Bison Machine – Seas Of Titan

 

Seas of Titan vient faire sonner de nouveau les notes de Bison Machine après quatre ans d’absence. (si on excepte un Split et un single présent d’ailleurs sur cette plaque) La présente galette est signée chez Small Stone Records ce qui en soit devrait nous donner un album de bonne facture.

Les gars du Michigan nous gratifient cette fois d’un album qualitatif mais sans révolution. Les morceaux biens aboutis jouent fort, la piste d’introduction, “The Tower”  tricote plus vite que mémé à l’approche de l’hiver et annonce ce qui va se passer par la suite. Comme déjà constaté de par le passé Bison Machine joue tout en légèreté et finesse malgré son nom. Même si oui, ça décrasse le cornet quand la gratte attaque fort comme sur “Cloak & Bones”, je vous invite à savourer le jeu de questions réponses que se jouent guitare et basse avant de se lancer dans une course à en perdre haleine et à laquelle participe sans se faire prier la batterie.

Un pur morceau de blues “Echoes In Space” vous permettra de reprendre votre souffle dans cette course folle…enfin pas tout à fait, car repris par cette frénésie qui semble les caractériser, les gars accélèrent le rythme une fois de plus et invitent l’auditeur dans la danse.  Même sur “Seas Of Titan” qui déroule une intro entre Pink Floyd et Kraftwerk sous forme de Spoutnik musical ça fini par rouler comme sur des montagnes russe une seconde après l’accalmie.   Décidément, le quartet a de l’énergie à revendre et ne se repose jamais. La conséquence est que l’album file à une vitesse fulgurante et on se retrouve un peu con une fois que “A Distant Sun” a sonné le rappel.

Le quartet de Bison Machine aura su maintenir le suspens avant de livrer ce Seas of Titan et cela débouche sur une réussite plutôt nette. Alors que l’on pourrait s’attendre à un univers bas du front et joyeusement défouloir, on se retrouve avec un album qui file comme un bovidé bionique piqué au fer rouge et dont la mécanique est joliment assemblée. Tout ça va si vite que je me suis retrouvé à imaginer la sueur me couler le long du dos lors d’un de leurs prochains concerts.

 

Kadavar – For The Dead Travel Fast

 

Nom d’un cactus! Voici revenu, le trio le plus velu d’outre Rhin, j’ai nommé Kadavar, ce groupe qui sent bon le bois de planche de scène, ce trio soyeux comme un chat angora, ce chatoyant Bensimon de la fripe, bref KA.DA.VAR meuf/mec! Que s’est il passé cette fois? un artwork transylvanien. Un titre, For The Dead Travel Fast qui plante un décor digne de Nosferatu et fait référence au vers “[…] die Todten reiten schnell !” issu du poème Lénore de Gottfried August Bürger (Sans rapport avec une lessive et Disponible Ici). Cette référence gothique est citée notamment dans Dracula de B. Stoker (Ouai, on a des lettres chez Desert-Rock) Alors qu’en est-il? Nos teutons s’érigeraient-ils en nouvel âge de l’obscurité faite musique? Ouvrons le bal (des vampires) tout de suite pour savoir de quoi il retourne.

A la première écoute de ce nouvel opus, on découvre une meilleure maîtrise du nouveau studio, le son semble plus rond, plus chaud. Coté compos, Kadavar a fait du chemin depuis ses premiers albums, d’ailleurs notre rédaction s’était interrogée autour de l’esprit de recherche qui anime le groupe et ce dès Berlin. Les œuvres étaient empreintes d’audace et déstabilisaient parfois l’auditeur, cette nouvelle galette ne fera pas exception.

Avec For The Dead Travel Fast la machine Kadavar ajuste son tir. L’album n’est pas une série de tronçons empreints de la marque de l’un ou de l’autre des musiciens (J’avais eu cette nette impression à la sortie de Rough Time.) Lupus pousse la note haut, très haut  sur “Evil Forces” tel un Beegees tout en canines, le chant en chœur est largement maîtrisé sur “Saturnales”, l’énergie des trois instrumentistes frappante sur “Poison”. Tout ceci concourant à former une plaque riche bien que déstabilisante pour qui voudrait voir dans Kadavar un groupe qui ne devait pas évoluer.

Que reste-t-il du Kadavar dès début? Le solo de “Children of the Night”, l’esprit de l’intro de “Dancing With the Dead”, Le swing bluesy de “Long Forgotten Song” (A mon avis le morceau le plus prenant) et enfin et surtout une qualité de composition indéniable tout du long, un travail toujours léché et au cordeau. Mais il s’installe autre chose chez le trio berlinois comme le montrent “Dancing With The Dead” et son ambiance pop sur fond de saturation, l’outro de “Demons In My Mind” et ses relents de Berlin, “The Devil’s Master” et “Saturnales” qui sonnent comme des pièces dédiées au cinéma. La couleur des compositions relève parfois plus du western spaghetti que d’un Dracula et c’est surprenant au vu du thème choisi.

Personnellement je ne recommanderai pas cette galette aux fans de la première heure qui auraient aimé garder l’énergie old school des débuts. For The Dead Travel Fast est un album moins énergique, j’en ai peur, plus mid tempo que ce qui n’a jamais été réalisé par le groupe, il sonne la fin d’une époque pour notre trio. L’enchainement des morceaux laisse une impression de platitude et de manque de spontanéité. Donc oui, l’album est réalisé avec le souci du détail, c’est un travail attentif, soigné, mais à mon sens Kadavar y a laissé des plumes. Un album Pompier là où j’aurais aimé retrouver du Fauve.

For the Dead Travel Fast est somme toute la suite logique de la carrière de Kadavar, une plaque qui ne m’aura pas fait sauter au plafond mais qui garde toute la qualité d’écriture des productions précédentes en explorant des voies loin des clichés du genre. Kadavar, c’est un peu comme un adolescent, tout petit il faisait la joie de tous et on pensait qu’il allait rester comme ça toute sa vie, mais le poupon a grandi et à présent il montre de la dualité, se construisant sans rejeter ce qu’il fut mais affirmant sa personnalité sur la base de ses rencontres. Bien malin celui qui dira quel individu mature deviendra le groupe. En attendant, l’ado qu’on a là n’est pas encore tout à fait repoussant  et on est toujours curieux de l’écouter se réinventer

 

Kal-El – Witches Of Mars

 

 

Nous avions laissé les Norvegiens de Kal-El quelque part entre Coachella Valley et la nébuleuse d’Orion avec un précédent album qui jouait plutôt pas mal du côté du Stoner à tendance hyper espace. Le quartet revient cette fois avec un nouvel album intitulé Witches of Mars et une variation de line-up pour la guitare. Compte tenu de la facture du précédent album il eut été dommage de ne pas laisser traîner son oreille du côté de celui-ci.

Du point de vue de l’artwork, l’album s’adresse toujours aux fans de Si-Fi old school. Du côté de la musique, cette fois Captaine Ulven a emmené son équipage sur la planète rouge et le sol y est généreusement désertique. Gratte aride, riffs accrocheurs comme du granit, Kal-El fait une fois de plus le job pour se qualifier dans la course Stoner. La voix du Capitaine apporte toujours une touche Space/Psyché à la galette.

Soyons francs, l’environnement ne varie pas trop depuis Astrodoomeda. On se retrouve dans l’espace, les compos poussent toujours comme une bonne paire de booster sous son siège. Pour autant en surface quelques plaisantes mignardises attirent l’attention. Le titre “Anubiuous” fini par fondre les instruments en magma pour ne faire ressortir que la voix. L’intro de “Witches of Mars” nous offre le murmure de sorcières aux gorges de goules sur fond de percussions tribales avant que le tout ne monte dans des tours fort classiques.

Cette plaque contient donc un savoir-faire. Le swing fuzzé de Kal-El garantit toujours des morceaux à péter des nuques en live et l’âme de Kyuss est toujours bien présente, comme en témoigne l’intro d’”Incubator” mais avec une touche qui assombrit le tableau juste comme il faut pour offrir une ambiance inquiétante et alourdie.

Le morceau le plus barré dans le psychédélisme, “Moon Unit” est comme une divagation en plein soleil où sous l’effet de psychotropes qui annonceraient alors bien logiquement la conclusion de l’album avec une reprise réjouissante de “Cocaine”. Le quartet apporte au titre de JJ Cale une lourdeur plaintive où la gratte prend en assurance jusqu’à la déstructuration. Il est à noter ici que Kal-El deviendrait coutumier de la reprise puisque le précédent album se clôturait lui par une cover de “Green Machine” de Kyuss.

En conclusion de mes écoutes de Witches of Mars, je ne saurai que trop vous recommander d’aller faire un tour une fois de plus dans le vaisseau de Kal-El, ici pas de kryptonite, juste du bon son et une marque de fabrique qui s’installe gentiment dans l’orbite de la planète Stoner.

 

Monte Luna – Drowners Wives

Après l’EP The Hound sorti en 2016 et un album éponyme autoproduit en 2017, Monte Luna signe cette année chez Argonauta Record pour un album que je ne saurai recommander davantage. Dépouillé de toutes fioritures, il se cristallise autour d’un duo symbiotique de Texans déterminés à nous ouvrir à nouveau les portes de leur sombre dimension du dessous.

À eux deux, James Clarke et Philip Hook nous délivrent un lourd et lancinant doom mixé d’une main de maître par Chris Fielding (bassiste de Conan) au sein des studios Skyhammer. Déjà sur le CV ça commence à peser, on sent qu’il va falloir demander à mamie de sortir dans le jardin avant de brancher ces six pistes sur les enceintes du salon.

Et ça ne manque pas. Si « The Water Hag » s’introduit par le relaxant bruit des vagues glissant sur le sable, le riff de guitare qui suit sonne comme le glas de ce havre de paix. Croissant de manière crescendo, il nous envoûte, nous donne peu à peu le vertige jusqu’à ce que le sol se dérobe sous nos pieds. Suit alors une chute vertigineuse jusqu’à percuter la surface de l’eau, qui à cette vitesse s’avère aussi dure qu’un mur de briques.

L’ambiance morbide de Monte Luna, pleine de noirceur, est rendue possible par la lourdeur d’une guitare basse et grasse à souhait. Cette lourdeur est contrebalancée par le chant de James tantôt clair et élevé au-dessus du tumulte tel un phare dans une nuit de tempête, tantôt saturé et plein d’une puissance dévastatrice : « Man of Glass ». Mais que serait ce combo sans l’énergie de Philip Hook, qui derrière ses fûts porte chaque riff avec une force et une justesse admirable. Il s’autorise même un interlude tribal sur « Wild Hunt » en vue d’invoquer la Traque Sauvage de l’univers de The Witcher.

Parlons des références à cette œuvre d’Andrzej Sapkowski justement : « The Butcher Of Blaviken » n’étant autre qu’un des titres du personnage principal Géralt de Riv, « Wild Hunt » le nom anglais de la Traque Sauvage qui le poursuit, ou encore « Long Fangs » évoquant sans doute les crocs d’une des créatures que le sorceleur se doit de chasser. L’album en est infesté jusqu’à son titre, les Drowners (noyeurs) montres humanoïdes qui jaillissent des eaux pour ravir les imprudents trop fous pour se tenir à l’écart des rivages traîtres. Un univers inspiré donc, pour les gars d’Austin amateurs de DnD, Lovecraft et des Melvins.

Petit bémol néanmoins sur la durée des pistes. Là où le duo nous avait habitués à d’interminables morceaux s’étirant parfois jusqu’à 17 minutes, on atteint à grand-peine les huit sur cet opus. Un peu plus de 34 minutes en cumuler pour Drowners Wives face à presque 72 sur le précédent ; du simple au double ! Contrainte du label ou volonté du groupe de revoir sa stratégie ? C’est bien l’immersion dans la musique qui souffrira de ce revirement, car comme « Nightmare Frontier » l’avait prouvé par le passé, il faut davantage que deux ou trois minutes pour apprécier pleinement l’univers torturé d’un morceau.

L’album n’en sera par chance pas moins bon, comme en atteste « Scenes From A Mariage ». Il laissera simplement un léger sentiment de frustration pour les plus gourmands. Si ce n’est pas déjà le cas, foncez tendre l’oreille à cette galette (dont l’artwork de Zuhal Muhammad utilisé pour le single « The Water Hag » donne, selon moi, beaucoup plus de crédit à l’œuvre que celui de Becky Cloonan). Et pour ce qui est de découvrir la performance scénique du duo, rendez-vous le 29 octobre à Volmeranges-Les-Mines en Moselle, pour l’unique date en France de leur tournée.

Nightstalker – Great Hallucinations

 

Il y a de ces groupes avec lesquels on est parfois bien en peine de trouver la raison pour laquelle on les aime. En ce qui me concerne c’est le cas avec Nightstalker (Heureusement je ne suis pas le seul à les aimer chez desert-rock.com). Bien entendu je pourrais avancer des tas d’arguments mais rien qui ne puisse justifier que j’aime ce groupe plus que beaucoup d’autres du même tonneau. Ça tombe bien, les grecs sus cités viennent de passer chez Heavy Psych Sounds Records pour sortir Great Hallucinations et je me suis dit que c’était l’occasion de faire mon bilan introspectif.

Voilà belle lurette que ce quartet hante épisodiquement les salles de concert poisseuses de toute l’Europe et livre son Stoner aux oreilles amatrices du genre. Great Hallucinations ne surprend pas en soi. On retrouve le chant plaintif de Argy. Sa litanie de chien mouillé fait toujours mouche et si ce dernier sait encore montrer les crocs on pourra constater qu’il ne mord pas

Cette dernière production mid-tempo tout du long contient sans doute à cause de cet état de fait beaucoup de mélancolie. (En même temps quand on intitule des composition “Sweet Knife” ou encore “Sad Side of The City” il ne faut pas s’attendre à un débordement de gaudriole.) Great Hallucinations pourrait donc passer pour un album qui manque de Watts alors qu’il n’en est rien. Le rythme est là, le tout est bien balancé et tout s’accorde. La voix sonne juste parmi des instruments qui ne se tirent pas la bourre et réussissent à se frayer un chemin collectif qui ne va pas convoquer qui que ce soit d’autre que Nightstalker. N’en déplaise à certains de nos rédacteurs qui voient dans Nightstalker un parangon de Monster Magnet. (N’est-ce pas Laurent?)

Great Hallucination est un album dont on pourrait dire qu’il “spliff”. Le premier titre “Black Cloud” faisant office de montée et l’enchaînement du reste laissant planer l’auditeur tout en offrant une multitude de choses sur lesquelles s’arrêter; le groove de “Sweet Knife”, la sentence martiale de “Seven Out Of Ten”,  le solo de “Cursed”, le pont sur “Half Crazy”, l’intro de “Hole In The Mirror” où encore la jam symbiotique sur “Great Hallucinations”, de celles qu’on ne rencontre que chez les groupes de talent qui peuvent allumer des stades entiers grâce à leur musique. Il ne s’agit là que d’exemple et pour creuser la question il faudra passer par des écoutes répétées et goulues.

Pourquoi j’aime Nightstalker? parce que ce groupe a son identité propre et qu’il reste fidèle à lui-même depuis le début. Sans chercher la faille et s’appuyant sur un classicisme certain. Great Hallucinations n’échappe pas à la règle, il est sans effet de manche, juste un album carré, personnel où tout se met en place avec harmonie. Un conseil, si vous cherchez un trip, allez gober ce buvard-là, il devrait vous offrir un voyage de 42 minutes aussi fascinant qu’apaisant.

 

Alchemical Wake – Cassiopea

Ce disque est pas passé loin de l’oubli le plus total. Dans le flot d’albums qui sortent chaque mois, il est difficile d’identifier les groupes à potentiel, les albums qui ont “ce petit truc” qui mérite une seconde, puis pourquoi pas une troisième écoute… Alchemical Wake ne fut pas de ceux-là, et on n’est pas passé loin de le retrouver perdu au fond du disque dur. Sans cette petite touche d’abnégation (et toujours ce professionnalisme sans faille) votre serviteur serait passé à côté de ce pourtant excellent disque. Car il en faut un paquet d’écoutes pour le digérer celui-là !

La musique du duo sarde est aride, leur doom est brut, austère, froid et simpliste. Nos deux jeunes italiens développent un spectre musical qui emprunte à plusieurs écoles du doom moderne. En premier lieu, largement, on entend du Ufomammut : ce riffing froid et dur, ce goût pour la lancinance et la répétition ad libitum de ses mêmes riffs… On entend même à de rares occasions (sur “Andromeda” ou “Libra” par exemple) des lignes vocales au traitement sonore proche de celles de Urlo, le bassiste-vocaliste du trio de leurs compatriotes. On entend aussi du Bongripper chez Alchemical Wake, et oui ! L’intro de “Libra” par exemple ou “Noctua”, même si elles ne peuvent pas se prévaloir du son gras et massif des grands maîtres doomsters de Chicago, proposent certains de ces riffs emblématiques et une succession de “virages” ou parenthèses sonores très intéressants (en particulier toutes les relances de “Noctua” vers un bien beau final). Et puis on entend de l’indus, du sludge…

Le duo est jeune (existent depuis quelques années seulement, c’est leur premier album) et la marge de progression existe. La mise en son notamment se cherche un peu : même si la lourdeur propre au genre est là et bien là, ça manque de rugosité, de graisse et de colle. Ce son est efficace, mais trop conventionnel pour se distinguer. Autre remarque sur les compos justement : certains morceaux se perdent un peu dans la répétition, leur cheminement pouvant apparaître confus. Pour autant, on se laisse quand même absorber par ces colosses (qui dans certains cas vont taquiner les 14 minutes) sans vraiment s’ennuyer… pour peu qu’on soit prêt à se laisser absorber. Car répétons-le, ce disque est difficile à cerner, le volume des riffs, leur grâce, ne convainc pas rapidement. Mais dès lors que l’on laisse sa chance au produit, on est conquis.

On recommandera donc ce disque aux amateurs de doom dans ses penchants les plus modernes, quand il est lent, lourd et répétitif en particulier.

 

Crypt Sermon – The Ruins Of Fading Light

Ozzykiel 25 :17 :
Le riff des vertueux est semé de fuzz
Qui sont les influs électriques
Que fait sans fin surgir l’œuvre du malin.
Béni soient les hommes de bonne volonté
Qui, au nom du heavy se fait les bergers du metal
Qu’ils guident dans la Valley d’ombre, de la mort et des larmes
Car ils sont les gardiens de leur art
Et la providence des groupes égarés.
J’abattrai alors le bras d’une terrible colère
D’une vengeance furieuse et effrayante
Sur les hordes impies qui pourchassent et réduisent à néant les brebis de Dieu.
Et tu connaîtras pourquoi mon nom est Black Sabbath
Quand sur toi s’abattra la vengeance du Tout-Puissant.

La sortie du premier album de Crypt Sermon avait fait l’effet d’un murmure persistant au sein de la cathédrale du doom, séduits qu’étaient les plus informés à la découverte d’Out Of The Garden, premier album magistral d’un doom aussi épique qu’héroïque. Empruntant à Candlemass son aspect conteur et ses vocaux chiadés et à Trouble sa préoccupation du riff et ses considérations religieuses, le quintet de Philadelphie avait tout de même très vite révélé ses intentions de se placer dans le revival heavy actuel, ne serait-ce que par ses visuels et ses accointances de tournées, avec notamment Eternal Champion, Smoulder ou Visigoth.

Le second album du groupe lève les derniers doutes sur leurs intentions : oui Crypt Sermon est un groupe de heavy metal, avec certes des accointances doom mais les tempi, les riffs de leur second effort sont une déclaration au revival heavy. Et à Jésus aussi. Car aussi improbable que cela puisse paraître, malgré l’intégralité des paroles liées à la Bible et malgré des iconographies religieuses (de Gustave Doré), plein l’insert, l’aspect white metal n’avait pas été tant discuté en 2015. C’est aujourd’hui un pendant de leur propos qui ne fait plus aucun doute, voyant Crypt Sermon rejoindre Trouble et plus récemment Witch Hazel dans leur prêche à guitares distordues. Mais quid des qualités de l’album me direz vous ?

The Ruins Of Fading Light est un disque exceptionnel. Exceptionnel par son travail sur : 1/ les riffs, fourmillant d’idées, réussissant le périlleux exercice de rester dans le champ défriché des grands anciens sans jamais sembler emprunter aux autres et  2/ sur les lignes vocales. Rendons à Brooks Wilson ce qui appartient au divin, son chant est sublime, ses paroles, enfin son prêche, donne quelques unes des plus belles lignes vocales du genre (la volonté de varier amène parfois quelques drôles de moments comme le pont d’« Our reverend’s Grave » où l’on jurerait entendre un hommage à « Footlose » de Kenny Loggins ce qui, aussi improbable que cela paraisse n’est pas dans ma bouche une critique). Si, tel Saint Dave, vous ne croyez que ce que vous entendez (évangile selon Saint Vitus), « Key Of Solomon » est probablement l’hymne metal de 2019 pour quiconque porte barbe ET veste à patch. Ce second album pousse finalement plus loin les belles promesses de Out Of The Garden et, avec un simple léger changement de line up (Franck Chin, ex-Vektor, ayant joué auparavant avec quelques uns de ses nouveaux collègues au sein de Daeva, prenant la basse), le groupe réussit à être plus épique (« The Snake Handler »), plus cinématique (trois interludes et des ambiances extrêmement travaillées) et plus mélodique (« Christ is Dead ») que son pourtant impeccable premier album. Plus qu’un tour de force, un miracle divin ?

 

Point vinyle :

Dark Descent Records c’est comme les places à l’église, si tu t’y prends au dernier moment, il ne reste que les bancs du fond (black). Les places près de la nef sont parties depuis longtemps (Blue/Grey Vinyl). Il reste toujours possibilité de s’asseoir sur les genoux du prêtre (Discogs) mais ça risque de vous coûter cher.

Goatess – Blood & Wine

Dix ans de carrière, troisième album au compteur, et on ne peut pas dire que Goatess occupe aujourd’hui la place qui lui revient en terme de notoriété, au regard de la qualité de ses productions. Une activité scénique trop réduite, une distribution discographique basique… Difficile d’en isoler le ou les motif(s). Quoi qu’il en soit, c’est avec une certaine appétence que cette offrande est accueillie par votre serviteur. Première surprise : gros changement de line up ! Samuel Cornelsen a récupéré la basse des mains de Peter Svensson, mais surtout,  Karl Buhre est au chant à la place de l’emblématique Chritus Lindersson ! Remplacer l’un de ses membres fondateurs, et accessoirement un vocaliste qui a tenu le micro pour des groupes comme Lord Vicar, Count Raven, St Vitus, Terra Firma, pour le remplacer par un inconnu est un geste que l’on qualifiera d’audacieux ou de suicidaire ! Le quatuor suédois fait preuve de pragmatisme et fait un gros pari sur l’avenir sans doute…

Pour être honnête, au bout de 8min15 (c’est-à-dire la durée de « Goddess », titre introductif) nos doutes sont balayés, pour deux motifs a minima : d’abord, ce titre est un petit bijou, reposant sur un riff tout simplement impeccable, qui se trouve affublé ici d’un gimmick de production aussi saugrenu que visionnaire, à savoir un petit passage de clavier (comme un violon) qui donne au morceau le trait de génie qui participe à développer une sorte de moment de grâce sur toute la durée de la chanson. ce truc est susceptible de vous rester gravé dans la ^tête un paquet d’années… Le second facteur rassurant est le chant de Buhre. Lindersson était talentueux, efficace et emblématique… mais aussi un peu « daté » dans son style de chant. Buhre apporte une profondeur et une densité qui transcendent la musique du groupe ; sa technique est impeccablement adaptée au style Goatess, et se révèle l’un de ses points forts désormais. Doté d’un chant plus grave que son prédécesseur, Buhre amène les aspects doom du groupe dans des sonorités plus contemporaines, Lindersson les maintenant auparavant plutôt dans les influences des groupes de doom des années 80-90. Et quant aux plans plus stoner, l’autre des facettes caractéristiques du combo, sa technique les transcende de la même manière pour renforcer l’hybridation qui a toujours été le point fort de Goatess.

Niveau compos, on n’était pas trop inquiet, les albums précédents des suédois ayant déjà fait la preuve de leur talent dans ce secteur de jeu. Les neuf titres sont tous excellents, et l’on ne s’ennuie jamais, durant plus d’une heure de musique. On retiendra en particulier la puissance de « What Lies Beneath » (tour de force de Buhre, encore), les plus stoner « Dunerider » et « Stampede », les plans atmosphériques de « Jupiter Rising » (qui rappellent My Sleeping Karma), ou encore cet excellent « Blood & Wine » de 14min, dont une seconde section de stoner très heavy, en mode instrumental puissant et lancinant.

Inutile de vous faire un dessin, Blood & Wine, pour peu que vous soyez prêt à accepter ce changement dans le chant, est probablement le meilleur album de Goatess. Si vous connaissez la qualité des précédents, vous saurez appréhender la portée de cette phrase. Reste à espérer retrouver le groupe un peu plus actif sur les planches, pour transformer l’essai et trouver la place qu’il mérite dans les meilleures formations du genre.

Mars Red Sky – The Task Eternal

Trois ans ont passé depuis « APEX III ». Trois ans depuis le dernier album et voilà que déboule le dernier rejeton majeur de la famille Mars Red Sky, un LP glouton et consistant de trois quarts d’heure qu’il nous aura fallu écouter bien plus que ses aînés pour nous en faire une idée précise et une appréciation juste.

« The Task Eternal »

Pourquoi ? Tout simplement parce que le bébé n’est pas aussi évident que le reste de la discographie. La première écoute confirme que le trio est bien assis sur ses fondamentaux, on est immergé de suite dans l’écrin que troussent les Bordelais. Voix haute, guitare et basses grasses, batterie pachydermique, le terrain est connu. Pourtant le silence faisant suite aux huit titres nous laisse avec une étrange sensation de routine. En effet aucun titre, a priori, n’est venu nous titiller les esgourdes par une mélodie nouvelle, une folle idée. Non pas que la track liste soit mauvaise mais l’ensemble marque le pas et souffre d’une évidence. La patte sonore Mars Red Sky est tellement identifiable qu’elle perd en spontanéité et en surprise. Le défaut de sa qualité.

Mais c’est mal connaître les Bordelais. Penser que le ptit nouveau ne serait qu’une redite des albums précédents serait une erreur. Et fort de cette idée, un jour nouveau apparaît à l’écoute. Car oui, la richesse de  «The Task Eternal » vient de la production et de ce que Mars Red Sky arrive une fois de plus à être sacrément intelligent dans sa manière de composer. Pour ce faire il faut aller écouter le diptyque « Recast/Reacts », une dinguerie musicale, dense, riche de mille pirouettes stylistiques, une pièce maîtresse pour qui cherche à comprendre ce que « composer » veut dire. Cette richesse progressive sied particulièrement bien au trio et on serait curieux de les voir se coller à l’exercice de l’album concept. Les autres titres renferment eux-aussi leur petite surprise pour qui saura prendre le temps de les apprécier. On ne saurait que trop vous conseiller d’attarder votre écoute sur la basse de «Hollow King » ou la merveilleuse outro acoustique « A far cry » qui permettent d’enrichir The Task Eternal.

Le temps justement fera peut-être office de juge de paix concernant cet album et lui accordera une place égale dans la discographie du groupe. Car l’album semble tout de même moins impactant, moins direct que ses aînés. La faute à des mélodies peut-être moins accrocheuses, à notre exigence trop poussée concernant le trio ?

Toujours est-il que ces nouveaux morceaux imprégnés de la patte « MRS » s’intègrent parfaitement en live et nous promettent tout de même de beaux et épiques instants sur scène.

Mars Red Sky offre avec The Task Eternal une belle continuité à son univers sans toutefois repousser les frontières de sa folie créatrice. Il s’agit d’un jalon solide de la discographie asseyant un peu plus l’identité des bordelais sans pour autant la transcender.

Cain – Cain

Tout le monde connaît Doom, le groupe, combo de… death-crust bien crade des années 80 en Angleterre, qui vivote toujours aujourd’hui à l’occasion de quelques concerts plus rémunérateurs que fondamentalement excitants. Au début des années 90, deux des membres de Doom (le groupe qui ne fait pas de doom, donc, vous suivez ?) décident de monter un projet pour… faire du doom ! Et du coup ils l’appellent… Cain ! (vous les sentez, les génies du marketing aux manettes ?). Jon Pickering et Pete Nash, donc, s’en vont recruter une paire de potes (eux aussi issus du metal extreme, pas la panacée à l’époque, mais une voie musicale pourvoyeuse de pas mal de glorieux groupes anglais de fin du siècle) et se retrouvent autour de quelques pintes et quelques ustensiles électroniques divers (pédales d’effets, samplers…) pour bidouiller et expérimenter. Quelques concerts autour de leur charmant patelin (la joyeuse et luxuriante Birmingham) leur permettent de dégoter un deal vinylique pour un premier album, qui marche pas mal. Malheureusement, le groupe se disperse, et malgré une poignée de concerts supplémentaires, se sépare… Et (attention : surprise) ils ne se sont jamais reformés depuis ! (avouez-le : celle-là, vous ne vous y attendiez pas).

Lee Dorrian, maître-activiste du doom anglais depuis quelques décennies (à travers Cathedral ou son honorable label Rise Above) décide en 2019 de mettre ses moyens au service du souvenir perdu de ces trop méconnues vieilles gloires locales, et propose donc une re-sortie de leur unique album, initialement sorti en 1993 mais jamais réédité, sur un support qualitatif, mais fidèle à la vision du groupe de l’époque.

Et au final, inutile de tergiverser, on a pour partie exactement ce à quoi on s’attendait dans la platine : un vieux doom sous influences directes des années 70-80. C’est-à-dire qu’à l’époque, les groupes de doom se comptaient sur les doigts de la main : Trouble, Candlemass, St Vitus, Pentagram… Du old school absolu. Même Pentagram, lancé sur les mêmes bases d’influences, n’est encore qu’en phase embryonnaire à l’époque. Mais plus que tout, l’origine matricielle de tout ce bazar est à retrouver derrière l’AUTRE groupe de Birmingham, tant l’ombre du maître Iommi se retrouve derrière la plupart des riffs de ce disque, et tant le premier album du Sabbath Noir a teinté l’ambiance lugubre de ce disque.

Il faut dire d’ailleurs que l’ambiance est probablement le point fort autant que la pierre angulaire de ce disque : tout repose dessus. Le schéma de chaque titre se résume à un riff (les riffs y sont d’ailleurs fort bons, en général) et à une quantité d’effets et arrangements divers visant à constituer une texture sinistre, froide et glauque autant que possible. Il y a en effet beaucoup de machines sur ce disque : des samples, des effets sur les voix (echo a minima), de la reverb sur les grattes, etc…

Quelques titres viendront directement caresser l’oreille des vrais esthètes du bon vieux doom old school, à l’image du gracieux « Screams of the Reaper » et son riff en résurgence de « Symptom of the Universe » en plus lent, ou bien un « Crucify » qui rappellera les meilleurs riffs de Pentagram ou de Candlemass.

En revanche, une autre part de ce disque, résolument expérimentale, laisse plus circonspect : on pense à ce « Masters of Death » construit sur un sample gimmick de plus de cinq minutes avec des nappes et samples divers tout du long, ou ce « Lone Wolf » où les hurlements d’un loup entendus loin en fond se voient agrémentés pendant presque 10 minutes (!!) de délires bruitistes divers et variés, rappelant aléatoirement une ambiance de forêt nocturne, une usine de sidérurgie ou un vieux délire space robotique…

Et entre les deux, des titres « hybrides » proposent quelques riffs ou portions de structures intéressantes, larvés de sections noise avant l’heure, pseudo-indus ou space (comme sur  « Bleeding » ou le lancinant et très intéressant « Ultimate Elevation »).

La synthèse de ce déluge peu contrôlé de sons et de riffs se retrouve dans l’épique « Oberon : Desolate One », premier titre de la galette, qui va titiller le quart d’heure de riffs épiques, nourris de nappes sonores chelou et d’un chant évanescent.

La ressortie de l’unique album de Cain va donc au-delà du simple travail de mémoire : il s’agit d’une réhabilitation en bonne et due forme. Car ce groupe aurait pu (dû ?) avoir une reconnaissance supérieure. Il y avait du talent et de l’inspiration, des influences assumées mais un champ très propice à une évolution qui aurait pu être très excitante : en voyant ce disque comme la matrice un peu brouillonne d’une carrière qui n’aura pas eu lieu, on se dit que le potentiel pour une « nouvelle branche » du doom était présent à ce moment-là. Et si cette hybridation avait eu lieu, qui sait de quoi le paysage du doom actuel aurait l’air ? En tous les cas, l’écoute du disque nous ramène à une époque où le doom n’était pas encore un genre aussi codifié, où il était plus une question d’état d’esprit et d’ambiance qu’un travail sur le son, la technique ou les rythmiques. Une époque que les moins de 30 voire 40 ans ne peuvent pas connaître… Rarement voyage dans le temps aura été si vivifiant.

Firebreather – Under A Blood Moon

Déjà, quand on a découvert le premier album éponyme de Firebreather en 2017, on se disait que le trio suédois vénérait secrètement Matt Pike. En effet, leur sludge crasseux et d’une violence extrême était la suite logique des plus grands méfaits d’High On Fire. Fondé en 2016 des cendres encore fumantes du groupe Galvano, Firebreather avait rapidement attiré l’attention des amateurs du genre avec, donc, un premier essai d’une extraordinaire puissance composé de seulement 4 titres pour 32 minutes, le temps nécessaire pour s’immiscer dans votre tête et vous la retourner. Voici maintenant que déboule Under A Blood Moon, second effort du trio.

Dès les premières mesures, le ton est donné : il ne sera fait aucun prisonnier. « Dancing Flames » pose l’ambiance, et elle sera sombre. C’est lourd comme une vanne de Cyril Hanouna, pour vous donner une idée… Pourtant, le côté mélodique n’est pas oublié et le guitariste/hurleur Mattias Nööjd se fend même d’un petit solo bienvenu après plus de 7 minutes éprouvantes. Juste derrière, « Our Souls They Burn » vous éclate la mâchoire à grands coups de boutoir donnés sans sommation par la doublette basse/batterie. Autant vous dire que Firebreather n’est pas venu pour vous conter fleurette : le son est rugueux, viscéral, bouillonnant, épais… La clé idéale pour ouvrir les portes du Mordor, en quelque sorte…

« Closed Gate » ne vous apportera pas de répit et vos oreilles ordonnent à votre tête de se mouvoir en cadence d’avant en arrière. De toute façon, pas la peine de lutter, Firebreather a déjà pris le contrôle de votre corps. Le titre « Firebreather », lui, est un impressionnant magma sonique de sept minutes et demie où la tellurique guitare de Nööjd ravage tout. « We Bleed » enfonce le clou avant que « The Siren » (sans doute le titre le plus « abordable » de l’album) ne vous achève d’un coup de hache en pleine tête.

Autant vous le dire tout de suite, ce genre de groupe me laisse en général totalement froid et j’ai plus souvent l’habitude de volontairement les éviter. Mais Firebreather a été enrôlé par Monolord pour ouvrir leurs concerts lors de leur tournée européenne et j’ai donc décidé d’écouter Under A Blood Moon pour me faire une idée avant le concert, et ce malgré mes réticences initiales. Eh bien, même si je n’écouterai pas cet album en boucle pendant plusieurs jours, je dois lui reconnaître de nombreuses qualités parmi lesquelles une puissance de feu démoniaque, une ambiance apocalyptique assez impressionnante et des compositions capables de retourner les tripes des plus endurcis. C’est épuisant, on ressort de cette expérience totalement vidée mais, étonnamment, on a hâte de vivre çà en live… Il y a des fois où l’on aime se faire mal…

Daxma – Ruins upon Ruins

Abandonnons un instant la fuzz déchaînée et les mélodies saturées pour tendre l’oreille à Daxma. Ce groupe originaire d’Oakland en Californie vient de sortir un EP chez Blues Funeral Recordings * qui mérite une écoute attentive. Après un premier album intitulé The Head Wich Becomes the Skull édité en 2016 et constitué de six morceaux, le quintet américain revient cette fois avec Ruins upon Ruins. Une production minimaliste de seulement deux pistes, comme s’il fallait encore prouver que ce n’est pas le nombre qui compte.

La première se nomme « Minima Moralia », morceau de presque quinze minutes qui nous invite à l’exploration intellectuelle, au questionnement. Drapée d’un doom aux angles arrondis, cette hypnotique mélodie nous plonge au travers des multiples couches dont dispose la musique. D’abord lente et incantatoire sans verser dans l’occulte, elle se fait peu à peu douce et enjôleuse, aussi délicate que le violon qui lui donne vie. Ici pas besoin de pousser la voix pour Jessica ni pour les deux autres chanteurs du groupe. Les notes vaporeuses de guitare mêlées à l’intensité mélancolique du violon donnent toute sa richesse et son caractère immersif à « Minima Moralia ». Ce « chant » se voit porté par les vagues capricieuses d’une section rythmique qui, en la personne de Kelly, Thomas et Forrest, effectue un travail remarquable, quoiqu’un tantinet trop discret.

Cette fausse timidité apporte à Daxma une nonchalance qui habille leur musique d’un far morne, cafardeux. Ce qui se ressent dès les premières notes de « Landslide », reprise morose du célèbre classique de Fleetwood Mac, avoisinant pour sa part les onze minutes. Ce dernier illustre tout le bien qu’une influence post metal / doom peut avoir sur un tel morceau. Pour l’occasion, Jessica troque le violon pour le micro, et d’une voix distante, presque neurasthénique, récite les paroles comme un pessimiste appel à l’aide.

Pour ce quintet amateur de longs morceaux (rappelons que leur première sortie : The Nowhere of Sangri-la pèse quand même 32 minutes), l’objectif n’est pas plus d’empêtrer dans la langueur, que d’inviter à ressentir les émotions évoquées. Toujours avec douceur.

Un crédo pour Daxma qui, du début à la fin, semble inviter qui le voudra à l’insurrection sociale. Une révolution par la délicatesse, dont les mélodies ne peuvent blesser que les âmes déjà sourdes.

 

* Note : cet EP fait partie de la série de disques sous souscription Postwax.

Ecstatic Vision – For The Masses

 

C’est le retour du quartet Ecstatic Vision. Après des fondations au sein d’une première production plutôt rugueuse  mais planante, puis une progression plus psychédélique encore, les gars de Philadelphie nous avaient laissé avec un déroutant album de reprise. L’attendue nouvelle production porte le sobriquet de For The Masses et il m’aura permis au cours des écoutes de savoir si je fais partie de ladite masse ou non.

Après une entrée en matière bien nébuleuse mais annonciatrice de la suite, Ecstatic Vision prolonge l’expérience de ses précédents albums avec des rythmes tribaux que l’on pourrait désormais qualifier de marque de fabrique. L’ensemble instrumental vire souvent à la boucle obsessionnelle et cet aspect des choses saute aux oreilles en particulier sur “Grasping The Void “. Coté chœur la touche d’agressivité cohabite avec un arrangement aérien. Le ménage fonctionne à merveille.

Ce que propose Ecstatic Vision avec cette sortie, c’est un Space Rock barré comme un Monster Magnet assis sur un groove parfaitement dosé, certaines séquences de “Yuppie Sacrifice” ou de “Like a Freak” illustrent cela parfaitement. Le meltingpot de rythmes mi-africains mi-orientaux sur lequel s’appuie le saxophone aux interventions asthmatiques m’a fait penser au cheminement d’une partie du Free Jazz  alors que déboule le titre éponyme “For The Masses”, soit deux minutes d’improvisation barrée et déconcertante où le groupe m’a amené en me tenant par la main.

L’histoire que raconte le groupe est cohérente For The Masses ne force pas sur l’originalité de son identité et convoque dans un style particulier suffisamment d’influences pour plaire au plus grand nombre. Lorsque le quatuor intitule un titre “The Magic Touch” il ajoute dans sa composition suffisamment d’ésotérisme et de mystère pour que l’auditeur soit envoûté.  Il ne faut pas voir dans For The Masses un album pour toutes les chapelles, mais plutôt une galette bienveillante à l’égard de genres qui ne se croisent et ne se côtoient qu’occasionnellement.

La plaque au final est hors norme et inscrite sur un format trop court. Le dernier morceau, “Grasping The Void” se fini comme si Ecstatic Vision avait coupé le jus puis plié les gaules, ça m’a frustré et il m’aura fallu revenir plusieurs fois à la charge pour passer outre ce sentiment. For The Masses n’est pas l’album d’une écoute, il faut être clair et de fait je ne suis pas convaincu que le titre soit des mieux choisi, de ce point de vue tout du moins. En revanche Ecstatic Vision explore avec cette quatrième production un vaste champ musical et s’appuie sur des solides références du Heavy Psych. Pour cette dernière raison, je crois vraiment que For The Masses peut trouver l’oreille d’un grand nombre d’auditeurs déjà lancé sur les vastes routes du rock psychédélique.

 

Monolord – No Comfort

Après 6 ans de carrière et 3 albums au compteur avant celui-ci, Monolord n’a plus rien à prouver à personne mis à part peut-être à eux-mêmes. Evoluant dans un genre codifié au possible et régi par des lois quasi-immuables depuis les premiers méfaits sabbathiens du début des années 70, nos 3 amis suédois ont décidé de frapper un grand coup, de se remonter les manches (de guitare) et de rebattre les cartes. D’abord, exit Riding Easy et bonjour Relapse records afin de donner une énergie nouvelle à leurs ambitions débordantes. Et puis, le nouvel album ne doit pas seulement ravir les oreilles mais aussi les yeux, l’artwork d’un album étant l’un des éléments majeurs pour se démarquer à l’heure où le marché est inondé de nouveaux groupes aux dents longues qui veulent eux-aussi leur part du gâteau et qui sont prêts à foutre à l’EHPAD les « anciens ». Sur ce point, c’est amplement réussi et le visuel de No Comfort (une peinture d’Alexander Fjelnseth intitulée “Delusions of Grandeur”) devrait avoir fière allure au milieu de ses congénères chez les disquaires, une espèce malheureusement en voie d’extinction. Mais surtout, le nerf de la guerre, c’est le son. Et chez Monolord, tout a toujours été fait pour ravir nos cages à miel qui ne demandent qu’à être maltraitées, sur galette comme en live, terrain de jeu favori des suédois qui ont écumé pratiquement tous les recoins du vieux continent.

Dès le premier titre, Monolord fait du Monolord et on n’est pas dépaysé : Thomas fait gronder sa guitare sur un riff tellement simple qu’il en est génial, Esben maltraite ses fûts, Mika est égal à lui-même et la voix d’outre-tombe de Thomas accompagne avec délice ses parties de gratte. Pourtant, un doute nous habite : la structure de “The bastard’s son” ressemble comme 2 cordes de basse à “Empress Rising”, le totem du groupe paru en 2013. Monolord ne se serait pas un peu foutu de nous par hasard ? Du coup, les beaux espoirs s’envolent et on se dit qu’on va se taper un “Empress Rising” bis (des mauvaises langues diront même qu’ils ont réussi à faire encore plus chiant qu’”Empress Rising”, j’ai les noms !). Et on se dit : « merde, Monolord est capable de mieux que çà ! »

Et puis, petit à petit, tout va changer avec l’arrivée de “The Last Leaf” (n’hésitez pas à jeter un œil à son clip apocalyptique franchement grandiose), un mid-tempo inspiré et prenant, à la fois puissant et hypnotique. Cà y est, Monolord a lâché la bride et s’adonne aux joies de guitares qui ne sonnent (presque) plus comme un bombardement de B-52 et qui offrent au titre une subtilité et une fraîcheur qu’on ignorait chez eux. En parlant de subtilité, que dire du splendide “Larvae” si ce n’est qu’on reste sans voix : une des premières ballades doom de l’histoire, chic alors ! Là pour le coup, les gars nous surprennent franchement. Certes, on n’est pas prêt de l’entendre lors d’un mariage mais je paie une bière au premier qui osera !

“Skywards” est du Monolord tout craché : cette basse rêche et abrasive et cette rythmique de mammouth (Esben se lâche comme jamais sur ses peaux), pas de doute, les maitres du doom ont encore frappé fort. Mais ce n’est rien à côté de la suite qui s’intitule “Alone together”. C’est bien simple, ce titre aurait été parfait dans un western de Sergio Leone en accompagnement musical d’un duel au pistolet (vous savez, ce moment où le héros est au sol et qu’il n’a plus qu’une balle pour sauver sa peau contre 4 mecs face à lui…) ou pour illustrer la déchéance du cowboy solitaire. En conclusion, le titre “No Comfort”, véritable pièce d’orfèvrerie, est une crépusculaire ode à la mort, un final en apothéose qui vous laissera exsangue et abasourdi.

Cela ne m’a pas sauté aux oreilles durant les premières écoutes et il aura fallu attendre la cinquième ou sixième écoute pour m’en rendre compte (il faut pour cela l’écouter impérativement dans l’ordre et dans son intégralité) : No Comfort est un album-concept sur la vie… Oui madame, sous ses airs brutaux et sans concession se cache une galette qui évoque, tout au long des 6 titres qui la composent, toute une existence de la naissance à la mort. Vous ne me croyez pas ? “The Bastard’s Son” évoque la naissance d’un être (rien que le titre met la puce à l’oreille), “The Last Leaf” pourrait s’apparenter à l’adolescence, un âge où l’on se découvre et l’on s’ouvre au monde (Monolord va conquérir de nouveaux fans rien qu’avec ce titre, j’en suis persuadé…) et “Larvae” (la fameuse « ballade ») représente l’amour et le désir, la plénitude d’avoir trouvé son âme sœur et de partager sa vie avec l’être aimé. “Skywards” pourrait s’apparenter à la difficulté d’assumer le temps qui passe et le refus de vieillir, “Alone Together” évoque bien évidemment la fin de l’existence, la peur de la solitude et ce sentiment terrifiant que la fin est proche. Et “No Comfort”, épitaphe parfaite de cet album, en guise de requiem. Essayez d’écouter l’album en y pensant et vous verrez si cela vous saute aux oreilles autant qu’à moi…

No Comfort semble être le pilier de la carrière de Monolord, le fameux « album de la maturité », celui sur lequel le groupe va et doit s’appuyer pour les années à venir. Il représente le moment crucial où le groupe peut devenir énorme (enfin, encore plus qu’il ne l’est déjà…), conquérir de nouvelles terres inexplorées (la tournée américaine qui s’approche sera un tournant pour leur avenir) et devenir l’un des plus grands groupes de sa génération. Ils s’en sont donnés les moyens avec No Comfort, au public d’être réceptif, d’aller les applaudir sur scène, de les soutenir à travers la planète et de répandre la bonne parole. En tout cas, pour ma part, je suis encore plus converti et convaincu qu’après la sortie de Rust… Ils seront au festival Up in smoke le 3 octobre, le lendemain à Reims (comptez sur moi pour y être !) et le samedi 5 octobre à Paris. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Luna Sol – Below the Deep

Luna Sol a été monté par David Angstrom, que le commun des mortels connaît surtout en tant qu’extravagant et talentueux guitariste lead de Hermano – les initiés connaissaient même déjà son groupe précédent, les excellents Supafuzz. Dans les méandres insondables que constituent les dernières années de carrière de Hermano (le groupe n’est pas mort, mais pas franchement vivace non plus), le bouillonnant six-cordistes, désormais implanté dans les montagnes du Colorado, attrape quelques musiciens par le col et lance Luna Sol en 2012. On ne peut pas vraiment qualifier le combo d’hyperactif toutefois : le groupe publie ces jours-ci son second long format seulement, 4 bonnes années après le précédent (même constat pour la scène, où le groupe ne s’engage que rarement au-delà d’une poignée de dates ici ou là, essentiellement autour de son Denver natal). Dans l’intervalle, et malgré le succès critique de son premier long, Angstrom bouleverse son line up, ne gardant que sa bassiste Shannon Fahnestock, et s’adjoignant les services d’un nouveau batteur et guitariste rythmique. La qualité de ce nouveau line-up ayant été validée et éprouvée quelques mois, l’enregistrement de ce Below The Deep marque donc les débuts de cette version mark II du quatuor.

Il ne faut pas longtemps pour retrouver l’univers baroque et foisonnant du guitariste. Un véritable tsunami de créativité rock : des arrangements plus ou moins barrés, des effets sur les voix, des chœurs un peu partout (le gars fait parfois ses propres chœurs (!!) mais s’appuie aussi souvent sur sa bassiste pour compléter ses lignes vocales), des soli parfaitement emballants et mélodiques, des refrains super efficaces, des riffs, des riffs et des riffs. On ne sait plus où donner de la tête, et dès les premières écoutes on se fait harponner par des compos d’une efficacité vicieuse, dont on a bien du mal à se départir. L’écriture est maline, astucieuse parfois et accrocheuse dans tous les cas, Angstrom (co-compositeur d’une large part de la discographie de Hermano, quand même) est doué. Pour tout dire, on ne s’ennuie jamais sur les 10 titres proposés. On retrouve autant de grosses patates heavy rock en mode mid-tempo (comme « Sometimes we get it right », « Mammoth Cave ») que d’honorables torgnoles en mode high energy (comme « Black Cloud », « Wait for it »), et même des titres plus lents (le puissant « Garden of the Gods »), ainsi qu’une poigné d’OVNIs super intéressants (« Hallelujah », le dodelinant « Along the road »)… Dans tous les cas, tout gravite autour de ce qu’on appellera « une certaine idée du stoner rock », à savoir un heavy rock occasionnellement fuzzé, héritage nerveux et saturé d’un blues rock essentiellement américain (assez proche en cela des derniers albums de Hermano).

Le tout est, plus encore que sur Blood Moon son prédécesseur, complètement marqué par l’empreinte du frontman, dont la créativité débridée et la personnalité exubérante et attachante apportent une vraie identité à ce disque.

A noter que deux titres bonus sont dispos (bonus tracks sur l’album ou en téléchargement pour le vinyl) : un instru un peu chelou et « Home », un titre solide qui aurait trouvé sa place sur l’album.

Below The Deep, plus solide et homogène que son prédécesseur, est une galette ramassée sur 45 minutes, qui a le potentiel de séduire un large public. Sa production impeccable et très soignée (des arrangements et petites astuces dans tous les sens) rend ce disque non seulement riche et plein de surprises, mais aussi efficace et même attachant ; tout cela vient s’ajouter à une qualité d’écriture remarquable, pour au final proposer un objet vinylique très fortement recommandable. On espère que le groupe profite de cette solide plateforme pour s’engager sur des tournées transatlantiques, pour se faire connaître et enfin décoller.

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