leur “Wicked World”, mais prennent quelques copieuses libertés sur le break en milieu de titre qui dégénère en torrent de leads. Pas inintéressant en soi, mais sans lien avec Sabbath, et du coup un peu vain. Dès lors, la première question fondamentale se pose : ne devrait-il pas être illégal de se faire briller sur le dos du grand Sabbath ? La question est légitime.

Si ce n’est Thou, c’est donc Rwake, au rendez-vous de la reprise bourrin, passage obligé de tout tribute désormais. Le groupe sludge-ise bien comme il faut “The Writ” (plus lent, plus gras, plus trappu en guitares) pour une interprétation plutôt sympa (dont 50% de l’intérêt tient dans le jeu de mot du titre proposé, “The Rwrit”). Plus loin les bourrins de Leather Lung s’en sortent pas mal en développant l’aspect sautillant de la rythmique de “Hole in the Sky” mais ruinent un peu le tout avec son chant mi-sludge du coup encore plus décalé.

Mooner adapte “The Wizard” à son moule, ça marche plutôt bien (l’harmonica remplacé par la flûte c’est quand même un peu capillotracté mais pourquoi pas). Même approche pour Brume, qui s’attaque au planant “Solitude” à grands renforts de piano et de violoncelle, pour un final charpenté en mode post-metal atmosphérique. Moui.

Enfin, les grands gagnants de l’opération… L’un des meilleurs titres du disque est le fait d’Elephant Tree, qui reprend “Paranoid” en posant ses cojones sur la table, ré-interprétant complètement ce joyau brut, sans en changer la substantifique moelle. La rythmique est étirée pour lui donner une tonalité doom (évidemment) pachydermique, et l’impact de l’original, percutant car contenu sur moins de trois minutes, est maintenu en sacrifiant une paire de couplets ici ou là ; mais le résultat vaut bien cet humble sacrifice. Dans la même veine, les jeunes norvégiens de Saint Karloff parviennent à surfer sur “Sleeping Village” pour déployer de copieuses lampées de leur proto doom psychédélique, en prenant de larges libertés sur l’original, calant des plages instru entières ici ou là pour l’étirer sur presque 8 minutes. On est finalement dans l’esprit chaotique de l’original, et ça passe bien ! Autre bonne surprise : Year of the Cobra et sa très bonne ré-interprétation doom atmosphérique et aérien de “Planet Caravan”.

Difficile avec tout ça de se faire un avis global cohérent. Point à noter néanmoins : il n’y a pas de gros plantage, d’interprétations irrespectueuses et honteuses, ou de prise de risque à côté de la plaque (avouons-le : ça arrive pourtant souvent dans les albums de reprises). De fait, on retrouve aléatoirement des titres oscillant entre le moyen et le bon (et de rares très bons), ce qui en soit est une plutôt bonne surprise au regard de nos attentes plutôt modestes par rapport à l’objet. Reste la question  “avait-on vraiment besoin d’un nouveau tribute à Black Sabbath ?”… dont la réponse appartient à chacun.

 


 

Kadavar – The Isolation Tapes

En mars 2020, comme pour beaucoup de groupes (tous ?), le COVID-19 vient mettre un coup d’arrêt à toute activité scénique. Pour une machine de scène comme Kadavar, c’est un véritable coup dur (pour rappel, le trio berlinois fut l’un des premiers à proposer un live en streaming depuis leur salle de répétition, signe que la bête n’avait pas l’intention de se laisser mourir). Puis silence, si ce n’est les rumeurs discrètes de quelques sessions de composition du trio, apparaissant sporadiquement sur quelques réseaux sociaux. Quelque chose de décousu, les premières allusions à quelque chose d’atypique… et donc doublement étonnant de la part d’un groupe qui a occupé ses dernières années à perfectionner une formule musicale bien balisée, l’amenant à un niveau d’efficacité difficile à remettre en cause. Puis les premiers extraits ont émergé, confirmant le caractère déstabilisant de ce disque.

The Isolation Tapes, donc, fruit du cerveau littéralement débridé du trio : sans barrière ni ligne directrice, les musiciens laissent s’exprimer leur état mental du moment (isolement/confinement, questionnements existentiels, nouveau regard sur la vie…) à travers leurs compositions. Perte de repères dans la vie = perte de repères dans la musique. L’abandon, le lâcher-prise… et l’ouverture. Il apparaît vite très clairement qu’il ne fallait pas s’attendre à écouter et apprécier ce disque à l’aune de leur discographie, assurément. Et donc, pour l’auditeur, la consigne (l’exigence, même) est en miroir : lâcher prise, et ouvrir ses chakras. Et il faut bien ça, quand on s’est enquillé une palanquée d’albums fuzzés, énervés, électrisés et riffus ces dernières semaines… le choc est bien celui que l’on imaginait.

Ce qui se dessine en creux au fil des 10 plages du disque (que ne le dira-t-on assez : 10 chansons / 45 minutes, le nombre d’or de l’album rock), c’est finalement un vrai pan d’influences de Kadavar – celles qui ne sont pas le fruit d’un héritage croisé Sabbath / Led Zep par exemple, mais plutôt celles des sources de la musique des années fin-60/début 70 : de la mélodie, du psychédélisme, le tout porté par des dizaines de sonorités et instruments divers, et baignant dans des volutes louches. Ça part littéralement dans tous les sens, à la fois en terme d’inspirations musicales et de sonorités : on pense à Uriah Heep, on ose entendre quelques sonorités qu’on pourrait imaginer venir d’un Santana moins latino (les leads de “I Fly among the stars”), on capte des rythmiques basse/batterie emblématiques des prémices du kraut rock, on a des échos des instrumentaux typiques des giallos de la fin des années 70/début 80 (on pense par exemple aux compos de Carpenter bien chargées en synthé – voir “The Lonely Child”), on baigne plus qu’à son tour dans des mélopées électro suaves (“Everything is Changing” et ses plans un peu trop sirupeux parfois)… Et quand le groupe verse finalement dans un petit garage rock un peu plus excité (“(I won’t leave you) Rosi”) c’est pour mieux ressortir la tête du bouillon sur le très aérien (presque easy listening) “The World is Standing Still”.

Fondamentalement, The Isolation Tapes est aussi – et c’est l’un de ses facteurs distinctifs majeur – un album de basse plutôt qu’un album de guitare. L’absence de riffs, on l’a déjà dit, profite à de savoureuses rythmiques de basse, rondes, mélodiques et chargées en groove (l’irrésistible ligne de “Eternal Light (We will be OK)”, la rythmique endiablée quasi bossa nova de “Unnaturally Strange (?)”…). Tant qu’à jouer le low profile jusqu’au bout, Lupus est aussi presque absent au niveau du chant, particulièrement rare et discret sur cette galette (et évidemment soft et sirupeux lorsqu’il est présent). On imagine bien le frontman à la manœuvre derrière bon nombre des instruments mis en œuvre ici (en plus de nombreux leads parfaitement à leur place), mais difficile, dans ce maelstrom de repères, d’identifier qui fait quoi sur chaque plage au sein de l’entité Kadavar. Il n’est pas impossible, à ce titre au moins, que ce disque soit leur réalisation la plus collective.

Bref, vous l’aurez compris seuls, ce disque n’est pas en tant que tel un disque de rock. A ce titre, il ne conviendra pas, à l’évidence, aux amateurs exclusifs de sons saturés et de riffs acérés. Le définir alors relève de la gageure. Musique d’ascenseur ? Easy Listening ? Pop ? Un peu de tout ça, et plein d’autres choses. Fort ce ce constat désarmant, la question se pose : fallait-il sortir ce disque sous le patronyme de Kadavar ? Oui, mille fois oui. Car clairement, ce disque leur est très personnel et honnête, et chaque fan un peu puriste du groupe appréciera ce regard bien particulier. C’est en effet plutôt un disque des musiciens de Kadavar, que de l’entité Kadavar, cette machine de retro rock nerveux à l’efficacité sans pareille, et c’est ce qui est aussi perturbant qu’enthousiasmant, donnant l’occasion d’un regard privilégié sur les mécaniques créatrices du trio. The Isolation Tapes propose un peu plus qu’une simple curiosité, qu’un disque qu’on écoute pour sourire entre amis ou pour ajouter à sa collection vinylique Kadavar-esque – en espèce il s’agit bel et bien d’un objet certes étonnant, mais qui mérite une attention soutenue…

Lucidvox – We Are

On a fait la connaissance de Lucidvox à l’occasion du dernier Desertfest à Berlin, où le quatuor moscovite trouvait sa place dans une affiche ce jour-là plutôt connotée psyche. Fort de quelques sorties (EP ou albums), le groupe formé en 2013 peut se targuer de quelques années d’expérience, mais d’une renommée largement en retrait – la faute probablement à un choix de label peu représenté sur ce segment musical, et à une expérience scénique qui leur a finalement rarement permis de quitter leur Russie natale. Mais ces années d’existence ont été mises à profit pour développer leur musique et leur “synergie” propre : au moins deux des musiciennes ne pratiquaient aucun instrument avant de créer le groupe, et c’est donc via “l’émulation amicale” prégnante au sein de l’entité que cet apprentissage instrumental s’est opéré, au gré aussi de l’évolution musicale de l’entité Lucidvox.

C’est donc avec un intérêt non feint que l’on s’empare de ce disque, n’ayant pas eu l’opportunité de se pencher sur leurs productions précédentes. La principale surprise au fil des écoutes tient à ce que les “travers” habituels des albums de psych rock, avec souvent des titres à rallonges où les plans se répètent et s’enchaînent à l’envi jusqu’à justement susciter cette impression quasi-hypnotique, ne se retrouve pas ici. Pour autant, l’étiquette psych rock n’est pas galvaudée, et de nombreux plans viennent nous le rappeler (le lancinant solo chargé en wah-wah de “My Little Star”, le sitar en fond sur “Knife”, la section instrumentale de “Sirin” qui taquine le space rock), mais la concision des compos (tout est en dessous de 6 min, avec une durée moyenne de 4min30) et leur structure alambiquée ne permettent jamais de ressentir la moindre répétition… ou même le moindre ennui, avouons-le.

S’appuyant sur des paroles interprétées en russe, Alina apporte encore une touche atypique à cette musique qui n’en manque pas, à travers des vocaux suaves (“You are”), énergiques (“Knife”, “Body”, “Around”), lancinants (“Runaway”) ou incantatoires (“Amok” et son gimmick vocal de répétition déstabilisant). Les trois autres musiciennes s’attèlent à dresser un spectre dense et riche de sonorités tour à tour chamaniques, rock, orientales,… Instrumentalement, la formation assez traditionnelle guitare-basse-batterie vient ajouter différentes nappes de claviers, de flute, ou même de trompette (“Runaway”, pour une ambiance assez remarquable) ! Des choix audacieux et pointus, qui viennent encore appuyer la démarche frondeuse et rafraîchissante du quatuor. A noter néanmoins : We Are n’est pas vraiment un disque immédiat, à digestion rapide – loin s’en faut. Il faut du temps pour l’adopter, en circonscrire les contours et rentrer dans ses méandres. C’est d’ailleurs aussi à ce titre qu’il est difficile de l’associer à un album de psych rock “traditionnel”, pour lequel l’efficacité est généralement plus facile et rapide à appréhender.

L’amateur-défricheur de psych rock électrisé et aventureux trouvera largement de quoi se faire plaisir avec cette galette : déstabilisant à plus d’un titre (inutile de revenir sur le chant en russe, premier “exotisme” de cet album), il devient vite attachant, apportant une touche de fraîcheur et d’expérimentation à un genre musical souvent formaté.

 


 

 

 

REZN – Chaotic Divine

On l’attendait ! Pile deux ans après la sortie du suprême Calm Black Water, les oracles des abysses refond surface pour nous offrir leur troisième prophétie. Un album une fois et demi plus long que le précédent, mais tout aussi profond. Un subtil mélange de mélodies atmosphériques envoûtantes entrecoupées de séquences distordues dévastatrices, que nos quatre amis de Chicago auront eu le bon sens d’intituler Chaotic Divine.

En juillet 2020, petite frustration en découvrant Infected Ambient Works, qui comme son nom l’indique, n’arbore que la facette ambiance du groupe. Vingt-six pistes (quand même) et pas une once de distorsion, pas un seul lâché de riff brutal, mais une farandole d’œuvres instrumentales planantes tout droit issue de l’éther. En y regardant de plus près, il s’agit d’un split entre REZN et Catechism, qui s’avère être le projet solo du claviériste, saxophoniste, percussionniste du groupe Spencer Ouellette. Ouf ! Seulement, trois mois plus tard, on découvre enfin le nouvel opus du quatuor américain, et c’est une bénédiction.

Pour comprendre la recette du groupe alliant les ambiances cosmiques et la lourdeur du doom, il suffit d’écouter l’introduction de Chaotic Divine : « Emerging ». Une pièce au tempo lent, à la rythmique lancinante qui monte dans un crescendo ténébreux où la voix du guitariste Rob McWilliams nous envoûte tout autant que la funèbre mélodie. Puis soudain, les eaux tumultueuses s’apaisent, et nous voilà en surface. La batterie qui cognait juste avant joue désormais en retrait, caressante, effleurant à peine la surface de ses cymbales. La basse roucoule, et les lourds riffs de guitare se sont substitués à un phrasé distant, comme la lueur d’une silhouette que l’on devine au loin sans en appréhender les contours. Nous y sommes. La substance d’REZN, c’est cette alternance, cette dichotomie, cet affrontement permanent entre deux forces qui se muent l’une dans l’autre, qui dansent.

Le passage de « Clear I » à « Optic Echo » en est un autre exemple. La première est un interlude psyché et contemplative, mais dans un registre sinistre ; l’objet de contemplation inspire le malaise, le bizarre davantage que le tripe cosmique. La seconde en revanche, libère toute l’énergie retenue jusqu’alors, exhibe toutes les craintes dissimulées à coup de doom puissant. Le saxophone et la voix ont beau apporter une certaine douceur, l’ensemble demeure d’une violence délicieuse.

Si jusqu’à maintenant, nous évoluons en terrain connu (« Inner Architecture » aurait tout aussi bien pu s’inscrire parmi les dix pistes du premier album Let It Burn), Chaotic Divine apporte aussi son lot de nouveautés ; ou plutôt les témoins de l’évolution du quatuor. Il y a tout d’abord le magnifique groove de « Garden Green » avec cette basse si ronde, si chaleureuse, tout en énergie contenue et qui évoque presque, je dis bien presque, une sorte de noir reggae des profondeurs. Cette piste enchaine à merveille sur « The Door Opens » où l’on est cette fois accueilli par une voix beaucoup plus bourrue et altérante qu’à l’habitude. Un chant grinçant et déchaîné qui renforcera le propos du morceau. Puis il y a « Scarab », un titre survolté au regard des précédents, et comme le groupe en compte peu. Un titre avec matière a remuer les foules lors des lives.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Off The Record aura eu le nez creux en signant à nouveau REZN. Le groupe s’épanouit au croisement de la puissance de Monolord, des ambiances cosmiques de Mars Red Sky, tout en apportant une pâte unique lui octroyant tout son charme. L’expérience REZN c’est accepter de découvrir un univers sombre, empli de bizarreries, de merveilles oubliées à dessein ; c’est plonger au cœur d’un abysse sans fond, où évoluent des créatures gigantesques et pas franchement bienveillantes. Une expérience que je ne peux que vous recommander.

Big Scenic Nowhere – Lavender blues EP

Bon, avant de commencer à parler de cet EP, petit briefing pour ceux qui ont été confinés trop longtemps : Big Scenic Nowhere, c’est un projet composé de tueurs de la scène desert rock monté autour de Bob Balch (Fu Manchu) et Gary Arce (Yawning man) qui, pour l’occasion, s’entourent de pointures du milieu comme Tony Reed (Mos Generator), Mario Lalli (Yawning man, Fatso Jetson) ou encore Per Viberg (Spiritual beggars). Après un EP paru en 2019 dans la fameuse série Postwax et un album franchement excellent sorti en début d’année, on attendait une suite la bave aux lèvres et le porte-monnaie frétillant à l’idée d’acquérir cette fois-ci un double album de 80 minutes dégoulinant de stoner désertique gavé aux cactus.

Arrêtons le suspense tout de suite : votre banquier ne va pas (encore) vous appeler pour renflouer votre compte en banque, Big Scenic Nowhere sort Lavender blues qui, sous une pochette à la colorimétrie douteuse évoquant plus les escaliers de Poudlard que le désert californien, renferme 3 malheureux petits titres pour une durée de 24 minutes. Bon, on s’en contentera et on se dit que vu le casting, on va passer 24 belles et bonnes minutes. Alors, oui… et non.

Certes, cet EP renferme l’une des plus belles pièces heavy psych de cette année (le sublime et ultra-planant « Lavender blues » de 13 minutes, qui justifierait à lui seul l’acquisition de cette galette), mais les 2 autres titres sont franchement moyens. « Blink of an eye » et son riff évoquant les grandes heures de Lynyrd Skynyrd reste plaisant mais demeure bien trop « radio-friendly » pour satisfaire nos esgourdes. Mais le pire (ou le moins bon, n’exagérons pas) reste à venir : le dernier titre, « Labyrinths fade », est, à mon sens, une tentative assez vaine de composition progressive dans la veine des productions grandiloquentes des seventies. Après plusieurs écoutes, je n’arrive toujours pas à apprécier ce titre (pourtant, j’ai essayé!) mais quelque chose me chagrine… Sans doute ces solis de gratte trop pompeux qui ne collent pas avec la « philosophie » du desert rock…

Avec Lavender blues, je reste un peu sur ma faim. Bon, je vous rassure, on a fait bien pire cette année mais au vu du casting et de la qualité de leur LP Vision beyond horizon, j’attendais peut-être trop de la suite. Bon allez, sans rancune les gars, on se revoit dans quelques mois pour, cette fois-ci, un vrai album.

Lavender Blues by BIG SCENIC NOWHERE

 

 

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