Ahab – The Coral Tombs

Il aura fallu 7 ans pour voir les allemands d’Ahab reprendre la mer et nous livrer le successeur de The Boats of The Glen Carrig. Maître incontesté du “Nautik Doom”, Ahab a pris le temps de façonner son cinquième album The Coral Tombs en s’enfonçant dans de profonds abysses. Car si le groupe s’appuyait sur des récits de Melville (Moby Dick) ou de William Hope Hodgson (The Boats of The Glen Carrig) pour nous transporter dans l’enfer des océans et dans la survie horrifiques de naufragés, il vient avec The Coral Tombs puiser dans l’oeuvre de Jules Vernes 20 000 lieues sous les mers ! En guise d’appât, “Prof. Arronax’ descent into the vast oceans” annonçait d’ailleurs un album bien plus sombre, violent, avec un chant grind que l’on n’avait plus entendu depuis leur second opus The Divinity of Oceans.

Ouvrant The Coral Tombs, “Prof. Arronax’ Descent Into the Vast Ocean” fait l’effet d’une chute d’un bateau en pleine tempête dans une mer glacée. Encore glacé par le chant que l’on est submergé par la fureur de la batterie et la puissance de la basse. Une entrée dans l’album par la violence pure qui s’estompe rapidement dès que l’on entame notre descente vers les profondeurs. Ahab brille alors par leur capacité à nous faire ressentir l’immensité immuable de l’océan et nous montre au loin des créatures gigantesques se mouvant avec lenteur. “Colossus of the Liquid Graves” et “Mobilis in Mobili” nous confrontent à ces monstres tentaculaires qui, visiblement mécontents d’être dérangés par de si petits êtres, cherchent à nous précipiter dans les abysses. Les riffs sont épais, le chant est tout aussi gras, et chaque ligne de basse vient résonner dans nos scaphandres… même la batterie souhaite notre perte ! Les notes aiguës sur “Mobilis in Mobili” laissent même penser que notre vaisseau sous-marin n’est pas loin de craquer …

La seconde partie de l’album se veut plus contemplative tout en continuant de nous imprégner de ce sentiment de menace permanente, la folie grandissante de l’équipage n’aidant pas… “The Sea as a Desert” image parfaitement cette face plus posée de l’album en nous projetant devant d’immenses paysages abandonnés voire dévastés par l’Homme. “A Coral Tomb”  prend le temps d’explorer un univers composé de structures sans âge. Le chant devient ici majoritairement clair, et diffuse une mélancolie collant parfaitement avec la lenteur de ces morceaux. D’ailleurs on se perd devant une telle lenteur… la notion de temps disparaît petit à petit… c’est quel morceau déjà ? Ah il n’a duré que 12 minutes ?! L’album se clôture comme il a débuté dans la tourmente et la puissance, avec un solo de guitare bouclant avec celui du premier morceau, nous faisant définitivement sombrer dans les abîmes.

Difficile de remonter à la surface après l’écoute de The Coral Tomb. L’album retranscrit assez étonnamment cette perte de repère et de notion de temps que l’on peut avoir sous l’eau et nous happe dès les premières notes dans son univers sous-marin touchant au lovecraftien, notamment sur l’intro bouillonnante et les riffs de “Mobilis in Mobili”. L’apport du chant (très) guttural est une réussite et, en plus d’appuyer ce côté monstre innommable, donne envie de se replonger dans les premiers albums du groupe. L’attente aura été longue pour voir ce nouvel album d’Ahab mais c’est une grande réussite ! Allez remettons la combinaison, il reste des choses à découvrir dans cet océan !

 


Blackwülf – Thieves & Liars

Voilà un bout de temps que nous n’étions pas revenus sur le quintette californien de Blackwülf, pourtant signé chez Ripple Music depuis quelque temps et sortant ces jours-ci sa troisième plaque sous pavillon du susdit label. Il y a des groupes comme ça, tu retombes dessus et tu te demandes pourquoi on a en pas plus causé. allons donc nous rattraper et chroniquer Thieves & Liars nouvel opus de cet injustement peu éclairé groupe de stoner.

Voilà un album qui ne met pas longtemps à remplir l’auditorium d’une forte odeur de cuir de perfecto. Ça fleure bon le vintage et le virage stoner des belles années Hard Rock. On sait d’emblée qu’on n’aura pas grand-chose à attendre en termes d’innovation, mais c’est après tout souvent le cas dans notre branche musicale, ils sont loin derrière nous les territoires inexplorés du genre, cependant faire la démonstration de son talent en 37 minutes comme l’entreprend ici Blackwülf est loin d’être une gageure.

Des riffs gras de « Shadows » à ceux de « Cries Of A Dying Star” on bouffe du phrasé méchant aux babines retroussées mais toujours harmonieux avec en point d’orgue un Killing Kind à la structure remarquable, a moins que ce ne soit le titre éponyme qui prenne le dessus, à vous de juger.

Le groupe a le chic pour faire rouler les muscles à ses compos. On n’est certes pas chez mister univers mais on entend bien le vent siffler quand la mornifle passe près des oreilles comme c’est le cas dès l’introduction de “Failed Resistance” qui prévient l’auditeur avec une frappe insistante sur la cowbell avant de venir enfoncer les riffs à coups de marteau.

La force de cet album est là, une capacité à aligner 9 pistes sans jamais leur faire dépasser 5 minutes sauf à l’exception de “Psychonaut / Edge of Light”, balade au centre de l’album qui le structure avec un certain classicisme et fait la redite de la lancinance du chant si marquante sur « Seems To Me ». Blackwülf dispose d’une capacité à fournir un album qui met les pieds en plein dans les standards du genre et fait sonner ses compos d’un rock velu sans que rien ne dépasse pour autant. La parfaite assimilation d’une culture toute entière dans une production léchée, en somme.

Alors oui, tout ceci ne fera pas de Thieves & Liars l’album de la décennie et honnêtement on s’en fout, c’est bien foutu et ça rentre pile dans les cases. Aucun riff ne sera plus mémorable qu’un autre et cependant font  tous appel aux souvenirs d’une multitude d’albums poncés jusqu’à la corde il y a de cela longtemps déjà. Mais le plus important de tout, aucune piste n’est flemmarde ou ne trahit le genre, un vrai moment de plaisir.

Caracara – Vagrant Witness Cantos

Quéquecé? çasordou? Caracara c’est un piaf ça non? Bah oui, c’est un rapace sud-américain, mais ça va devenir accessoire avec l’avènement de Caracara le groupe stoner Ricain de Providence qui sort sur un label aussi confidentiel qu’eux (Olde Magick Records) un album curieusement foutu, Vagrant Witness Cantos.

Si cet album semble tordu c’est qu’il ne fait que quatre pistes de long mais dure quand même 46 minutes, du morceau bien charpenté en perspective, donc. Le morceau le plus court fait déjà plus de dix minutes et c’est tout aussi étrange de prendre ce risque dès un premier album. Enchaîner les titres obèses pour l’occasion c’est le risque certain de se couper d’une partie notable du public mais également l’opportunité de démontrer qu’on est là pour la musique avant tout et que le public suivra s’il le souhaite mais qu’en fin de compte ce n’est pas là l’important.

Côté musique justement, si on se fend d’une chronique pour ces p’tits jeunes sortis de nulle part, c’est bien qu’ils nous ont fait dresser les oreilles sur la tête. Leurs compositions sont soignées et aguicheuses. C’est sensuel sur « Zeno’s Mete » et quand ça devient caractériel, Caracara reste malgré tout tempéré comme le démontre « The First »ou « Préférence » avec des parties de gratte à la limite du jam psychédélique sur fond de rythmique pleinement maîtrisées.

On trouve dans Vagrant Witness Cantos des patterns de batterie martiaux, comme des ronronnements de basse soyeux et accueillants; le tout enveloppe voix et gratte et démontre la force des compositions et enchaîne l’auditeur à l’album dès le premier titre « Au And Nihil » qui brille par son swing aussi sexy que sur un titre des Doors.

Caracara tient probablement un filon avec cette première galette, c’est un de ces groupes qui a le talent de se faire entendre de loin assez tôt, mais comme l’expérience nous l’a souvent prouvé, peu de ces rookies savent produire assez et assez vite pour qu’on ne les oublie pas, espérons que le quartette aura autant d’intuition avec sa carrière qu’avec ce premier opus et qu’ils nous offriront bientôt une suite à ce frais et gouleyant album.

Heavy Blanket – Moon Is

Si on s’arrête à leur capacité à choisir des Artworks pour leurs albums, on pourrait gager que les gars du groupe instrumental Heavy Blanket se dirigent vers un flop avec leur nouvel album, mais que nenni ! Ne serait-ce qu’à cause d’un individu au sein de ce trio d’amis de longues dates, J Mascis, fondateur / batteur de Witch et de Dinosaur Jr. où il est guitariste, mais aussi parce que plus d’un mois avant la mise sur le marché de leur dernière galette, Moon Is, elle est déjà sold out sur la plateforme de vente de Outer Battery Records. Voilà une affaire qui démarre sous de bons auspices !

Inébranlables soli 80’s et implacables lignes de basse sur des patterns de batteries au cordeau, voilà le charme de Moon Is et le titre éponyme en est la figure de proue. Logique et sans surprise certes mais qu’il est bon de trouver une telle pépite, un album, manié de main de maître de bout en bout, chaque piste est fluide et mises les unes à la suite des autres elles s’enchaînent parfaitement. Malgré l’attaque entraînante de la première piste « Danny » où la joviale « Crushed », Heavy Blanket ne semble pas avoir la prétention de marquer l’esprit de son auditeur au fer rouge, mais de s’offrir avant tout le plaisir de composer et de jouer ensemble comme c’était le cas pour le premier opus In a Dutch Haze mais sans pour autant renouveler complètement l’expérience jam session.

Moon Is n’est pas exempt de sensibilité et le prouve avec un « Say It To You » qui à l’image du reste des autres titres ne pose jamais une phrase plus haute que l’autre, jamais la batterie ne sort de son rôle de support. Les autres pistes sont faites du même bois, lorsque « String Along » s’enfonce dans le flou d’un psychédélisme où la pulsation s’emballe, le trio reste en pleine possession de ses moyens et livre ses notes sans excès ou abandon. Difficile d’attendre plus de Heavy Blanket, l’album est écrit et libre à la fois, on ne peut que constater le brio des instrumentistes et s’en satisfaire pleinement d’un bout à l’autre de la plaque.

Sans prévenir, Heavy Blanket met au monde Moon Is, un rejeton de plus, bien fait, produit sans excès et composé de même. Il ne sera pas le fils prodigue du stoner, pas un de ces albums que l’on ressort avec fierté de sa discothèque pour dire à la cantonade “Je l’ai !”. Cependant, il convient de le posséder, de le caresser souvent du bout des doigts et de le jouer avec parcimonie en petit plaisir égoïste, idéalement au casque, chaudement enfoncé dans un accueillant canapé.

Tidal Wave – The Lord Knows

La promo disait épique, bravoure, fuzz, puissance…alors bon, on s’est dit faudrait p’tet y jeter une oreille d’autant que c’est chez Ripple et qu’on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise. Voilà donc comment commence l’aventure de l’audition de l’album The Lord Knows du quartette suédois Tidal Wave.

En deux pistes introductives Tidal Wave installe un feeling digne de Slomosa et parfois même d’un Kal-El. La promo disait donc vrai, c’est puissant, c’est fuzz, par contre pour l’épique et la bravoure c’était probablement un rien exagéré même s’il est indéniable que de-ci de-là il souffle sur la plaque un vent chaud qui envoie valser les enceintes contre le mur. La voie  sur « Purple Bird » avec ses riffs hard rock à souhait est la pour raccrocher les wagons de l’épique, « Lizard King » et surtout « End of The line » jouent vite et apportent un je ne sais quoi de riffs des pays du Nord y verra qui veut de la bravoure.  L’auditeur au passage de eRobbero Bobberoe prend son compte de graisse à esgourdes. Cette compo assure des lignes de grattes et des rythmiques simples et efficaces, descendant en droite lignée de Kyuss. Enfin « Thorsakir » joue la carte du doom old school, la voix graisseuse en plus.

Vous l’aurez Compris, The Lord Knows c’est une subtile alchimie entre les classiques du genre et la niaque de la nouvelle garde stoner. L’ensemble des pistes est empaqueté dans une belle fluidité où les saillies des instrumentistes comme du vocaliste sont légion et jamais outrancières. Enfin la production est tournée du côté d’une qualité standard, propre et sans bavure.

En conclusion, The Lord Knows n’est pas un album à superlatif, c’est une production plutôt cool et l’audition procure ce qu’il faut de plaisir. Tidal Wave malgré une jeunesse toute relative (Le premier album date de 2019) sert là une galette aboutie qui glissera sans peine entre deux autres de votre discothèque et qui prouve une fois de plus que lire la promo c’est bien, mais rien ne vaut un avis personnel grâce à de bonnes aécoutes répétées.

Liquid Earth – Teufelskreis

Passé en périphérie de notre radar, Liquid Earth est un groupe Viennois qui bien qu’ayant sept ans d’existence n’en est en 2022 qu’à sa deuxième galette, Teufelskreis est le nom de cette dernière. Traduisez par Cercle Vicieux. Est-ce donc là une annonce pour indiquer à l’auditeur que ce trio instrumental signe avec cette production un contrat pour une reconduction de l’effort chez Electric Fire Records dans un avenir proche ?

Polyvalence et voyage sont deux termes qui pourraient résumer la plaque car il s’en passe des choses y compris sur les sept minutes et quelques que durent « Katerfrühstück » et « Vollrausch ». On navigue entre My sleeping Karma et Karma to Burn et le groupe ne crache pas sur les joyeuses cavalcades guitaristiques.

Le Karma du trio se déroule entre un emballement de puissance et le repos de notes flottant dans l’éther. Il faut comprendre par-là que la structure des pistes (qui ne sont qu’au nombre de cinq et toujours écrites selon un même mantra) fait alterner la jovialité de notes fleurant le kraut pour, dès que l’occasion se présente, mieux décoller vers un univers de saturation et de lourdeur.  On trouve dans « Filmriss » ou « Katerfrühstück » l’identité du psychédélisme allemand de ces 15-20 dernières années. Puis sans prévenir « Brettwoman » vient glisser dans ce monde paisible un déchainement d’agressivité que l’on pourrait considérer comme salutaire, quatorze minutes au cours desquelles on n’est aucunement pris d’ennui et où l’on se laisse porter de variation en variation.

C’est dans ce dernier créneau qu’on trouvera la finesse de Liquid Earth, dans cette capacité à faire varier le propos au sein d’une même piste sans pour autant désarçonner l’auditeur ou lui laisser à minima une sensation d’artificialité. Cette sensation ne pointe même pas le bout de son nez lorsque « Katerfrühstück » (Encore elle !) et « Rosenofen » se répondent au travers de leurs thèmes orientalisants.

Liquid Earth n’a sans doute pas les armes des plus anciens mais en possède déjà bon nombre de qualités. Une écriture réfléchie, une agrégation maline de savoir-faire et une parfaite exécution du tout. Bien sûr on pourrait lui faire le reproche avec Teufelskreis de ne pas défendre autre chose que ce que d’autres ont déjà dit ou déplorer que cela ne soit pas là une plaque que l’on poussera sur la platine jusqu’à l’usure, mais faisons-nous l’économie de ces remontrances et admettons qu’il s’agit d’une belle œuvre que l’on espère effectivement être reconduite rapidement au travers d’une nouvelle pièce qui en appellera d’autres comme un plaisant cercle vicieux.

Stramonium – Elder Moon

Stramonium est un quartet nord-italien, qui sort son premier album chez Argonauta. C’est assez court pour vous comme intro ? Après quelques laborieuses recherches, c’est à peu peu près toutes les infos disponibles sur ce jeune groupe transalpin. Pas échaudés pour autant, on s’est plongés dans l’écoute attentive du disque, motivés par le « facteur Argonauta », souvent vecteur de bonnes surprises et de découvertes emballantes.

Dès les premières mesures, et ce son de guitare tout en fuzz croustillante, on sait que l’on va prendre du plaisir. Alors que déboule « The Isolator », la messe est dite : Stramonium colle un riff-étalon, l’enrobe d’un groove sympathique, et larde le tout de quelques soli impeccables, le tout accompagné d’un chant sans fioriture, un peu en retrait et enrobé de reverb. Après ça, il suffit de laisser dérouler : « Son of the Moon » propose un mid-tempo emmené par un bon riff, avant d’emballer la rythmique et préparer le terrain à un jouissif terrain de jeu pour soli. Le très lent « Misty Morning » emmène le groupe sur des sentiers doom, à l’image du très lourd « Red Witch ». Le meilleur morceau de la galette est probablement « Space Trail » : après une intro psyche-planante instrumentale de plus de trois minutes, le titre dérape dans un chemin de traverse mélant stoner et garage rock nerveux pour une conclusion orgasmique où se mèlent refrain intelligent et succession de soli. Les titres suivants viennent piocher dans ces diverses déclinaisons, avec réussite…

Malgré quelques imperfections ici ou là ou des titres un peu plus faibles, Elder Moon s’avère un disque emballant, montrant un groupe enthousiaste, plein de potentiel. Absolument pas original, le quartet milanais délivre exactement ce qu’on aime : un stoner rock inspiré, sans prise de tête, mais pas bas du front pour autant.

Oreyeon – Equations of the Useless

La scène Stoner au sens très large est maintenant peuplée d’innombrable groupes originaires de partout dans le monde et c’est devenu très difficile de sortir du lot même en y mettant tout son cœur. Il faut désormais vraiment poser une nouvelle pierre au temple du fuzz pour se faire remarquer. C’est sans doute pour cela que Oreyeon est surement passé à côté de votre envie de découverte depuis leur formation en 2014.

Le premier album, Builders of Cosmos (le groupe s’appelait alors Orion avant de changer pour Oreyeon) avait tout du premier album hyper enthousiasmant. Gros fuzz, gros son dans le genre Doom accessible mais sans trop de concessions quand même. La production était certes un peu limite avec un son quelque peu étouffé mais clairement pas de quoi gâcher le plaisir. C’est un album avec l’étiquette « on fait ce que tout le monde a déjà fait mais on y met tout notre cœur et ça vous plaira ». Le groupe signera même avec Heavy Psych Sounds, ils se font donc bien remarquer par la profession mais pas encore par le public.

Le groupe récidive trois ans plus tard avec Ode to Oblivion. Certes la prise de risque est réduite avec des plans classiques, des sonorités déjà entendues mais du travail encore une fois bien fait. On en redemande.

De nouveau trois ans après, le groupe sort donc Equations for the Useless. On reste sur le même format, six titres pour la quarantaine de minutes. Et à l’image des deux précédents opus, Oreyeon est un groupe qui ne sort pas des sentiers battus mais qui s’applique à nous offrir du classique à l’ancienne, bien travaillé et sans défaut. On pourrait s’attendre à une prise de risque plus importante pour un troisième format long mais ce n’est pas le cas. Donc si vous avez aimé les deux premiers, celui-ci s’ajoutera à votre collection sans dénoter. Le groupe prend bien son temps pour poser ses riffs, s’autorise quelques variations de rythmes et quelques parties instrumentales très bien construites. Bref, du travail sans surprise mais bien fait. Le chant est tout de même toujours légèrement en retrait à mon gout, ce qui est dommage.

Oreyeon est un groupe au potentiel encore à découvrir. Cela passera inévitablement par la volonté de sortir d’une zone de confort dans laquelle le groupe se plait et excelle. Le titre « Equations for the Useless » montre une très belle richesse d’écriture qui doit pousser le groupe à s’engouffrer dans le format 10 minutes par chanson et à multiplier les variations (« If » le fait très bien aussi).
Après soyons clair, cet album est qualitativement supérieur aux deux premiers, clairement. Mais je m’attendais à prendre une claque alors que je n’ai une qu’une tape dans le dos dans le genre « t’as vu mec, on connait nos classiques hein ? ça fuzz pas mal, t’en pense quoi ? »

Barabbas – La Mort Appelle tous les Vivants

Ils ont beau exister depuis plus de 15 ans, La Mort Appelle Tous Les Vivants est pourtant le premier album de Barabbas publié sur un label (Sleeping Church records, un choix d’esthète du metal underground, même si plutôt habitué aux penchants les plus extrêmes du genre), après un EP et un premier album discret, tous deux sortis en autoproduction. Le quintette parisien mène pourtant sa barque et tient le même cap musical depuis tout ce temps, emmené par une abnégation qui semble se nourrir de la dévotion pour un genre musical peu représenté dans le rock/metal dit « moderne » : le doom metal traditionnel, ce style jugé un peu suranné, qui ici rappellera en premier lieu Cathedral, Witchfinder General ou Saint Vitus. Solide (quasiment le même line up depuis quinze ans), toujours actif (le groupe est abonné aux premières parties captées ici ou là, en particulier en région parisienne), il est plus que temps que Barabbas se fasse plus (re)connu, et cet album pourrait être un pas significatif vers cet objectif.

Le style musical ne souffre d’aucune ambigüité, on ne reviendra pas dessus. La production, un peu hétérogène, semble parfois se chercher un peu, entre hommage sincère aux classiques old school et un son plus proche des productions récentes ; on en retiendra une mise en son globalement pas anachronique, qui ne sent pas la naphtaline, loin s’en faut. Cette crainte levée, reste à adresser « l’éléphant dans la salle », comme disent les ingliches : le chant en français. On entend déjà les esprits chagrins arguer que « le rock c’est en anglais », et on leur opposera volontiers une large part de cette galette, où le chant trouve sa place tout à fait naturellement – et mieux : où les thématiques choisies convoquent un champ lexical tout à fait compatible avec le style musical (on est loin des critiques énervées du climat social à la mode Trust, par exemple). Bref, malgré quelques moments un peu plus ésotériques (satanée barrière psychologique), à l’image de titres comme « Le Saint Riff Rédempteur » ou le refrain de « Le Cimetière des Rêves Brisés », le chant en français fonctionne, et Saint Rodolphe (chaque musicien est un « saint »…) emporte parfaitement la musique du groupe, avec un coffre qui force l’admiration et une voix puissante et rocailleuse à souhait. Validation sans ambigüité.

Le genre est honoré avec déférence, sans clichés ni gimmick trop facile, et le cahier des charges est bien respecté : thématiques détachées du réalisme contemporain (Barabbas développe un imaginaire basé sur une sorte d’évangile un peu décalée – même si certaines paroles peuvent avoir un écho plus concret…), du riff du riff du riff, des soli de guitare, de subtiles nappes de claviers pour l’ambiance… Le groupe nous embarque dans un parcours où se mêlent la fougue et l’envie de bien faire les choses. On y trouve sept vrais titres (hors intro/outro), bien denses (presque une heure au total), facettes complémentaires d’un portrait complet du groupe. Les compos sont efficaces (ça sent le goût du riff) malgré quelques longueurs ici ou là, et l’on passe un vrai bon moment à lever le poing rageur sur les refrains de « De la Viande » ou « Le Saint Riff Rédempteur », avec même quelques vrais moments de grâce sur certains passages, remarquablement ciselés.

En fin de compte, La Mort Appelle Tous Les Vivants est probablement l’un des meilleurs disques du genre sortis ces derniers mois, et pas seulement en France. Bon, en vérité on ne s’engage pas trop, ce style de musique est vraiment très peu représenté dans le paysage musical aujourd’hui, reposant sur une poignée d’artistes esthètes épicuriens et surtout passionnés. Cette passion et cette intégrité, si jamais leur carrière ne suffisait pas à les démontrer, transpirent par chaque sillon de ce vinyl (formule subtilement ironique, pour un disque sorti pour le moment uniquement en digital et CD). Même s’il a le charme de l’imperfection, les riffs sont bons, la prod est solide, l’exécution est sans faille, l’ennui est inexistant… Peut-on décemment demander plus ?

 


 

Domadora – Renaissance

Quel bien étrange objet que ce Renaissance. Renaissance l’album, Renaissance la chanson, Renaissance le concept… ? Un disque, une seule plage musicale, et un jumelage audio-video, c’est ce que nous propose le quatuor français pour leur nouvel album.

Musicalement, la démarche est certes jusqu’au boutiste, mais procède néanmoins d’une certaine tendance logique : le groupe a commencé sa carrière par des albums assez « classiques » formellement (tout est relatif quand on parle de stoner-jam instrumental…), avec un certain nombre de chansons, mais ce nombre a réduit petit à petit, tandis que la longueur des plages musicales se rallongeait. Il n’est donc pas illogique de retrouver ici, comme un aboutissement naturel de cette démarche, une seule « chanson » sur leur dernière production. Qui plus est lorsque l’on sait que, comme d’habitude avec eux (et une petite poignée de groupes que l’on connaît), Domadora s’est contenté d’appuyer sur « REC » et a enquillé l’enregistrement en une seule prise, sans réfléchir, en impro. Toujours aussi ahurissant, mais on est habitué.

Ce qui est plus étonnant en revanche est cette imbrication audio-vidéo : celle-ci apparaît très vite comme structurante à l’écoute de la plage musicale seule, qui sonne décousue, déstructurée… C’est avec l’apport de la vidéo que l’ensemble trouve une existence cohérente, que le son et l’image se répondent, et que l’ensemble ne s’expose pas aux mêmes observations.

La musique seule propose une plage d’un peu plus de 40 minutes, qui prend son temps… vraiment ! En réalité, seules trois grandes séquences musicales très différentes émergent de Renaissance : après une intro bruitiste/drone et une lente montée en tension de plus de 8 min (!) une première salve très sombre déboule, montrant un visage assez dark de Domadora, sur une musique assimilable à une sorte de doom heavy bien plombé. Un peu plus loin, après une nouvel intermède musical déstructuré, on découvre le groupe sous un jour beaucoup plus frais et enjoué, avec un passage aux sonorités blues voire soul, pour une succession de plans transmettant une sensation plus solaire… Cette séquence en deux temps (avec toujours un intermède au milieu) s’achève pour préparer un troisième tiers plus noir encore, probablement la pièce maîtresse du disque : lancé par une intro lancinante aux échos post-doom (on pense à l’un des actes du Bongripper de The Great Barrier Reefer) il monte en tension avec une belle intensité, développant une ambiance pesante et sinistre à souhait. Structuré comme une séquence en deux volets (avec un passage calme au milieu), cette section fait bien le job de clôturer cette œuvre oppressante.

Une ombre au tableau : avec tous ces intermèdes et transitions sonores, ne restent de « vraie » musique que 23 minutes environ, à travers deux pièces très répétitives et sombres, et une autre un peu plus légère et mélodique. C’est là qu’intervient la valeur ajoutée de la vidéo : reposant sur des centaines d’extraits vidéos de toutes natures (bruts ou avec effets spéciaux), le groupe développe à travers leur apport visuel une large quantité de thèmes. Belles séquences oniriques (nature, nuages, planète, plans nocturnes de villes…), puissantes images guerrières, divers plans du quotidien ou sociétaux multi culturels (caricatures, vie citadine, hommes d’affaires, écoles…), images plus « implicantes » (visages aux regards pénétrants…), le tout est baigné par un fil rouge très Kubrickien (embryon / espace…). Ça dénonce un peu, ça montre, ça vise à faire réfléchir. L’enchevêtrement, voulu, provoque un sentiment de saturation, tout en restant mobilisé tout du long, du fait de l’effet quasi hypnotique obtenu. A ce titre, l’objet audio + vidéo fonctionne, effectivement : on avale cette succession de séquences, absorbé par le vortex musical, sans avoir le temps de vraiment réfléchir. On survole les préoccupations (apparentes) du groupe, on picore, certaines restent en mémoire, les autres défilent et cèdent leur place à de nouvelles idées…

En conclusion, on ne peut que louer cette initiative de Domadora : on n’est pas sur une idée gadget, le binôme audio + vidéo fonctionne. Pris séparément en revanche, on peut légitimement exprimer quelques réserves : la partie musique est intéressante mais un peu « légère » (quantitativement et en termes de variété), moins enthousiasmante que les productions précédentes du combo, plus orientée sur le développement d’ambiance sonore que de simili « chansons ». La vidéo apporte une vraie densité au concept global, mais reste dans une intention un peu diffuse, entre critique acerbe, beaux plans très esthétiques, séquences criptiques voire saugrenues… Bref, elle aussi trouve peu d’utilité sans son « miroir » sonore. On en vient à s’interroger sur le visage qu’on aime le plus chez Domadora : celui des jam rockers barrés mais efficaces, ou celui des esthètes créateurs « complets », plus imparfaits, mais novateurs. Pas évident…

 


 

Echolot – Curatio

 

A l’instar de nombreux groupes, Echolot se plaît à mélanger doom et styles plus extrêmes. Après un premier album éponyme aux longs morceaux psychédéliques faisant la part belle aux jams et riffs tournant en boucle, les Suisses avaient déjà entamé leur mue sur un petit EP 3 pistes d’à peine 40 minutes affichant un son doom plus puissant mais toujours aussi lent. De retour avec leur second album Curatio, la question est de savoir si Echolot ne va pas trop loin dans le hors piste.

A la première écoute, on constate déjà que le groupe conserve son goût pour les longues pistes de 10 minutes. Les deux premiers titres de l’album sont de cette veine et font le lien avec leur précédent EP, continuant de proposer un doom puissant, et s’axant sur un mélange de mélodies sensibles mais souvent inquiétantes, et de montées vers des ambiances nous plongeant en pleine tempête. Ainsi “Burden of Sorrows” nous maintient dans un état de tension et de mal être avant de libérer toute sa noirceur sur un break d’une lenteur écrasante et un chant scream douloureux. A la première écoute très perturbant, ce choix de chant amène une émotion supplémentaire aux compos des Suisses et est distillé de manière à être toujours efficace. “Countess of Ice” amène un côté plus épique, sur son intro et son outro notamment, pour nous faire visualiser un ancien être disparu qui semble sortir de son sommeil.

C’est à partir de “Resilience of Floating Forms” que l’album bascule sur la frontière du post black metal (ou affilié, mais il y a bien le terme “post” dans les influences de cet album). Ce troisième titre vient se démarquer, par sa longueur plus courte déjà, mais surtout par sa subtile introduction à la guitare acoustique qui nous fait glisser petit à petit dans un univers encore plus sensible et mélancolique. “Wildfire” enfonce l’album dans la forêt du hors piste avec ce chant scream beaucoup plus présent et des blast au niveau de la batterie. Le titre et l’album finissent tout de même par mettre un peu de lumière avec cette basse qui se distingue enfin du mur de son et des boucles de synthé qui permettent de contraster avec le reste du morceau.

Vous l’avez compris… Echolot n’ira pas chercher avec Curatio dans le vocabulaire de la joie de vivre mais propose un très bel album, équilibré et maîtrisé techniquement par le trio. Le travail sur les passages mélodiques rend encore plus prenantes les envolées du groupe, et se ressent particulièrement sur “Burden of Sorrows”, “Resilience of Floating Forms” ou encore sur ce break de synthé très elderien (voir la transition sur le titre « Lore » d’Elder) sur “Countess of Ice” qui permet une aération salvatrice au morceau. Même si l’on ressort un poil déçu de ne pas retrouver la puissance groovy du premier album, Echolot réussit sa mue et arrive pile à temps pour nous proposer un album qui ira à merveille avec l’arrivée de l’hiver !

Early Moods – Early Moods

Ce jeune quintette complètement hors du temps nous vient de Los Angeles, où ils effectuèrent leurs premiers pas en 2015. Leur line up actuel se battit au bout de quelques années autour du guitariste Eddie Andrade et du chanteur (et claviériste) Alberto Alcaraz. Après quelques errements musicaux se rapprochant de tendances de metal plus « extrêmes », les gars décident d’assumer leur folle passion pour le doom metal old school, et entament leur re-construction dans cette optique. Après un EP sympathique, ils sont repérés par Daniel de Riding Easy, qui tombe sous leur charme et nous propose leur premier LP.

Musicalement ce disque est absolument infectieux : une fois qu’on a mis une oreille dessus, difficile de s’en défaire. Pour autant, il est difficile de décrire cette (jouissive) tambouille, car les 9 plages vont aborder des dizaines de genres différents. Avec un peu de recul, on pense à du vieux doom US sauce Pentagram ou Witchfinder General côté européen, reposant parfois sur des rythmiques NWOBHM, le tout renforcé par des attaques de guitare que ne renieraient pas les meilleurs Judas Priest, un sens du riff tout sabbathien, des soli de guitare épiques… Le tout baigne dans une approche revival bas du front, qui oscille naïvement entre pur 1er degré intègre (passion, inspiration, influences, attitude, toussa toussa…) et 2nd degré distant (les mecs assument leur anachronisme), un peu à la sauce R.I.P. avant eux. Autant la démarche commerciale est questionnable (y’a un marché pour « ça » ?), autant musicalement, on ne peut qu’adhérer : on appuie sur « play », on écoute et on lâche prise… On est absorbés par les mid-tempo doom « Damnation » ou « Early Moods » (et son final en mode cavalcade rythmique), abasourdis à l’écoute du protéiforme « Broken », hypnothisés par le Pentagram-esque « Funeral Rites »… Et que dire des plus metal « Live to Suffer », « Curse of the Light » et consorts, qui, même s’ils s’éloignent de notre périmètre musical exigu, suscitent un headbang quasi irrépressible, option poing en l’air. Si un résumé du disque devait être proposé, il tient sur « Funeral Macabre », le dernier titre : intro doom lente sur base de riff gloomy à souhait, lancement heavy mid-tempo sur riff acéré, puis bascule exactement sur la seconde moitié vers une pièce groovy énervée, pour finir par un enchevêtrement de soli impeccables. Pfff, on souffle. Et on repart.

Bien servis par une prod sans clinquant mais parfaite (un peu rustre sur les bords, mode subtilement garage, mais bien ajustée – voir à cet effet le travail sur les lignes vocales adapté à chaque titre, le subtil croustillant sur les riffs de guitare…), ce disque hors du temps et décalé (ou bien « intemporel », finalement ?) a vite trouvé une place de choix dans notre discothèque, où il n’a pas le temps de prendre la poussière. Reste à voir, sur la distance, ce que deviendra ce groupe : blindé d’intentions et d’inspirations plus que recommandables, espérons qu’ils battront le fer tant qu’il est chaud, avec quelques tournées et un second disque pas trop tard, pour confirmer tout le bien que l’on pense d’eux.


 

Stones Of Babylon – Ishtar Gate

Jeune trio portugais, Stones of Babylon est un groupe méconnu et peu actif sur la scène live européenne, et donc peu en visibilité. Leur premier album (sur le même label lisboète) Hanging Gardens (Jadins Suspendus) avait fait une sortie discrète, et le groupe instrumental se positionnait déjà sur une démarche « historico-musicale », souhaitant incarner musicalement la grande période de la civilisation mésopotamienne (d’où le nom du groupe). Le trio (avec un nouveau guitariste) continue de creuser ce sillon avec son deuxième disque (Ishtar est la 8ème porte de la grande Babylone). Mais étant donné que votre serviteur s’est pris une tôle au BEPC en Histoire, on va se concentrer sur la musique…

Stones of Babylon rentabilise à fond son étiquette musicale de « stoner instrumental ». Derrière ce qualificatif un peu fourre-tout, on pense généralement à la fournée d’ersatz de Karma To Burn qui ont produit des albums sans chant, avec des réussites variées. Sans renier cet héritage, le groupe va étirer cette case musicale parfois un peu étriquée pour l’emmener sur des chemins stylistiques qui, s’ils relèvent tous d’une affiliation stoner, vont aller se frotter à des genres plus variés. Ainsi si « Gilgamesh » avance dans le sillage sus-mentionné (du gros riff à la Karma to Burn, de la rythmique qui laboure), « Annunaki » vient explorer des terres doom classiques (côté inspiration et son fuzzé de guitare on n’est pas très loin de Lori d’Acid King) tout comme « Pazuzu ». « The Gate of Ishtar » et « The Fall of Ur » jouent la carte d’un riffing massif mélé à des incartades de lead en son clair « à la My Sleeping Karma » (dans une certaine mesure). La carte mélodique est jouée à chaque fois, avec un effet assez remarquable – le talent d’écriture est là et nos gaillards s’y entendent pour proposer des riffs accrocheurs, des mélodies catchy et des leads envoutants. Le tout se termine par un épique « Tigris and Euphrates » qui traîne sur 10 minutes son alternance de gros riffs gras, leads aériens aux décharges de wah wah (copyright Mars Red Sky), et séquences d’accalmies.

Sans grande prétention affichée, Stones of Babylon propose avec ce Ishtar Gate une galette parfaitement enthousiasmante. Pouvant recueillir l’adhésion des doomeux comme des fans de stoner plus classiques, amateurs d’ambiances poisseuses, dark ou plus nerveuses, il propose une parfaite jonction entre plusieurs mondes musicaux pas si éloignés, qui cohabitent ici avec intelligence. Un très bon disque.

 


Odonata – Gravitational Perturbation

Débarqué un peu de nulle part (en tous les cas sans prévenir) Odonata est un trio français, implanté dans la région de Limoges qui sort son premier disque par une petite structure limougeotte, Les Disques du Tigre. Monté à l’origine par Fabienne Albiac, le groupe se construit trio avec l’adjonction d’un second guitariste (!) Steph Tej’, et d’une jeune batteuse, Betti Lou. Majoritairement féminin, issu d’un bassin culturel et musical ayant enfanté peu de groupes dans notre scène musicale de prédilection (clin d’œil quand même à 7 Weeks), ce disque attise forcément notre curiosité.

Le trio propose une musique très épurée, souvent aérienne (l’allusion à l’odonate, ordre animal des libellules, notamment ?), qui se décline très largement dans la répétition quasi-hypnotique. Les morceaux sont longs (5 chansons pour un peu plus de 35 minutes) et reposent sur un ou deux patterns musicaux structurants, souvent joués ad lib (au moins pour la part rythmique). Cette approche convoque rapidement un psychédélisme un peu mécanique mais rudement efficace, qu’on pourra assimiler à du kraut rock, tantôt énergique (« Son or Iron » et sa rythmique évoquant même parfois des sonorités world music sous des lead de guitare qui se substituent aux lignes de chant), tantôt plutôt sous tranxene (« Metamorphosis is the path »). Musicalement la volonté de recherche du groove est claire, incarnée plus qu’ailleurs dans « Oriental Memories », une belle pièce de rock psyche portant bien son nom.

Ce premier album propose une musique intéressante, efficace (on sent que les zicos ont de l’expérience, même si c’est dans des champs musicaux différents) et cohérente. L’intention musicale est claire et assumée, et le groupe évite le réflexe de la démonstration, qui aurait pu les faire ratisser trop large : en se concentrant sur cinq compos, solidement arquées sur des éléments mélodiques forts, le groupe déroule une champs musical que l’on sent propice aux jams et impros en live – un territoire où il nous tarde de voir le groupe évoluer.

 


DoctoR DooM – A Shadow Called Danger

 

En stase depuis 2015 avec A Shadow Called Danger signé chez Black Farm Records, c’est le retour sur scène de DoctoR DooM. Avec ce quartette français. Le titre doom semble usurpé, à ceci près que ça sonne coloré comme une couverture Marvel (Ironique au vu de la pochette quasi monochrome) et vient en quelque sorte s’opposer à l’Iron Man des prémonitions de Black Sab’. Si les deux appartiennent au même imaginaire, ils sont pourtant diamétralement opposés.  DoctoR DooM évolue dans les sphères du psyché polyvalent mais ne laisse jamais poindre une quelconque apathie ou idée noire. Adossé à un tel patronyme cet opus avec Kent Stump de Wo Fat aux manettes du mastering a de quoi rendre curieux d’aller jeter une oreille sur cette plaque du groupe de Pamiers.

Le premier morceau mémorable arrive tôt, « What They Are Trying to Sell » passe de la guillerette sautillance des guitares et du clavier à des voix canailles qui petit à petit deviennent inquiétantes au fur et à mesure que les instruments appuient l’intention.  Ce qui contraste avec l’enchaînement de la très calme et bluesy « Ride On » qui revenant aux penchants naturels de DoctoR DooM reprend du poil de la bête sur son outro. Poil auquel la formation s’accroche morceau après morceau, atteignant son point d’orgues sur « In This Town » dont le souffle épique ne semble vouloir s’éteindre d’un bout à l’autre du titre.  Du côté de « Hollow » aussi ça souffle fort avec son thème comme un « Hotel California » sous stéroïdes injectés intracardiaque par une pompe faite de rythmes.

DoctoR DooM multiplie les intentions heureuses. Tant du côté du chant qui jouit d’une palette généreuse que du côté du clavier qui simule de l’orgue sur « What They Are Trying to Sell » que des violons sur l’avant dernière piste « In This Town », pour mieux, sans doute, annoncer le titre de clôture, instrumental et majestueux, reprise de la « Sarabande » de Haendel qui servit de thème entre autre à Barry Lyndon de Stanley Kubrick, la classe à la française.

De prime abord A Shadow Called Danger peut sembler décousu. L’ouvrage est néanmoins bien produit d’un bout à l’autre et probablement que ses reliefs marqués dans les compositions peuvent dérouter l’auditeur. Il convient de saluer la hardiesse des musiciens qui se sont lancés dans une œuvre aussi légère que méticuleuse. Pas étonnant que Ripple Music mette la main dessus, tout du moins pour ce qui est de presser le format CD dès janvier 2023.

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