Crystal Spiders – Molt

Plusieurs choses nous ont amené à nous pencher plus attentivement sur ce disque. D’abord, c’est un duo, ce qui n’est pas une garantie de qualité en tant que tel, mais toujours un concept intéressant, surtout quand on aime le gros son. Ensuite, c’est produit par Mike Dean, le bassiste de Corrosion of Conformity. Enfin, on retrouve au chant Brenna Leath, que l’on avait admiré dans la même fonction au sein de Ligtning Born, très intéressant groupe de Caroline du Nord, dont le bassiste est… Mike Dean ! Pas net tout ça, mais ça pique la curiosité… Surtout que la susmentionnée vocaliste assure aussi la basse en plus du chant, tandis que son collègue Tradd Yancey y est batteur.

Un configuration intéressante donc, pour le moins : pas de guitare… Dans les faits, il y en a parfois sur l’enregistrement (de même, le duo se fait épauler d’un gratteux sur ses presta en live) mais la basse y est vraiment prépondérante, et la plupart du temps seule, c’est un fait. Attention, on parle d’une basse “Lemmy-esque”, pas d’une simple basse rythmique qui gronde en fond sonore : tous les riffs les plus structurants du disque sortent de ces quatre cordes délicieusement saturées, à travers un ampli bien gras. Et des riffs, il y en a, et pas qu’un peu : du riff doomy (“Tigerlilly”, “Chronic Sick”), du punchy (“Molt”, “Cunhell”, “The Call”), du mid-tempo vicieux (“Gutter”, “Trapped”)… Vous l’aurez compris, derrière ces riffs (de basse) se cachent des morceaux tout aussi variés : Crystal Spiders n’hésite pas à se frotter à plusieurs versants de la montagne stoner, du gros doom old school au punk garage en passant par diverses vagues plutôt retro issues des différentes filiations en provenance du Black Sab séminal. Conséquence : on ne s’ennuie pas au fil de ces 9 morceaux, tout aussi variés que complémentaires.

Le petit facteur “catchy”, le bonus qui rend ce disque atypique et attachant tient beaucoup à la personnalité et au talent (ayé, le mot est jeté) de Leath, sa vocaliste. Comme dit plus haut, déjà, on découvre ici ses talents d’écriture et de véritable riff-mistress. Mais surtout, ses lignes de chant sont remarquables, au sens propre : elle éclabousse la plaque de sa classe, son timbre et son coffre puissant sont pour beaucoup dans la musique de Crystal Spiders. On connaît des chanteuses qui ont plus de succès avec la moitié de son talent…

Loin du groupe-gimmick “duo”, Crystal Spiders propose donc un très recommandable premier disque, efficace et mature, bien fourni en riffs. Il s’écoute en boucle sans jamais s’ennuyer, emporté par la voix chaude et puissante de Brenna Leath, une vocaliste à surveiller tant ses dernières productions ressemblent au sans-faute.

 


 

The Brothers Keg – Folklore, Myths and Legends of the Brothers Keg

Les frères Keg sont de légendaires guerriers, prenant possession d’homme pour accomplir leurs exploits. Leur légende, aussi épique que fantasmée, reste cependant aujourd’hui oubliée de nos mémoires… transportés dans le corps de trois musicien anglais, les trois frères créent le groupe The Brothers Keg et viennent combler cet oubli de l’histoire avec un premier album, sobrement intitulé Folklore, Myths And Legends of the Brothers Keg.

L’artwork de Folklore, Myths And Legends of the Brothers Keg nous fait rentrer instantanément dans l’univers du groupe avec une imagerie mêlant science fiction et fantasy auquel vient s’ajouter une couche mystique, horrifique, rappelant en autre l’œuvre d’HP Lovecraft. The Brothers Keg assume d’ailleurs complètement cette orientation, expliquant en interview vouloir faire  un album qui pourrait servir de bande son à des univers se rapprochant de Flash Gordon ou de La Guerre des Mondes. On sent de l’ambition derrière ce premier album notamment avec le clip des titres “Moorsmen” puis “No Erthly Form” qui, même s’ils restent relativement classiques, laisse présager que le groupe ne s’est pas trompé.

On retrouve dès l’ouverture de l’album “Moorsmen” avec son chant crié et son habile mélange de cavalcades heavy/doom et de riffs plus écrasants, arrivants en cassure au milieu du titre.  On est directement plongé dans l’univers sombre de nos trois guerriers avant que “No Earthly Form” nous fasse basculer vers un doom psychédélique amenant un côté plus occulte. Folklore, Myths And Legends of the Brothers Keg sait aussi se faire plus violent avec les riffs acérés de “Castle Keg” donnant des visions de remparts embrumés pris d’assaut par des armées délirantes vouées à mourir sous la colère du chant du guitariste Tom Hobson. Ce chant crié, présent sur une bonne partie de l’album, apporte une épaisseur supplémentaire au propos du groupe mais s’adapte intelligemment aux changements de ton de l’album en se faisant plus aérien sur “Brahman” ou en devenant carrément fantomatique et inquiétant sur “No Earthly Form”. Folklore, Myths And Legends of the Brothers Keg va puiser dans diverses atmosphères heavy pour nous proposer un album puissant dans tous les secteurs, allant chopper les ambiances des morceaux les plus épais de King Buffalo jusqu’à se rapprocher d’un Domkraft sur le titre “Castle Keg”. Il faut mettre d’ailleurs en avant la qualité technique du trio, qui ne fait jamais dans la démonstration mais qui au contraire est en quête d’efficacité et de riffs à boucler à volonté. S’il y a deux relations à noter ce serait toutefois celles avec Elephant Tree et Spaceslug que l’on retrouve sur les morceaux orientés psych-doom comme “Introducing The Brother Keg”, la dernière partie de “No Earthly Form” ou encore sur le pachydermique “Brahman” et ses 13 minutes de pure lourdeur planante qui nous envoient valsés dans le cosmos.

Il n’y a pas grand chose à rapprocher à ce premier album des anglais à part peut être l’absence d’un ou deux morceaux plus agressifs qui auraient finis de nous rendre fou (surtout après écoute de leur démo, reprenant le nom de l’album, où on découvre une version plus crasseuse du groupe). Au final, on se retrouve face à un album solide, propageant immédiatement son energie et son monde chez l’auditeur. The Brother Keg apporte aussi un soin dans l’introduction de ses morceaux avec des passages plus ambiants et des interludes nous rappelant cette idée que l’on nous conte une légende, chaque accalmie faisant office d’ouverture à un nouveau chapitre. On vous conseille naturellement de jeter vos oreilles sur Folklore, Myths And Legends of the Brothers Keg  mais attention… il n’est pas dit que ce ne soit pas l’album qui vous envoute pour vous engloutir dans son monde.

Tribute album – Dirt [Redux]

 

Dans sa série “Redux”, qui consiste à proposer des relectures d’albums cultes en mode “tribute” (traitement déjà appliqué à The Wall, Electric Ladyland, Meantime...), Magnetic Eye sort ici un album de reprises de Dirt, le classique de Alice In Chains. Second album du quatuor de Seattle, Dirt est sorti en 1992, dans l’aspiration du Nevermind de Nirvana et du déluge grunge qui fut si structurant pour le paysage musical US des années suivantes. Se retrouvant bombardé de fait dans le top 5 des groupes de grunge, Alice in Chains n’a depuis jamais dépassé en notoriété son statut de cette époque, largement incarnée par leur chanteur Layne Staley, interprète génial mais drug addict notoire, mort d’overdose de speedball 10 ans après la sortie de Dirt. Avec le recul, cette vague grunge aura influencé bon nombre de groupes de stoner essentiellement américains, et l’opportunité d’un tribute, à la réflexion, ne semble pas si saugrenue.

Les compos étant évidemment connues de tous (les 13 chansons de l’album sont toutes jouées, dans l’ordre), le principal intérêt repose donc sur le casting. N’étant jamais si bien servi que par soi-même, le label met largement à l’honneur les combos de son propre roster, normal : Low Flying Hawks, These Beasts, Black Electric, High Priest (à ne pas confondre avec High Priestess, oui je sais, c’est relou…), puis va faire sa pêche dans les rangs de formations en provenance d’autres horizons – tous américains (sauf un) néanmoins, hein, on déconne pas avec le patriotisme quand même.

On ne se mouillera pas trop en annonçant qu’il y a sur ce disque à boire et à manger. Au delà du lieu commun, les écoutes voient quand même se dessiner progressivement plusieurs tendances, dans les approches musicales proposées, l’interprétation, l’implication… Se distinguent aussi les prises de risque, à l’image de l’audacieuse relecture de “Dam that River” par Low Flying Hawks, lancinante plage étirant l’original en longueur – surprenant mais peu enthousiasmant – ou encore The Otolith (nouveau groupe formé de 4 membres sur 5 de Subrosa) qui sans surprise transforme “Would ?” en complainte chargée en violons et arrangements pompeux, option vocaux éthérés… Bof. Plus généralement, les “bons élèves” un peu appliqués et sans fantaisie ne sortent que rarement gagnants d’un tribute. C’est le cas de Forming the Void ici, ou pire, de Khemmis, qui se prend les pieds dans le tapis avec une reprise mièvre, insipide et peu inspirée de “Down in a Hole” – il faut dire que voir figurer le groupe de doom / heavy rock old school au casting nous avait fait froncer les sourcils. Il s’avère que la greffe – sans doute forcée – n’a pas pris. On passera sur la blague de la reprise de “Iron Gland”, instrumental approximatif de 43 secondes déjà sur l’original, qui incombe ici aux méconnus Black Electric (le groupe du fondateur du label, dont l’ego est sans doute plus facile à gérer…).

On trouve comme souvent une série d’interprétations plutôt bourrins, tendance “stoner metal” comme disent les ricains, voire bien sludge. Sans dénigrer l’approche, ici la réussite est moyenne : Thou fait du Thou, en blindant les vocaux d’harmonies avec les hurlements déchirants de Bryan Funck… Rigolo mais pas passionnant après une dizaine d’écoutes de leur “Them Bones”. (16) ne transforme pas non plus l’essai avec un “Hate to Feel” un peu poussif, comme Vokonis qui ne parvient pas à transcender “Angry Chair”. Mais les vraies réussites sont nombreuses à mettre en regard. “Rooster” par Howling Giant applique quelques arrangements de guitare et basse qui apportent un vrai plus. Somnuri incarne bien aussi le morceau titre de l’album. Quant à High Priest, leur “Rain when I Die”, pourtant plutôt fidèle, bien arrangée (avec notamment des plans de gratte un peu exubérants “à l’américaine”) et transpirant la passion, est l’une des meilleures reprises du disque. C’est aussi le cas de l’interprétation de “God Smack” par Backwoods Payback, bien emmenée par un son de gratte brutal au son remarquablement fat, une batterie de mule et des aménagements en rythmique bienvenus.

Concernant le principe même d’un tribute album, on renverra chacun vers ses critères qualitatifs personnels : on a tous une approche différente des albums de reprise. Certains évaluent la capacité à écouter l’album en boucle au même titre que l’original, d’autres chercheront les interprétations les plus décalées, d’autres au contraire privilégieront les hommages plus fidèles et appliqués… Globalement, ce Dirt [redux] propose de bonnes choses sur l’ensemble de ces critères. C’est un très bon point, car assez rare finalement dans cet exercice. Phénomène induit naturellement, il est aussi imparfait, car contenant son lot de morceaux moyens, peu inspirés et/ou peu inspirants. Mais fondamentalement, sa variété et quelques morceaux de très bon niveau font qu’on le réécoute plusieurs fois avec un réel intérêt. Reconnaissons que c’est rarement le cas des tribute albums, ce qui de fait place ce Dirt [Redux] dans la liste des bons exemples.

 


 

Kind – Mental Nudge

Il y a 5 ans le premier album des discrets Kind nous avait pris par surprise, avant de… ben rien. Rien ne s’est passé pour ce groupe dans l’intervalle, une poignée de concerts locaux, mais pas grand chose à se mettre sous la dent côté actu. C’est sans doute l’un des principaux inconvénients des (pseudo) super-groupes : les musiciens restent principalement attachés à leur groupe principal, et le projet commun passe en seconde priorité – peut-être une des causes de la faible activité du quatuor. Pour rappel, le groupe est composé de membres (anciens ou actuels) de Sasquatch, Black Pyramid, Milligram, Elder, Roadsaw, etc… Côté riffs et fuzz à la ‘ricaine, ça s’y connaît un peu.

Musicalement, Kind propose une sorte de stoner en mode heavy rock plombé, où se côtoient des plans doom et psyché. Une musique très hybridée, donc, où les années d’expérience de ces baroudeurs du rock gras bostonien font valoir leurs compétences en termes d’efficacité. La voix de Craig Riggs, mélodique, puissante et/ou même suave (!), colle parfaitement aux compos jamais monolithiques de Kind. La section rythmique s’avère pertinente dans tous les contextes : nerveuse et acérée sur des titres comme “Fast Number Two” ou “It’s your Head”, elle devient plus discrète en support de titres plus mélodiques comme “Mental Nudge”. Quant  la guitare, Darryl Sheppard, discret mais besogneux artisan ayant œuvré derrière tout ce qui s’est fait de plus heavy dans le Nord-Est des USA (Black Pyramid, Roadsaw, The Scimitar, Milligram, Black Wolf Goat, Hackman, Test Meat…), il trouve ici encore une occasion de mettre au service du groupe l’étendue de son talent. Plus d’une fois on se demande si le gonze n’est pas accompagné d’un pote, tant il assure à la fois en rythmique et en leads – les soli trouvant plus d’une bonne fois une place de choix dans ces compos. Ses riffs impeccables sont pour beaucoup dans l’efficacité des chansons de ce Mental Nudge.

Puisqu’on parle des compos, on en trouve 7 pour occuper ces 45 minutes de musique, et on vous avoue que ça laisse quand même un petit goût de trop peu : elles sont si variées qu’on en aurait apprécié une ou deux supplémentaires pour faire émerger une plus franche ligne directrice au disque. D’un autre côté, s’il y avait eu des titres de remplissage, on se serait plaint… jamais contents ! On appréciera donc les plages proposées, en particulier le mélodique tout autant que puissant “Helms”, le nerveux “Fast Number Two” ou encore le bien heavy “It’s your Head”, emmené par un riff à décorner des bœufs. On notera aussi les incursions presque psych développées sur le morceau-titre, ou encore le doom absolu de “Trigger Happy” en clôture, qui déroule dans une lenteur quasi-hypnotique son refrain absolument entêtant sur plus de huit minutes.

Même s’il n’a aucune clé pour révolutionner un genre musical ni faire exploser le panorama musical de la décennie, Kind propose avec son second disque, encore une fois, une production qui n’est pas que honnête et intègre, mais un vrai disque intelligent et intéressant, parfaitement exécuté par une poignée de musiciens impliqués et talentueux. Un vrai bel effort, qu’il convient d’encourager comme mérité.

 


 

 

Stoned Harpies – Another Land

 

Il n’est pas courant que l’on se fende de quelques mots pour un EP en autoprod’, soyons honnêtes, mais il y a des fois où on tombe sur de petites perles et dans ces cas-là on a envie de le faire savoir. C’est le cas avec le présent album, Another Land de Stoned Harpies. Le groupe est Français, de Nantes plus précisément. Composé de quatre camarades venus d’horizons musicaux différents ils prétendent saisir le créneau de ce qu’ils appellent le Heavy Hypnotic Bluzz. Ne serait -ce pas un peu présomptueux des vouloir s’arroger un genre à soi tout seul? probablement mais qu’importe, il faut savoir être audacieux pour porter sa musique.

Derrière la pochette mélancolique et routière il y a quelque chose dans l’air du temps en France du point de vue des mélodies. “They Want Me To Meet You Up On The Shore” rappelle au bon souvenir des Stone From The Sky et consort. Le chant quant à lui ramène aux Dust Lovers sur “I Only Listen” ou Wizard Must Die sur “The Floater”. Probablement qu’il y a là dessous quelques concours de circonstances qui ne doivent rien au hasard, la faute à Christophe Hogommat et au studio Recording Service? Quoi qu’il en soit voilà une production soignée de plus pour ce dernier qui sert avec brio la musique des Stoned Harpies.

Dommage qu’il ne s’agisse que d’un EP car les Stoned Harpies mettent sur la table une plaque pleine de cœur et d’esprit. Ils font voyager l’auditeur sur un vaisseau aérien et apportent ce qu’il faut de lourdeur pour ancrer les mélodies dans l’encéphale. Le très rock “I Only Listen” flirte avec les accents d’une pop façon Black Keys, avec ce qu’il faut de sex appeal pour garantir l’engouement de l’auditeur et on vous laisse savourer “Dead Seagulls” en lien ci-dessous”. ….But I Rather Get Lost At Seas” voyage sur une mer calme et bluesy  le titre fait retomber la pression et offre une belle conclusion à ce voyage vers Another Land.

Voilà une occasion de se caler la dent creuse ou le conduit auditif avec la promesse d’albums plus dense. Another Land à beau n’être qu’un demi album ce n’est pas une demi œuvre. Beau boulot Stoned Harpies, revenez nous vite avec un long format, tracez nous une route de plus vers d’autres contrées.

 

Triptonus – Soundless Voice

Formé par un collectif d’Autrichiens de Vienne et de Linz, Triptonus voit le jour au printemps 2012 pour nous abreuver de sa magie si singulière. L’histoire de ce groupe, comme les artworks sublimes d’Anderi Puica nous le suggèrent, c’est avant tout l’histoire d’un druide.

Au commencement, Sprout (2013), sa naissance et ses premières interactions avec le monde qui l’entoure. Lui qui vient d’une graine enfuie sous terre, derrière de multiples couches de savoir perdu, va chercher la branche la plus proche à laquelle s’accrocher et la transformer en une canne qui l’accompagnera durant son voyage. Le deuxième chapitre s’intitule Triptonus (2015) narre l’exploration par le druide d’un monde erratique, un monde en perpétuelle déconstruction. Témoin de tous ces phénomènes qui l’entourent, son esprit en proie à la folie, le druide juge alors que pour exister en paix, il lui faut embrasser le chaos du monde et vivre avec du mieux qu’il peut. Finalement, c’est en 2020 qu’il nous ait permis d’écouter le troisième volet de cette trilogie, Soundless Voice. On y découvre le moment sacré où le druide plante le « Varicellian Tree », un arbre curieux, dépourvu de feuilles ou de fleurs, et qui libère à maturité la myriade de sonorité accumulée en son sein depuis le début de son existence. Ceci afin de refaçonner le monde au travers d’un patron ouvrant le ciel sur de lointaines nébuleuses, d’oiseaux de lumière et d’équilibre cosmique.

Comme quoi, on peut ne point disposer d’un chanteur, mais quand même avoir pléthores de choses à raconter. Cela pourrait d’ailleurs cristalliser toute l’essence de Triptonus. Ce groupe composé de six membres insuffle une telle sensibilité et une telle profondeur à sa musique, que les lyrics nous apparaissent directement dans le cœur. Bon, ne vous y méprenez pas, il existe aussi un paquet de gros riffs bien musclés et de séquences à se démonter la nuque, mais toujours contrebalancés de délicats phrasés oniriques et surtout de poésie. On découvre là un savant mélange d’influences sonore, allant du jam session d’Earthless, aux lourds riffs de Karma to Burn, le tout structuré de manière très progressive et toujours teinté d’une estampe tribale indéniable.

En effet, en plus de l’immuable ossature guitares, basse, batterie, mise ici au service d’une sacrosainte l’instrumentalité, on compte aussi (en la personne de Max Mayer et de Wanja Bergmann) djembés, didgeridoos et autres Wavedrums, ces derniers y étant pour beaucoup dans l’ambiance mystique du collectif. Et tant sur scène qu’en studio, le tremplin vers leur univers est assuré.

La participation du public a d’ailleurs été mise à profil davantage que durant les Lives, car le troisième opus de cette saga psychédélique a vu le jour grâce à un financement participatif, via la plateforme WeMakeIt. Une opération amorcée en décembre dernier qui a rapidement porté ses fruits, puisqu’à la fin du printemps, les premières précommandes s’envolaient déjà pour toute l’Europe.

En conclusion, je ne saurai conseiller davantage l’écoute de ces trois pièces, Sprout, Triptonus et Soundless Voice, idéalement dans l’ordre, qui à mon goût représentent tant un trésor mésestimé du stoner qu’une perle musicale ayant largement sa place au firmament des productions psychédéliques de ces dernières années.

Zakk Sabbath – Vertigo

Le monde tel que nous le connaissons a débuté il y a un peu plus de 438 000 heures, lorsque, le vendredi 13 février 1970, un orage et des bruits de cloches ont changé la musique pour toujours. Black Sabbath, père de toutes choses, publie alors son premier long, bouleversant la musique populaire en créant sa frange la plus bruyante. C’est au film d’épouvante italien, “I Tre Volti Della Paura”, réalisé par Mario Bava en 1963 que le nom du groupe fait référence. Si le titre du film bénéficie d’une traduction littérale en France (“Les Trois Visages de la Peur”), pour sa sortie anglo-saxonne, il porte l’intriguant nom de Black Sabbath. Las des musiques classiques ou jazzys pour illustrer leurs moments d’angoisse sur pellicule, Tony Iommi, Bill Ward, Geezer Butler et Ozzy Osbourne décident de composer une musique qui collerait parfaitement aux lugubres ambiances de ces métrages. Quelque chose qui rappellerait également le ciel lourd de Birmingham, ville ouvrière qui les a vu naître et grandir. Mais c’est aussi et surtout un accident de presse, qui couta quelques phalanges à Iommi, qui est à l’origine du son du groupe. Privé de bouts du majeur et de l’auriculaire de sa main droite, Iommi désaccorde sa guitare afin de moins souffrir à chaque accord.

De cette envie, de cette ambiance et de cette contrainte va donc naître le heavy metal. Un Sabbath noir sur poudre blanche, la cocaïne et les choix de managements contestables ont amené Black Sabbath au sommet puis dans les bas fonds, le groupe ayant, depuis l’orée des années 2000, retrouvé sa place sur le trône du heavy metal.

50 ans plus tard il n’y a pas un groupe amplifié qui n’ait pas truandé un riff du maître Iommi, et le label Magnetic Eye Records – le label qui a ferré Elephant Tree – fait sa messe noire, publiant deux tributes pour le prix d’un (à paraître dans quelques semaines, on vous en reparlera) ainsi que l’album de Zakk Sabbath, tribute band all star de Zakk Wylde (en trio avec Blasko et Joey Castillo), reprenant ici la version US de l’album Black Sabbath en imitant la façon de chanter d’Ozzy. L’album s’appelle Vertigo, comme le mythique label. On retrouve d’ailleurs le logo en arrière plan sur la pochette, ainsi qu’une figure fantomatique dans le cimetière. Louisa serait-elle de retour ?

Quel intérêt allez vous me demander ? Honnêtement je n’en sais rien. Je cherche toujours.

 

Point vinyle :

L’enregistrement de cet album hommage s’est fait en une journée, comme Sabbath en son temps. Une session documentée pour le DVD est proposée dans la version Deluxe et c’est à mon sens le seul potentiel intérêt d’une telle démarche.

Dead Lord – Surrender

En général, quand le nouvel album d’un groupe qu’on apprécie sort, on a peur d’une seule chose: la déception. En effet, rien de pire que d’attendre fébrilement pendant des semaines la nouveauté d’un groupe que l’on suit depuis des années et de se retrouver avec un album qui nous fera dire: “eux, c’est terminé, plus jamais!”… avant de se raviser souvent après plusieurs écoutes parce que, même si on est déçu sur le moment, un coup de coeur d’il y a quelques années reste ancré dans notre subconscient et on aime y revenir. Un peu comme un premier amour qui ne s’efface jamais…

Du coup, quoi de mieux pour ne pas décevoir son auditoire que la stabilité musicale. Continuer inlassablement à composer une musique qui rassurera les fans, qui leur assurera une continuité dans la discographie et qui, si elle se refusera à ceux qui n’ont pas accroché aux précédents albums, prendra soin de la frange de fans de la première heure. Dead Lord est de ceux-là. Depuis 2012, nos amis suédois sont restés bloqués dans les années 70, période bénie des dieux et source intarissable d’influences pour nos contemporains. Du “classic rock”, comme on dit entre nous, un “truc de vieux” selon les détracteurs. A ceux-là, je ne conseille pas d’écouter la nouvelle offrande de la bande d’Hakim Krim, à moins d’avoir besoin de viande fraîche à descendre sur les réseaux sociaux.

Car oui, ceux qui n’aimaient pas Dead Lord avant Surrender n’aimeront toujours pas Dead Lord. Mélodies ciselées aux petits oignons, relents de seventies fortement prononcés et dégaines de hippies des musiciens achèveront les plus réfractaires. Mais pour ceux qui aiment le genre (et qui ont aimé les albums précédents), Surrender sera un bonheur de chaque seconde avec un jeu de guitare toujours aussi démentiel du sieur Krim (je vous conseille d’ailleurs d’assister à l’un de leurs shows, le frontman est tout simplement bluffant) et des compositions rappelant les grandes heures de Thin Lizzy, dont Dead Lord a si souvent été comparé.

Le “classic rock” vous laisse de marbre? Passez votre chemin… Vous avez aimé Heads Held High et In Ignorance we Trust ? Alors vous allez adorer Surrender… L’équation est assez simple et il n’y a pas de juste milieu… A vous de choisir votre camp…

Black Elephant – Seven swords

On avait laissé Black Elephant en 2018 sur un Cosmic blues franchement excitant pour qui aimait le stoner infusé au rock psychédélique, au heavy rock et, comme son nom le suggérait, au blues cosmique. Les italiens dégainent aujourd’hui leur nouvel opus intitulé Seven swords. Avec un tel patronyme qui fleure bon les films de samouraïs, les yakuzas et le thé au jasmin, on imagine aisément nos amis transalpins revisiter la bande originale du Kill Bill de Tarantino.

Pourtant, dès les premières notes de « Berta’s flame », c’est du côté de Savona, fief du groupe, qu’on est transporté grâce au chant (en italien) d’une violente douceur d’Alessio Caravelli surmontant une guitare délicatement puissante d’un Max Satana visiblement en état de grâce et en osmose totale avec ses amplis. Le son est ample, aérien et en même temps d’une rugosité telle qu’on imagine aisément ce titre ouvrir les concerts futurs des éléphants noirs (croisons les doigts pour que cela puisse se faire rapidement). Et quel final! Çà commence donc très fort…

La suite? Elle s’intitule « The last march of Yokozuna » (le rang le plus élevé pour un sumo, merci Wiki…) et elle tranche radicalement. C’est lancinant, très pur (et instrumental) et c’est le genre de titre à écouter les yeux fermés en se laissant aller à d’interminables basculements latéraux avec vos voisins de fosse. « Yayoi Kusama » (du nom d’une artiste japonaise avant-gardiste) continue sur la lancée avec, cette fois-ci, un jeu de guitare très funky qui n’est pas sans rappeler les meilleures années des Red Hot Chili Peppers. Difficile de trouver un lien entre les trois premiers titres qui, s’ils s’enchainent assez bien, cassent un peu la cohérence qu’on avait l’habitude de retrouver chez Black Elephant.

« Mihara » (ville voisine d’Hiroshima) continue de nous faire voyager mais on finit par se perdre et ne plus avoir de points de repère avec des titres trop différents les uns des autres. On a l’impression que les italiens ont trop joué au Boggle: ils ont mis tout ce qu’ils ont trouvé bien dans un petit sac et, après avoir remué énergiquement, ont déterminé l’ordre des titres. Ne vous méprenez pas, l’album est excellent dans son ensemble mais ce manque de logique dans l’enchaînement des titres casse un peu le plaisir d’un album qui aurait été encore meilleur avec un autre agencement. Ce n’est qu’un avis personnel…

L’instrumental « Red sun and blues sun », suivi d’un « Seppuku » (l’autre nom du Hara-kiri) très bluesy nous emmène tranquillement vers le titre final de près de 9 minutes, intitulé « Govinda » (un des nombreux noms du dieu Krishna dans la religion hindouiste), qui conclut Seven swords avec un sentiment mitigé: dans son ensemble, Black Elephant nous a pondu une galette enthousiasmante, à la production léchée avec des compositions de grande qualité. Mais comme dit plus haut, l’enchaînement des titres sans queue ni tête peuvent perdre l’auditeur. Mention très bien malgré tout.


Sound of Origin – The All Seeing Eye

Il y a parfois des discours promotionnels qui attirent plus la suspicion que l’appétit, étonnamment. Celui proposé par APF records pour cette galette est de ceux là, qui commence par conseiller l’écoute de l’album « pour les fans de Alice In Chains, Goatsnake, Soundgarden, Led Zeppelin, Black Sabbath ». Ils posent ça là, à nous d’en faire ce qu’on veut… Rajoutez à cela un patronyme de groupe un peu pompeux, selon l’interprétation qui pourra en être faite (« le son de l’origine »), et il y a fort à parier que le commun des mortels aura passé son chemin devant pareille outrecuidance… Tant pis pour eux ! Car – et votre serviteur en est le premier surpris – la description musicale à travers cette coquette liste de groupes n’est pas complètement mensongère (en tous les cas concernant le genre musical pratiqué – car en ce qui concerne la qualité, il faut savoir raison garder pour l’instant, le temps d’apprivoiser un peu la bête pour mieux l’évaluer…). Rajoutez à ça la curiosité naturelle qui nous incite forcément à questionner le bien-être mental d’un jeune groupe issu d’une des régions les plus glauques de la perfide Albion (délimité par le trinome terrible : Leeds, Manchester et Sheffield, trois hauts lieux de la joie de vivre), et on se retrouve avec une galette qu’on a forcément envie de goûter…

Ça commence par un instrumental doom très-très classique, “Not Dead yet”, une bluette légère comme un sac de goudron, construite autour d’un riff que n’aurait pas renié Electric Wizard. La suite (“The All Seeing Eye”) a beau partir sur un gros riff tout aussi lourd, tout ne se dessine finalement pas comme on pourrait imaginer la continuité de la galette, et en particulier du fait du chant de Joel Bulsara qui (d)étonne : on s’attendait à entendre un gros lourd gueulard débarquer au coin du bois, avec force beuglements et quelques growls sous le bras, mais on se retrouve avec un “vrai” chanteur, qui, le reste de la galette en attestera, est à l’aise tout autant en chant clair qu’en hurlements hargneux, le tout sans jamais se départir d’une puissance qui fait l’une des marques de fabrique du groupe. Voir aussi la hargne développée sur “Lockjaw” où le gars enchaîne des couplets où il paraît se découper les cordes vocales aux tessons de verre, avec un refrain où il alterne les cris et un chant clair tout à fait délicat (si si). Un bon choix de casting pour le groupe, dont il a rejoint les rangs il y a moins de deux ans.

Le fil rouge musical est à chercher autour d’un gros doom et sludge metal énervé, assez moderne dans son approche et son son : on retrouve pas mal d’éléments de la filiation doom de la dernière décennie (au delà d’EW, Monolord, Conan, Dopelord…), du sludge, du stoner, le tout baigné par de très prégnantes rasades de High on Fire pour ce talent dans l’agression du riff. Que du fun et du léger – pour lequel le quatuor a choisi Chris Fielding à la production (le bassiste de Conan) et James Plotkin (le bassiste de Khanate) pour le mastering. Deux artisans délicats… Un choix payant au vu du son développé par la galette, pour le moins massif.

Mais au delà de ces quelques éléments caractéristiques disparates, ce disque est une pièce difficile à complètement cerner : en piochant dans un tel spectre musical, avec une combinatoire de lignes vocales tout aussi diversifiées, il est difficile de rentrer dedans. Sa digestion est lente, très lente. Pour tout dire, elle n’est permise que par la curiosité et l’étonnement de l’auditeur, qui, inéluctablement, incitent à écouter le disque encore et encore, pour qu’enfin on en vienne à en détourer la teneur. Et c’est alors, petit à petit, que les meilleurs titres se démarquent : le groovy sludge “Stoned Messiah Blues”, “Dim Carcosa” et son final, “Into the Vile” et ses réminiscences Type O Negative, et le doomy et complexe “Tempest Dunes” qui vient clôturer en 9 minutes cette riche rondelle.

Le disque se révèle donc, finalement, d’une qualité tout à fait remarquable pour un combo actif depuis moins de 4 ans (même si ça correspond à l’équivalent de 28 ans en années Mancuniennes) : carrés, créatifs, le quatuor propose une poignée de superbes compos (et 2 ou 3 plus moyennes, sans être inintéressantes). Gageons en revanche qu’ils auront du mal à trouver facilement un public, tant leur spectre musical et sonore balaye large, et exige a minima une certaine appétence pour les tendances les plus agressives des combos fuzzés. Espérons que ce public de niche saura aller à leur rencontre.

 

Primitive Man – Immersion

Le trio de Denver nous revient avec leur troisième album, fidèles à leur maison Relapse. Caustic avait (im)posé les bases musicales de la troupe de Ethan Lee McCarthy, proposant une telle violence dans le sordide musical, qu’on avait du mal à imaginer sa suite. Ils nous reviennent donc avec ce Immersion très bien nommé, et autant le dire maintenant : musicalement, la révolution n’a pas lieu. En tous les cas, les lois de la physique ne s’appliquent manifestement pas à la musique du trio : l’album est court (35 min – moins de la moitié de son prédécesseur Caustic) mais il est lourd comme un char d’assaut. Pas sûr qu’on aurait pu en digérer plus toutefois, la galette est bien assez dense et riche, et son écoute est déjà bien éprouvante de bout en bout.

Musicalement, le lourd combo développe toujours un sludge lent et lourd, froid et glauque à la fois, avec des gros penchants doom très lents, aux portes du funeral doom – la dimension “occulte” en moins. On retrouve la marque de fabrique des américains, avec une instrumentation massive, étouffante, avec notamment une prépondérance des lignes vocales… mais une rareté de paroles ! Des paroles, ou plutôt des mots et bouts de phrases scandés et growlés, quasiment inintelligibles, où Mc Carthy développe des thèmes plutôt primesautiers (fatalisme, désillusion, spirale négative, dépression, oppression de la société de consommation, etc…). Les vocaux sont un véritable 4ème instrument pour étoffer le spectre sonore étouffant de Primitive Man. Sur des titres comme “Consumption”, Mc Carthy s’emballe parfois derrière son micro sur des embardées moins contrôlées qui le rapprochent du death metal dont le groupe se revendique parfois, même si ce lien n’est pas évident au global. Nos gaillards occupent tout le spectre sonore avec finalement un minimalisme d’instruments, mais avec toujours l’objectif de ne pas laisser le champs à la distraction : impossible d’écouter Immersion en fond sonore, sans s’y dédier totalement. Enfin dans tous les cas, on ne peut pas dire que l’ambiance musicale soit distrayante et se prête à un environnement sonore sympathique et léger…

Niveau compos, là aussi le groupe se concentre sur l’essentiel de ce qu’il sait faire, avec un petit échantillon réduit à l’essentiel : cinq morceaux (plus un court instru) qui déroulent et prennent leur place… et leur temps ! Paradoxalement pour un album aussi court, le groupe ne densifie pas ses titres et ses structures, et prend quand même le temps d’installer des ambiances, de faire tourner des séquences bruitistes sur plusieurs minutes. Bref, ils font ce qu’ils ont à faire, sans contrainte. On retiendra en particulier “The Lifer” en intro, et son riff lentissime et lancinant, qui déroule sur presque 8min, ne construisant ses variations que sur les modulations vocales du massif vocaliste, de discrets leads de guitare dissonants lointains, ou des subtils changements dans la frappe de mule de Joe Linden. Ce dernier apporte tout du long sa touche de relief à l’album, évoluant entre des frappes rares et maîtrisées et des salves de blast beats dévastateurs, comme sur l’excellent “Menacing”.

Faire la synthèse de ce véritable déferlement sensoriel n’est donc pas tâche aisée, et il s’avère un peu vain de le comparer à Caustic par exemple. Immersion est un très bon cru de Primitive Man, même s’il n’est pas parfait (on sent le trio se frotter un peu aux limite de leur démarche musicale, comme sur “Foul” par exemple, dont les 7 minutes s’avèrent un peu trop répétitives). Mais ça ne les empêche pas de lâcher une nouvelle belle série de déflagrations, et, en terme d’efficacité, de proposer encore une belle démonstration, encore plus mature. Du fort bel ouvrage. A déconseiller aux dépressifs.

1968 – Fortuna Havana

 

1968 a poussé cette année une réédition de deux E.P au sein d’une même plaque qui ne prend même pas la peine de s’offrir un nouvel artwork ni un nouveau titre, gardant le Fortuna Havana du second EP de 1997. Ça sent donc la naphtaline  pour 1968 qui avait pourtant eu le talent de sortir un bon Balads of The Godess en 2018. Les gars ont au moins l’originalité de sortir leur production sur le label croate No Profit Recording et on se demande si finalement tout ceci n’était pas fait  juste pour offrir au monde un beau vinyle tout vert. Quoi qu’il en soit-il ne fera aucun mal de revenir sur les débuts du quartette anglais qui ne démérite en rien sa place sur la scène stoner ne serait ce en premier lieu que parce qu’ils avaient laissé les potards de la console d’enregistrement à Chris Fielding de Conan chez Skyhammer Studio.

Les Thèmes guerriers ( “Vorpal”, “War Dogs”) mais pas dénués humour (“HMS Conan”) jouent dans la catégorie des classiques gras de la corde et lourds de la percussion sous l’opercule d’un chant ni trop haut ni trop bas . Le tout est rondement mené si on en juge par la jeunesse du groupe lors des enregistrement. Certes parfois cela montre un peu de faiblesse, exploitant les phrases musicales les plus aguicheuses avec trop de zèle ou portant le chant vers des zones hasardeuses. ( gâchant un peu du coup la blague du titre “HMS Conan”) Cependant 1968 est un train de ligne efficace tracté par une locomotive rythmique réjouissante, chaque morceau tirant sa puissance du moteur basse/batterie .

Fortuna Havana est composé de morceaux aux boucles aguicheuses déclinées sur différents tons et enrichies au fur et à mesure. Pleins de cet aspect “HMS Conan” ou “Vorpal” ne subissent pas d’usure prématurée au fil des auditions, signe de compositions bien ajustées et s’arc-boutant sur les classiques, comme le démontre “War Dogs” qui pioche allègrement dans le répertoire des années 60-70. Le pur stoner nerveux de “Duchess” qui se pose en parangon du style pourrait être l’emblème de l’album. Il va caresser au passage un peu de psych annonciateur de ce que fera 1968 par la suite. Néanmoins il faut attendre “Fortuna Havana” pour en prendre plein les esgourdes et goûter totalement aux atouts de la plaque (et ce avant même que l’ours derrière les fûts n’use de son aguicheuse cowbell annihilant toute tentative d’objectivité de la pat de l’auditeur qui se demande alors s’il n’y en a jamais assez).

Que s’est-il donc passé en ressortant les fringues de papa du placard? Fortuna Havana a eu au moins le mérite de synthétiser les débuts de 1968. Et vu qu’il s’agit d’un album sur les débuts, on ne saurait que trop vous recommander d’aller écouter ce qui s’était fait sur Balads of the godess et pourquoi pas attendre que 1968 daigne sortir un nouvel album fait cette fois de pistes originales.

Bleeding Eyes – Golgotha

 

J’avoue à ma courte honte que je n’étais jamais tombé sur Bleeding Eyes et sans doute y aurais-je trempé une esgourde avant ce jour je l’eus classé parmi ces groupes capables de faire du bon sans marquer cependant mon esprit au fer rouge. Rattrapant mon retard je suis monté dans la tour renfermant les saintes archives de Desert-Rock.com.

Ouvrant de de poussiéreux compendiums (Tel le sulfureux Demonium In Flaux Clunis dorminetum que vous pourrez compulser ici.), j’ai pu constater que ce quintette italien poussait dans la langue de Dante un stoner doom aux accents sludge qui ne demandaient qu’à trouver une voie un peu plus fascinante. Et si je suis allé chercher c’est bien parce qu’il y avait des choses dignes d’interpeller l’auditeur sur cette nouvelle plaque depuis six ans, Golgotha.

Les officiant plongent l’auditeur d’entrée dans leur nouvel univers. Quelque chose de sombre et de froid, un monde peuplé de sons fantomatiques, de plaintes lancinantes et d’horrifiques imprécations. Il aurait pu s’agir de doom mais le fait est qu’une fois passé les quatre premières minutes d’”El Principio” on sombre dans un sludge non pas crasseux mais oppressant et vicieux.

Sabir d’anglais et d’Italien, le chant est tenu par une sorte de moine dément tel le personnage de Salvatore dans Le Nom de la Rose. Cette voix des enfers tranche avec le style sludge, bien souvent enrobé d’une astucieuse distorsion, il se pose avec naturel sur le poisseux des guitares et de la batterie.

Je parlais de Salvatore, le “sauveur”, et il pourrait en être question.  Si Golgotha est déconseillé aux cœurs légers, en revanche pour qui se trouve en peine et cherchant quelque exutoire il se peut qu’il en ressente quelque contentement.

Les morceaux se jouent au bord de l’abîme. Au confluent du Styx et des rivières du métal. Il se mêle au sein de Golgotha hargne et sludge (“In Principio”; “1418”; “Inferno”…) mais aussi puissance du death mélodique, lyrisme du post (“La Chiavi Del Pozzo”) et classicisme de divers genres heavy (“In Principio”; voire prog (solo d’outro de “La Verità”). Le tout est passablement torturé et tourné sans surprise vers une Apocalypse biblique dont le titre de l’album n’est qu’un préambule.

Au bord du Styx nous y sommes mais puisqu’il est question de salvation, passé une bonne première moitié d’album plein de la noirceur du groupe, je ne peux m’empêcher de ressentir la lumière contenue dans “Confesso” et “La Verita” et me dire qu’il y a après tout un salut possible (On a dû fréquenter les mêmes curés au catéchisme, des jésuites de la pire espèce à priori). Ce Salut tout relatif cependant car ne se reniant pas, Bleeding Eyes clôture sur un “Inferno” dévorant de lourdeur et pessimiste à souhait. Notons tout de même le peu de soin porté à l’outro, fait désolant pour un album jusque-là plutôt réussi.

Au final ce qu’il faudra retenir de Golgotha, c’est que loin d’enfoncer le clou du repentir Bleeding Eyes réussi un album entier tout en progression et donc loin d’être monomaniaque du genre. Il fait passer des émotions au travers de sa musique et reussi à entamer le dialogue avec l’auditeur. Prés 50 minutes de réflexion mystique efficaces et sans lourdeur dialectique, c’est bien plus efficace qu’un moralisateur ecclésiastique en chaire.

 

Volcanova – Radical Waves

Tout est surprenant chez Volcanova : leur origine géographique, leur genre musical… et la qualité de leur album ! Contrairement à ce que laisse supposer cette pochette un peu clichée mais sympa, le groupe ne vient pas d’une région richement dotée en plages tropicales ou spots de surf : le trio vient d’Islande, une patrie-île aussi fertile en groupes de stoner qu’en palmiers – c’est tout dire. Formés en 2014 autour du chanteur-guitariste-compositeur Samúel Ásgeirsson, le line up s’est stabilisé ces dernières années, sans toutefois parvenir à s’exporter en concerts au-delà de leur (petite) île, si ce n’est à travers quelques dates écossaises.

La seconde vraie surprise au sujet de ce Radical Waves tient donc au style musical qui soutient cette belle galette (10 pistes pour exactement 45 minutes de musique) : Volcanova est un groupe de stoner ! Un vrai, comme on en voit peu de nouveaux finalement ces dernières années. Mais pas forcément un stoner classique, bas-du-front, binaire et rébarbatif. Le stoner chez Volcanova est le fil rouge ténu, qui donne son liant à 10 compos variées, où l’hybridation musicale tient une large place. On en prend conscience dès l’intro, l’éloquent « Welcome », un instrumental de moins de 2 minutes de pur stoner-doom cliché, riffu et lent comme on aime, qui est enchaîné sans rupture avec le brillant « Where’s the Time », un titre punchy et enjoué, dont la ligne de basse sautillante fait lever les sourcils avant d’entendre l’incisif riffing 6-cordes prendre part au débat. Un peu plus loin, le groupe développe un refrain en chœur (une technique qui peut vite franchir la limite du ridicule, mais bien maîtrisée ici, ainsi que sur d’autres passages du disque, à l’image du refrain de « Super Duper van » ou de celui de « Stoneman »), puis un petit solo de fort bonne tenue vient joliment clôturer le titre, finalement bien représentatif de la production du groupe – même si c’est réducteur, un paquet de plate-bandes musicales étant foulées par nos sympathiques nordiques au fil de ces compos hautes en couleur.

L’ensemble est solidement renforcé par une armada de riffs, tous plus heavy et catchy les uns que les autres, clés de voutes de compos qui n’en demandaient pas tant : « I’m Off », « Stoneman », « M.O.O.D. »… Tout cela dépote proprement, sur des rythmiques tout aussi variées, allant du plus excité (« Sushi Sam », qui aurait pu trouver sa place sur un vieux Fu Manchu, période insouciante) au plus lent (« M.O.O.D. » dont certains plans sont une belle démonstration doom). Cerise sur le gâteau, un vrai travail est proposé sur les guitares, qui donne un vrai relief aux morceaux : soli en pagaille (plusieurs techniques), plans en harmonie, travail sur les sons…

Comble de l’audace, le combo n’hésite pas à utiliser des artifices aussi saugrenus (!) que le « tapage de mains » ou la mythique cowbell, et va orner ses titres de plans jazzy ou prog, sans qu’on n’ait, jamais, rien à y redire.

Bref, penchez-vous sérieusement sur ce combo, dont le disque, sur un petit label, ne devrait malheureusement pas faire parler autant qu’il le mériterait. Vous ferez non seulement œuvre utile, mais aussi du bien à vos cages à miel – garanti sur facture.

Psychlona – Venus Skytrip

 

Avec de cradingues oripeaux Desert Rock à souhait, signant un parcours fait d’errances rythmiques, de rencontres hasardeuses dans des Kebabs douteux et de passages individuels de groupes en groupes, Psychlona était à la tête d’une précédente production foutrement Stoner qui nous avait convaincue avec un je ne sais quoi de pas assez. (Chronique disponible ici) Le quartet anglais de Bradford revient à bord d’une plaque intitulée Venus Skytrip et toujours propulsée par un Ripple Music gage de qualité.

Les quatre comparses ne gardent pas bien longtemps le déguisement de l’ivrogne bon à rien qu’ils se sont taillés (En fait, pas plus loin que leur autobiographie). Leur musique n’est pas une tâche de picole faite au hasard sur le plastron de la scène stoner, il y a de la maîtrise, de l’expérience et du travail.

La galette part fort sur fond de samples de poste de commande : “Blast Off” livre un chant scandé comme une Check List poussant l’engin musical au décollage. Il s’égrène alors que le morceau prend de la hauteur. Une mécanique gracieuse et puissante aux sonorités grasses de cardes et de batterie pétaradante. Une fois la mise en orbite réalisée, c’est très logiquement que déboule en apesanteur “10000 Volts”. Le voyage vers Vénus peut réellement débuter, la lenteur des mesures est régulièrement corrigée par la puissante mise à feu d’un duo basse guitare. Il faut bien cela pour naviguer à bord de ce lourd vaisseau.”Resin” en est un autre bel exemple.

La puissance calme que sait distiller Psychlona une fois perdu toute gravité lui permet de produire un psych planant et émaillé de contrepoints percutants ne laissant jamais l’auditeur s’endormir aux commandes de la navette. “Star” ou “Edge of the Universe” ponctuent le voyage de mirages entre Fu Manchu et Truckfighters proprement enthousiasmant sans diluer l’identité du quartette.

La rentrée dans l’atmosphère sur “Tijuana” accélère et secoue l’auditeur en miroir de la piste d’introduction, puis c’est la sortie extra véhiculaire sur “The Owl”. Il n’y a quasiment pas d’atmosphère et le corps musical flotte, éthéré, rebondissant de temps en temps sur le sol poussiéreux et désertique. Le goût de déjà vu que l’on ressent tout au long de l’album ne s’estompe pas ici, il est à penser que plutôt qu’un Venus Skytrip nos sens auraient été le jouet de quelque psychotrope. Peut-être bien, mais quoi qu’il en soit l’illusion est convaincante et il faut admettre une correction massive du son depuis la dernière rondelle. Le passage du DIY au mixage pro change sacrément la donne. La qualité de l’enregistrement sur cette seconde plaque donne un cachet bien plus grand à la musique de Psychlona qui peut ici enfin exprimer pleinement tout son talent.

Si Venus Skytrip démarre comme un Kyusslike et lève parfois le lièvre de références trop évidentes, on en vient très vite à dire: “Rien à foutre! Roh la belle Fuzz! Roh la belle rythmique ! Waawww cette ligne de basse! Hannn la batterie !” Un feu d’artifice c’est toujours un peu pareil mais tout en étant jamais la même chose. S’attaquer à Venus Skytrip garantit de revenir souvent sur l’objet car il est jouissif, que demander de plus?

Se connecter