Iota – Pentasomnia

Après une tentative d’écriture en 2018-2019, le projet avait subi une léthargie forcée. Le nouvel album de Iota, Pentasomnia aura donc dû attendre 5 ans pour voir le jour sous la houlette bienveillante de Small Stone Records. Le trio de Salt Lake City a une carte de visite bien chargée et cela explique sans doute pourquoi cet ensemble n’a à ce jour livré que deux galettes dont la présente rien que seize ans après la précédente! Pour autant malgré l’attente, le trio n’annonce pas plus de prétention que la fois précédente; une musique honnête par des gens honnêtes dit leur bio. On ne demanderait qu’à les croire, mais on va quand même dépasser les bornes du marketing pour en juger par nous même.

Plongeant dans l’univers de Pentasominia, on est dès le démarrage enveloppé d’une ambiance teintée de blues, qui accompagne l’auditeur vers des voyages psychédéliques d’un Iota dont les artworks rendent hommage à l’esthétique lysergique dès le premier regard. La guitare, jamais agressive mais toujours prête à s’aventurer dans des territoires épiques, comme en témoigne « The Returner », offre une expérience proche d’une jam session, avec ses solis , comme dans « The Witness » ou « The Time Keeper ». Cependant, au-delà de ces prouesses guitaristiques (Parfois un peu lourdes à digérer), c’est la basse qui donne réellement du corps à l’ensemble ( sans jamais pour autant venir totalement sur le devant de la scène), dépassant ainsi le simple rôle de la section rythmique pour apporter des nuances plus profondes à chaque morceau, soutenue habilement par une batterie qui structure définitivement l’ensemble.

Quant au style, bien que l’aspect psychédélique soit indéniable, il serait réducteur de le limiter à cette seule dimension. Après l’écoute de morceaux tels que « The Time Keeper », qui explore un répertoire plus vaste, et « The Great Dissolver », dont les harmonies oscillent entre le hard rock, (notamment à travers son solo) et une structure doom on se convainc aisément qu’il y a un peu plus derrière tout cela qu’une errance hallucinée. Le chant est particulièrement appréciable lorsque sur la dernière piste il est repris en chœur ce qui permet de quitter l’album avec une nette sensation de satisfaction.

Iota ne sort pas souvent du bois, à vrai dire on l’avait oublié et on le regretterait presque car de l’honnêteté il y en a indéniablement dans les idées développées au sein de Pentasomnia et il est à présent certain que ces idées sont également portées par d’honnêtes artisans.  Il n’y a plus qu’à espérer que l’emploi du temps de ces derniers leur offre la possibilité de se faire plus assidu dans la fréquentation de nos conduits auditifs, pardon mais 32 minutes tous les seize ans, c’est un peu chiche.

Bongzilla – Dabbing (LIVE) Rosin In Europe

Tiens, un live de Bongzilla ! Quelle étrangeté pour un groupe qui s’est déjà adonné à l’exercice du disque live en 2003 (même si Live from the Relapse Contamination Festival était plutôt un EP qu’un LP) – ça date certes, mais on ne peut pas dire que le groupe soit connu pour la profusion de son activité scénique. Pas forcément sur un temps fort de sa carrière depuis sa reformation en 2015 (avec deux derniers albums entre le « pas mal » et le « vraiment bof »), l’opportunité de briller à travers une captation live ne se faisait pas forcément sentir a priori… sauf à vendre quelques vinyles multicolores supplémentaires ? Ne soyons pas médisants et voyons ce que la bête a dans le ventre…

Premier constat : la production / mix sonore propose un son d’une clarté remarquable… mais laisse une sale impression d’un groupe qui joue en studio, un peu comme ces « live COVID » qui pouvaient fleurir pendant le confinement. Côté bruit d’ambiance, c’est le néant pendant les chansons (même si on sait la foule plutôt silencieuse sur des concerts de doom), et à la fin des chansons on entend parfois quelques bruits du public au loin, très loin… probablement captés indirectement par le micro chant. On se retrouve avec une prise de son aseptisée, 3 instruments et 1 micro chant ajoutés les uns aux autres. Le chant de Makela, rare heureusement, vient écraser le tout en surnageant dans le mix, noyant tout le reste de sa glaireuse bile sludge à chaque intervention… La formation en trio désormais de Bongzilla (Jeff Schultz seul à la gratte) ne permet pas, du coup, de compenser cela par une couche de gras… pardon, « par une ligne de guitare » supplémentaire, pour mieux équilibrer la mise en son. Apparemment le mix a mobilisé un ingénieur du son + 2 assistants… probablement d’excellents techniciens, mais niveau feeling, ça souffre un peu. A côté, leur live de 2003, imparfait, sentait le souffre et la saleté, pour un feeling bien plus immersif.

Pour rendre le tout un peu plus « désincarné », le disque est capté sur trois concerts différents. La set list est plutôt correcte, avec une plus forte représentativité des derniers albums du groupe (deux titres pour chacun des deux derniers disques depuis leur reformation – même s’ils ne sont pas les meilleurs, leur label actuel n’est pas maso et cherche à valoriser les titres édités à la maison…) puis un titre à peu près de chacune de leurs productions antérieures. Pas de vraie surprise, on est sur une set list de référence de Bongzilla ces dernières années, pour leurs rares concerts.

Niveau interprétation, on peut rendre hommage aux musiciens : même si on n’est pas sur du Dream Theater, la clarté du mix retranscrit tellement bien les parties instrumentales qu’on note bien qu’elles ne souffrent pas de problèmes de jeu ou d’approximation. Si on voulait être méchant, on dirait que le fait de piocher dans trois concerts différents permet de ne sélectionner que les titres impeccablement interprétés… mais ce serait être mauvaise langue, et Bongzilla n’a pas la réputation de manquer d’efficacité en live.

Fondamentalement, pour un groupe aussi rare en concert, on pourra s’étonner de retrouver dans leur discographie déjà 2 albums live. La valeur ajoutée de celui-ci, à ce titre en particulier mais aussi de manière générale, est questionnable. En tant que best of, il tient à peu près la route (on aurait préféré plus d’anciens titres), mais en tant que live, il ne parvient pas à retranscrire efficacement l’énergie lourde et poisseuse d’un concert du trio.

 


 

 

Leather Lung – Graveside Grin

Avec des origines Punk Hardcore et une carrière débutée en 2014 sous les auspices du gras et de la weed, une poignée de galettes d’un sludge de bon aloi, cinq zicos qui tiennent le pavé et la bénédiction de Magnetic Eye Records, voilà de quoi dessiner les contours de Leather Lung, un groupe qu’on pourrait croire venu d’Alabama ou de Louisiane mais qui officie en fait sur la côte est des États-Unis, dans le Massachusetts. Il y a donc eu pas mal de curiosité à la barre de la découverte de ce dernier opus, Graveside Grin.
Il ne faut pas plus de quelques mesures pour se faire une idée d’où on a foutu les pieds. Dèja la pochette à gros nibards et giclée de bière laiteuse sonnait comme un avertissement. Ça tabasse d’office, un pied dans le bayou, un autre dans le sable du désert. « Spit In The Casket » dit tout du chant dans un simple mot, “Bitch” craché à la gueule de l’auditeur entre deux harmonies des gratteux qui la jouent tout en agressivité et mélodie soutenues par une batterie enveloppante.
Que ce soit « Big Bad Bodega Cat » ou « Empty Bottle Boogie », la sautillance des morceaux donne envie d’une part de laisser la musique emporter son corps puis de casser des briques avec sa tête. Tout le long de l’album, le chant reste l’élément majeur des compos avec un style sludge mais presque toujours sans excès, ce qui ravira autant les amateurs du genre que les plus rétifs de ce style glaireux. Les esprits les plus chagrins n’auront qu’à faire abstraction et attendre la mélodieuse introduction au chant de « Twesting Flowers ». Cependant, quel que soit son goût, l’auditeur aura tout intérêt à se concentrer sur des cordes qui ont su synthétiser différents horizons du metal, comme lorsque le gras d’un growl d’outre-tombe de « Guilty Pleasure » cède le pas à des grattes qui virent hardcore. Un autre bref aperçu de la large culture du groupe se fait jour sur « Macrosdose (Interlude) » qui donne à entendre d’autres étendues que celles de nos habituels terrains de jeu, y compris lorsque la piste suivante « La La Land » fait glisser quelques riffs subtils et presque orientalisant. On ne s’ennuie pas avec cette belle plaque qui pourrait faire croire au distrait qu’il s’agit d’un album un peu simplet de plus dont le seul intérêt serait d’être un défouloir. Il n’en est rien, Graveside Grin s’écoute et se réécoute, il y a de bonnes idées à la pelle et elles ne sont pas toujours si évidentes que cela.
Alors que certains pontes du genre sludge déclinent gentiment dans les brumes parfumées de leurs cigarettes à rigoler, Leather Lung délivre avec Graveside Grin un album jouissif, un album de métal, un album auquel il est bon de s’abandonner totalement. Bas du front, on fonce, pour ce qui est de l’intelligence, la musique s’en chargera.

Early Moods – A Sinner’s Past

Moins de deux ans après leur premier disque (Early Moods, meilleur disque de 2022 que personne n’a écouté), le quintette angeleno aura suivi notre précieux conseil de battre le fer tant qu’il était chaud : après quelques séries de dates live nord-américaines, le fougueux combo s’est immédiatement attelé à la composition de ce nouveau disque et s’est engouffré en studio pour sortir cette nouvelle galette, toujours chez les brillants et décalés Riding Easy Records.

Son écoute attentive confirme la furieuse passion de ces jeunes californiens pour ces influences complètement surannées qui avaient fait le charme de leur première galette : une sorte de doom metal nerveux, absolument ancré il y a 3 ou 4 décennies plus tôt, l’ensemble teinté d’une énergie qui emprunte beaucoup aux groupes de la NWOBHM. A cet égard, l’alchimie déjà entendue sur leur première rondelle est toujours là.

Qu’est-ce qui distingue ce disque du précédent ? On serait tenté de dire « rien »… et on n’aurait pas tort, en un sens. Est-ce que l’écriture est meilleure ? Oui parfois, mais les meilleurs titres de Early Moods restaient meilleurs que les moins bons de ce second opus, donc franchement, on est dans une belle continuité. On pourra mettre en avant une plus grande maturité (quelle surprise…) avec un groupe qui s’assume et se complait dans ce style musical. Mais pour le reste, pas de révolution : ils font toujours brillamment ce qu’ils faisaient super bien avant.

« Ce qu’ils font », donc, c’est en quelque sorte faire reprendre vie au Pentagram des années 80 (son chant hanté, ses riffs mêlés d’occultisme et ses leads malaisants), lui injecter le riffing du Sabbath des années précédentes, et emmener le tout sur des rythmiques issues du metal des années 80. Jamais proche du plagiat, Early Moods développe plutôt son style si enthousiasmant à travers 8 compos de plus de cinq minutes (minimum syndical pour du doom metal traditionnel) qui ne se dispersent jamais. Mentions spéciales à « Unhinged Spirit » (pour son riff délicieux bien sûr, mais surtout son groove prodigieux sur ce break rythmique emmenant la fin de la chanson sur une cavalcade metal de haute volée), le très occulte « The Apparition » et son riff en droite lignée du 1er Sabbath, les soli roboratifs de « Walperguise » ou de « Hell’s Odyssey » sur sa seconde moitié…

A Sinner’s Past se déguste comme une petite pastille hédoniste, un plaisir coupable et extrêmement régressif. Il y a une vraie satisfaction à écouter un groupe talentueux et inspiré jouer une musique que l’on pensait morte, contenue exclusivement dans une pile de vieux disques poussiéreux : voir ce style musical prendre vie, animé par tant de talent et d’inspiration est un sentiment particulièrement vivifiant. Quand, en outre, l’intégrité et la passion mènent la barque, alors il devient difficile de ne pas succomber et tomber en fol amour avec ce groupe de jeunes loups inspirés. On attend déjà leur troisième méfait, et on se dit que maintenant qu’ils se sont affirmés en totale maîtrise de ce style, ils ont probablement le potentiel de transcender le genre et l’emmener vers des champs inédits, pour l’installer complètement dans ce nouveau siècle. Croisons les doigts pour qu’Early Moods soit ce groupe – ou l’un d’entre eux.
En attendant, on se repasse encore le disque.

 


 

Sundrifter – An Earlier Time

Le label américain Small Stone Records a beau ne plus être que l’ombre de lui-même en termes d’activité (nombre de sorties) depuis quelques années, on peut lui faire confiance pour maintenir son roster à un haut niveau qualitatif, et garder son soutien (vraisemblablement désintéressé) pour les groupes qui le méritent. C’est donc avec une certaine bienveillance que l’on appréhende le troisième disque des bostoniens de Sundrifter, leur second chez Small Stone, après un Visitations que l’on avait bien apprécié, il y a presque six ans. Le groupe s’est fait discret depuis, sans actualité ou activité significative, à part quelques disparates prestations scéniques.

On imagine à peu près à quoi s’en tenir en lançant les premières rotations de ce An Earlier Time, qui sans surprise propose un heavy rock charpenté, où stoner et grunge viennent se tirer la bourre (on pourrait penser à un mix de QOTSA-milieu de carrière et de Soundgarden, grossièrement), avec deux composantes clés propres au trio étasunien : un travail sonore, harmonique et mélodique très marquant, et le chant de Craig Peura.

Le premier point est vraiment le driver principal qui emmène le groupe dans des territoires inaccessibles à la plupart des groupes (pas le territoire du succès pour le moment, apparemment). Il se traduit avant tout par un goût du riff « hybride », où les patterns mélodiques sont courts et répétitifs et viennent renforcer la rythmique. On pense à l’intention musicale post-rock… sans le son post-rock ! Car ici la mise en son est travaillée, la production est mature, efficace, finement ciselée : des arrangements classieux (discrets claviers, discrets effets guitare & voix…) viennent apporter un clinquant bien particulier à chaque titre. Cet état de fait participe à ce très agréable contraste qui définit la musicalité du groupe : souvent enclins au riffing sec et froid, Sundrifter n’hésite pas à l’enrober d’une subtile nappe de claviers, de soli mélodiques, de chant aérien… (voir le dernier tiers de « Begin Again » par exemple).

Puisqu’on parle de chant, on notera que Craig Peura a encore développé son spectre vocal sur ce disque, apportant à chaque titre un relief particulier. S’il évoque souvent Chris Cornell (par exemple sur « Prehistoric Liftoff ») il trouve aussi sa place dans des plans plus nerveux, ou à l’inverse plus aériens encore (son chant sur « Want Your Home » évoque plutôt Bono de U2 !).

On a donc là une galette de belle qualité. Pour faire la fine bouche, on pourra un peu gloser sur le running order, qui voit trois titres lents (mid-tempo au mieux) clôturer le disque, ce qui donne une « fin de bouche » un peu surprenante, et qui ne reflète pas la tonalité globale du disque. Mais la première moitié étant un exemple d’efficacité, on appuiera simplement sur « repeat » (ou on tournera la galette pour les vinylistes) pour se replonger à fond dans cet excellent disque.

 


 

 

Clouds Taste Satanic – 79 A.E

Voilà quelques temps que nous n’avions pas discuté de Clouds Taste Satanic ici, sans doute trop occupés par une mission supérieure lors de la sortie de leur précédent album l’an passé. Je suis cependant persuadé que le quartette psychédélique de New York nous pardonnera (comme s’ils pouvaient en avoir cure) avec l’écoute attentive et dévouée de leur nouvel opus 79 A.E.

Coutumiers de la piste à rallonge, les Américains ne nous ont pas laissé d’autre choix que d’invoquer en préambule de l’écoute le fameux “Pas ce soir, chérie, j’ai Clouds Taste Satanic”. A plus forte raison lorsqu’on s’attaque à 79 A.E., un album de 45 minutes divisé en deux pistes d’égales longueurs. Autant vous dire que pour aborder l’œuvre, on ne peut pas s’y prendre à plusieurs fois. Il faudra disposer de temps et d’une totale capacité de concentration.

On aurait pu s’attendre à deux fois 22 minutes de redites, mais ça aurait été sans compter sur l’ingéniosité des quatre gonzes de New York. On navigue ici entre un psychédélisme intersidéral et du stoner pur jus. Le tout est 100% instrumental et fait la part belle à une section rythmique où la basse écrase tout sur son passage mais laisse tout de même aux six cordistes l’opportunité de s’exprimer avec subtilité, comme lorsque sur « Collision » la saturation s’atténue pour un peu de légèreté électro-acoustique ou les envolées lyriques d’un solo tout floydien qui conclut la piste avec force majesté.

Cet esprit issu de Pink Floyd, poncif du genre, on le trouve en redites perlées tout au long de la seconde piste, « Reclamation », durant laquelle le groupe effleure même des sonorités post-rock en alternant avec de bien plus méchants riffs grassement metal et mid-tempo. On est bien loin d’un bloc musical, plutôt l’enchevêtrement d’idées variées qui se répondent les unes aux autres au sein d’un même grand tout délicat à digérer au final.

Clouds Taste Satanic livre avec 79 A.D. un opus captivant mais bourratif. Casse dalle sans doute nécessaire pour explorer les confins du psychédélisme et du stoner en naviguant entre influences évidentes et parties instrumentales de choix. C’est une expérience immersive qui impose une écoute attentive et prolongée pour en saisir la profondeur.  Un disque à réserver aux amateurs de sonorités progressives et de voyages musicaux intenses.

 

Mr Bison – Echoes From The Universe

La dernière fois qu’on vous avait causé du trio Italien Mr Bison, le monde de la culture se mourrait (Oui ça se dit, c’est vilain à l’oreille mais ça se dit!), ses droits braqués par un vilain virus dont je me refuse à écrire le nom encore une fois. Comme à son habitude le groupe avait offert à nos oreilles un beau collier de perles progressives. Ils reviennent cette fois bras dessus, bras dessous avec Heavy Psych Sounds pour porter leur nouvelle œuvre, Echoes From The Universe et elle n’a pas eu à nous faire de l’œil longtemps pour qu’on aille passer du temps avec elle.

Du prog en veux-tu en voilà, encore une machine à remonter le temps pourrait on se contenter de dire. Mais voilà ce serait bien trop réducteur et surtout aller un peu vite en besogne. Echoes From The Universe c’est 41 minutes et 7 pistes taillées sur mesure pour les oreilles les plus sensibles à ce qui est beau et entraînant.  Le chant en chœur se met à porter le thème, qu’il s’agisse de « Collision » ou de « The Veil » et on a envie de reprendre avec lui dès la seconde écoute. Les riffs montent lentement pour ouvrir « Dead In the Eye », palpitent sur « Fragments » et en quelques notes on se retrouve happé par la piste. A titre personnel je retrouve des sensations que j’ai quelques fois avec Elder mais sans la lassitude que ce groupe finit toujours pas susciter en moi (Oui, je suis un hérétique et je n’en ai cure). Mr Bison fait de la qualité, c’est beau, c’est bien pensé, c’est entraînant et malgré tout parfois ça manque un poil d’aboutissement. J’ai trouvé à ce titre « Staring At The Sun » un peu trop frêle comme conclusion, allez savoir pourquoi. J’ai également trouvé déplacée la clôture de « Collision » qui semble du coup un rien bâclée après la joie toute personnelle qu’elle m’avait apportée. Non, il faut le dire cette plaque n’est pas parfaite et ne viendra probablement pas vous chauffer l’encéphale à blanc MAIS c’est important qu’elle ne soit justement pas parfaite car ce sera un prétexte tout à fait licite pour venir se jeter sur la prochaine production du groupe pour voir s’ils ont remonté leur niveau d’un petit cran tout à fait facultatif. Car au final, c’est chipoter que de relever ces anicroches dans un album qui n’a aucune vraie faille.

Si au détour de votre ennui vous ne savez que faire, venez découvrir Mr Bison si vous étiez passé à côté et pour celles et ceux qui se doutent de quoi il retourne, ne tardez pas à venir écouter cette prolongation de la carrière d’un groupe qui en l’espace d’une grosse dizaine d’année s’est installé dans un standard des plus respectables. Echoes From The Universe est une plaque complémentaire des précédentes, une prolongation et une évidence nécessaire.

Monkey3 – Welcome To The Machine

En 2019, les Helvètes ont commis Sphere que nous avions – en commun et démocratiquement – élu album de l’année vu les qualités intrinsèques de cette production prodigieuse. Même si, en majorité, nous sommes plutôt bon public lorsqu’il s’agit de partager notre avis au sujet du quatuor de Lausanne – que nous chroniquons depuis leurs débuts vu qu’ils partagent avec nous une certaine longévité dans notre microcosme – c’est avec un peu d’appréhension que je me suis lancé à la découverte de cette nouvelle sortie qui débarque 5 années après la précédente réussite.

Mon appréhension trouvait ses fondements dans deux éléments bien précis : le premier était la lecture du fameux press-kit qui comptait les influences cinématographiques marquées sur cette production, toutes au rayon science-fiction (lequel ne m’attire franchement pas du tout) et le second tenait de la perception du bonhomme qui s’interroge lui-même (en tant que fan) sur la capacité de ses compatriotes à rééditer l’exploit commis avec la précédente livraison interstellaire (on n’est pas calviniste pour rien par ici). Pour spoiler le lecteur d’entrée, je peux lui dire qu’il s’agit d’un authentique produit de Monkey3, qui contient tous les marqueurs de la cuisine du groupe et que c’est pas un megamix des bandes-sons des films de Kubrick et compagnie : c’est de la bombe les enfants !

Tout d’abord, les artisans de cette réussite sont les mêmes que ceux qui ont œuvré sur son prédécesseur sauf pour ce qui est du bassiste, Jalil, qui rôde déjà sur scène depuis 2022. On reprend donc Walter à la batterie, Boris à la guitare, dB aux bidouillages électro et Raphaël Bovey derrière les manettes, on confie le mastering à Lad Agabekov et la pochette à Sebastian Jerke en demeurant, esthétiquement parlant, dans la lignée de Sphere, et, au final, on obtient une production dans la droite lignée de Sphere.
Ensuite, pour ce deuxième album concept de la discographie du groupe, le processus d’Astra Symmetry (qui n’est pas mon album préféré de nos potes) a été inversé en ne partant pas du concept pour composer, mais en composant pour converger vers le concept, ce qui fait une sacrée différence.

Alors, je vois s’élever des voix sceptiques au fond de la salle qui qualifient le quatuor de flemmards en sortant un album de « seulement » 5 titres, qui se déploient « seulement » sur 45 minutes, à qui je réponds bien volontiers que l’écoute de cet album dans l’ordre, même si elle est brève, est une expérience monumentale, à laquelle ne rend pas vraiment hommage la livraison en amont des deux singles « Rackman » et « Collision », isolés de l’ouvrage comme si on abordait un bouquin en lisant les chapitres de manière aléatoire. Je dis aussi à ces pisse-vinaigres que rarement la quantité fait la qualité d’une œuvre (allez voir la taille des tableaux de Vermeer).

Comme c’est un concept album et qu’il s’agit d’un tout, en voiture Simone, c’est moi qui conduit c’est toi qui klaxonne ! L’auditeur débute son voyage (qui dure le temps d’un épisode d’une série en vogue sur les plateformes de streaming) par « Ignition » avec des bidouillages à base de voix insérées dans des nappes de synthé posées sur une rythmique électro et, à peine installé dans le siège de son vaisseau spatial, il se prend, en pleine poire, une accélération jouissive de rock pur sucre. Ce morceau rapide superpose les riffs et les nappes traditionnelles du quarté gagnant en variant sur un thème central qui voit tour à tour la machine prendre l’ascendant sur les hommes, puis le contraire, puis, comme pour un happy end, l’homme et la machine avancer conjointement. C’est un truc de guedin que cette entrée en matière avec des déluges de guitares aériennes qui me laissent bouche bée (avec un filet de bave qui pend) avant un retour frontal de l’armada du rock qui ponctue le titre vigoureusement pour laisser place à « Collision » après 10 minutes. Déjà défloré sur la toile, ce single de 6 minutes aux textures jungle débute avec les basses en première ligne. Il illustre parfaitement le titre de cette production jusqu’à sa moitié et son titre propre aussi en se déployant en deux parties distinctes qui se collisionnent au milieu du chemin.

A mi-parcours du disque, c’est « Kali Yuga » que les petits veinards ayant assisté aux prestations récentes du groupe ont déjà dégusté live. Titre d’une dizaine de minutes, aérien dans son ensemble, mais pachydermique dans son exécution, ce morceau pourrait s’apparenter à un condensé de l’album à lui tout seul car il recèle tous les ingrédients dispensés durant l’écoute, avec un petit plus généré par le rendu très floydien et l’incursion de la guitare acoustique en tomber de rideau.

L’avant-dernier, déjà ? Ben ouais fallait suivre aussi, c’est « Rackman », le deuxième single, qui transpose le concept dans un territoire sombre, voire lugubre, sur une rythmique lente. La marche funèbre est en route jusqu’à un shift biomécanique induit par les machines qui accélèrent le tempo afin que les parties de guitares distordues viennent se déployer en première ligne avant un final rassemblant tous les protagonistes. Finalement, c’est « Collapse » qui vient conclure cette sortie en dépassant les 12 minutes au compteur (on est encore loin des plus de 14 minutes d’« Icarus »). D’abord tout en douceur, la clôture de rideau monte en intensité en cohérence avec ses prédécesseurs ainsi que, pour tout dire, avec la discographie complète de la formation. S’inscrivant dans la plus pure tradition des morceaux longs de Monkey3, cette dernière pièce a tout le potentiel de constituer un futur morceau de clôture de set hyper-bandant ! Il s’agit en tous cas d’une fin magistrale apportée à une production très homogène, qui ne s’adresse pas particulièrement aux zappeurs.

2024, l’odyssée du space-rock a un nom et c’est Welcome To The Machine, un disque homogène qui se savoure dans son intégralité et dans l’ordre. Plus qu’un énième album de la galaxie stoner, ce monolithe constitue une expérience musicale bipolaire entre les machines des musiques actuelles et un quatuor de rock aguerri ; c’est en tous cas une réussite de plus à mettre à l’actif d’une formation musicalement et humainement au top, qui est là pour durer ! Merci les gars !

 

Point Vinyle :

Le précieux sera décliné à sa sortie en trois versions différentes en plus de sa version digitale moderne ou cd passéiste. Tout d’abords le bon vieux vinyle noir, dans son gatefold, qui est sensé ravir les puristes du son. Une rondelle orangée synchro avec le parallélépipède rectangle de l’artwork, aussi dans un écrin gatefold, limitée à 300 unités qui ravira les puristes de l’astre solaire. Enfin une version Die Hard tirée à 200 exemplaires en vinyle transparent cristal avec slipmat et artwork au format 30 par 30 ce qui est assez pratique pour y loger un 30 centimètres sensé ravir les collectionneurs qui auront de toutes manières commandé la trilogie !

 


 

 

Witchorious – Witchorious

Nous avons pu assister à la démonstration scénique des tout jeunes doomsters de Witchorious lors du Westill 2024 et soyons francs, c ‘était sans aucun déplaisir. Le jeune trio parisien (de Chelles précisément) y avait déroulé un doom bien fait mais monté sur des pattes encore peu assurées tel le faon sortant du bois, c’était à la fois beau et touchant. Alors que leur première galette sort chez Argonauta nous saisissons l’occasion de reprendre notre observation de l’animal.

Il faut admettre que l’écoute de la plaque éponyme de Witchorious s’avère plutôt plaisante. Un travail bien fait, des chœurs qui se présentent à point nommé et qui avaient déjà su nous séduire en live. L’ambiance est sombre à l’instar de « The Witch » qui s’ouvre sur un thème des plus classiques et nous joue les bandes son de film d’angoisse à grands coups d’arpèges et de remontées de fûts tout en souplesse. La lancinance du chant d’Antoine le guitariste sur cette piste est particulièrement réussie ce qui tranche avec d’autres morceaux et des tentatives criardes sans doute encore un peu frêles. Ce fait est particulièrement marquant lorsque les deux genres s’enchaînent sur « Watch Me Die ». Pour autant c’est le carton plein lorsque la bassiste Lucie prend le chant comme sur « Eternal Night » en toute sensualité ou que les deux voix s’adossent sur « Monster » et « Why ».

D’excellentes idées il y en a plein la galette, une sorte d’épiphanie où chacun trouvera sa fève. Des riffs qui sonnent comme des évidences et une batterie soutien indéfectible de chaque titre excusent le titre « The Grave » que l’on pourrait presque considérer comme une sortie de piste trop lumineuse sur un album aux tendances sombres ; sans doute une tentative trop empreinte d’originalité en regard d’un album qui égrène les classiques du style.

Au final il faudra retenir de Witchorious une envie de faire les choses bien. Gageons qu’un travail approprié ne manquera pas de les mettre en avant parmi les jeunes formations hexagonales. En attendant la suite et jouant sur des bases classiques tout en apportant la touche de séduction suffisante à chaque titre, le combo délivre ici une première œuvre long format de bonne facture. Une affaire à suivre donc.

 


The Obsessed – Gilded Sorrow

Quand Sacred est sorti en 2017, on n’en croyait pas nos oreilles : 23 ans après son prédécesseur (The Church Within), The Obsessed était bel et bien vivant. Même si imparfait (quelques morceaux de moindre intérêt) Sacred comportait néanmoins une palanquée de titres remarquables, signes d’un groupe non seulement fonctionnel, mais surtout inspiré, qui semblait en avoir encore sous la pédale ! Dès lors, l’annonce de la sortie de ce nouvel album n’a pas été une si grande surprise, mais elle charrie son lot d’enjeux pour le groupe : confirmer la continuité d’une discographie honorable jusqu’ici, et surtout maintenir l’aura culte que porte toujours The Obsessed.

A ce titre, les errements récents de Wino pouvaient nous inquiéter (avec, entre autres signes alarmants, un documentaire hagiographique hallucinant dont nous avons choisi de ne pas vous parler). En outre, l’instabilité du line-up ces dernières années ne montre pas le signe d’une dynamique de groupe très équilibrée derrière Wino, frontman et leader incontestable : autour de son batteur Constantino, présent depuis Sacred, ça valse côté bassiste… En revanche, l’incorporation de Jason Taylor en second guitariste confirme l’incarnation de The Obsessed en quatuor (sous la forme vue en live ces derniers mois, notamment au dernier Hellfest). Cerise sur le gâteau, cette pochette immonde, dont on pourrait parler des heures, coche à peu près toutes les cases de ce qu’il ne faut pas faire (couleurs moches, collage approximatif, symbolique hermétique, bras tendu questionnable, qui vient en outre interférer avec le logo – Qbsessed ?…) et inquiète plus qu’elle n’excite. Bref, dans ce contexte incertain, c’est un peu anxieux que l’on aborde cette nouvelle offrande…

Musicalement on n’est pas trop déphasé : The Obsessed reste le groupe de Wino, ses vocaux sont mis en avant (plus que sur Sacred), et la baraque tient sur ses riffs. On notera néanmoins que Taylor l’assiste sur la composition, proposant quelques bribes d’accords ici ou là… mais la « patte Weinrich » est bien présente sur toute cette galette, à travers ces riffs lourds et gras et ce très subtil groove nonchalant si caractéristique. On passe un vrai bon moment à dodeliner sur les riffs de « Daughter of an Echo » ou « Wellspring-Dark Sunshine », clairement, de même que sur le doom old school lugubre de « Stoned Back to the Bomb Age »… Le morceau-titre « Gilded Sorrow » s’en tire aussi fort bien, avec de vrais moments de grâce, dont des soli déchirants et un break/conclusion vraiment dark très intelligents…

A côté de ces belles pièces, quelques titres ont un peu plus de mal à surnager, même s’ils sont parmi les plus accrocheurs de la galette… paradoxal ? Toujours est-il que des titres comme « Realize a Dream » ou « It’s not OK » (déja joué en live) vous resteront longtemps en tête, mais Wino joue la facilité avec ces titres catchy manquant un peu de profondeur, d’originalité et d’inventivité. C’est aussi le cas d’un « Jailine » particulièrement enjoué, mêlant americana un peu appuyé et riffing peu subtil aux relents redneck un peu patauds.

Après une petite demi-heure de nouvelle musique (on zappera vite cette nouvelle version de « Yen Sleep », mieux produite mais sans réelle valeur ajoutée – mais ce n’est pas la première fois que Wino nous fait le coup) le bilan est un peu mitigé. Gilded Sorrow n’est pas un mauvais disque, il est assez homogène, et apporte une pièce solide et intéressante à la discographie du groupe. En revanche il souffre d’avoir trop peu de titres locomotives, des compos puissantes et inventives dont Wino a le secret, susceptibles de devenir des classiques instantanés : n’émergent de ce disque aucune chanson que l’on est sûrs de retrouver dans les prochaines set lists du groupe (alors que des chansons comme « Punk Crusher » ou « Sacred » sur son prédécesseur ne faisaient pas débat). Il n’empêche qu’y figurent quelques belles pièces qui s’inscrivent pleinement dans l’héritage Wino/The Obsessed, recelant de vrais moments de bravoures. Pas si mal finalement.

 


 

Lord Dying – Clandestine Transcendence

Lord Dying était déjà un bel exemple de groupe difficilement « cataloguable », et ce n’est pas ce Clandestine Transcendence qui va changer cela. Tandis qu’on était tenté de positionner le groupe de Portland sur une sorte de doom sludge progressif et subtilement déviant (déjà assez loin des étiquettes classiques) sur la base de leurs deux premiers LP, leur troisième album, Mysterium Tremendum, avait un peu rebattu les cartes : le groupe s’y permettait des excursions musicales plus audacieuses, pour un aspect expérimental qui venait enrichir et complexifier leur musique. Un peu confusant, mais cela a apporté une profondeur supplémentaire à ce disque qui continuait à distinguer Lord Dying du « tout-venant ». Il semble que le groupe ait maturé cette vision, qui vient (dé)structurer fondamentalement son nouvel opus.

En effet, il est vraiment difficile de faire émerger la tonalité musicale de Clandestine Transcendence. Les racines sludge-doom du combo sont bien là, elles constituent même en réalité le fil rouge musical du disque… mais ce n’est plus son socle désormais, chaque titre proposant une « couleur » particulière. Les lister serait stérile, mais le propos peut très bien s’illustrer avec quelques exemples. Prenons le bourrin « I AM NOTHING I AM EVERYTHING », qui opère comme un répertoire par le menu du doom-metal extreme : plans sludge, funeral doom, post-metal, black metal, le tout introduit par un stoner doom lourd et martial (à la sauce des premiers Conan)… Tout y est, naturellement amené, et parfaitement exécuté. Un peu plus loin « Final Push Into the Sun », s’il évoque Mastodon en bien des points (l’aspect démonstratif en moins), voit débarquer un break en mode chant crooner à-la-Mike Patton, puis des évocations de musique circassienne (ce n’est pas la seule fois où l’on pense à Mr Bungle – voir aussi « A Bond Broken by Death ») et un long final où viennent s’enchevêtrer des leads de guitare épiques et envoutants. On notera aussi la paire de titres qui clôturent la galette (« Swimming in the Absence » / « The Endless Road Home »), deux mid-tempo très mélodiques, chacun foisonnant d’arrangements divers et variés (guitares, chœurs féminins…) apportant densité ou finesse selon les besoins… (l’occasion de saluer la production de Kurt Ballou, ici bien efficace) Et c’est la même histoire sur tout le reste de l’album : on pense à QOTSA avant d’entendre du High on Fire, un peu plus loin un refrain fait penser à Faith No More, balayé par un riff Power Metal, qui introduit un break à la Bell Witch…

Le duo créatif à la tête de la bête (les guitaristes Erik Olson et Chris Evans) s’est entouré d’une nouvelle section rythmique avec les locaux Kevin Schwartz et Alyssa Mocere (madame Pike à la ville – c’était l’instant tabloïd), deux musiciens qui, s’ils n’ont pas beaucoup contribué aux compos, apportent une belle matière à l’ensemble, à travers un jeu de batterie riche et dynamique, et un jeu de basse efficace et robuste. Il fallait en tout cas trouver les bons instrumentistes pour soutenir un tel fatras musical, et c’est chose faite. Mention spéciale au chant de Olson, qui déploie un spectre vocal remarquable (en gros il peut passer par toutes les nuances de bourrin entre les borborygmes vocaux les plus extrêmes jusqu’au chant clair chaleureux type crooner), élément clé de la musicalité déployée par ce Clandestine Transcendence.

Alors, génie ? fraude ? disque en avance sur son temps ? branlette intellectuello-bordélique ? S’il est difficile de prendre de la hauteur, fions nous à notre intuition : Clandestine Transcendence est un disque vers lequel on revient, longtemps, souvent et un peu inéluctablement. Un disque qui, une fois terminé, laisse son auditeur convaincu qu’il y a « quelque chose d’autre à gratter », déclenchant, encore, une nouvelle écoute. Sa densité musicale, la diversité de ses propositions, contribuent beaucoup à cet état de fait, en cela qu’elles évitent l’impression d’avoir jamais fait le tour du disque. Mais fondamentalement, les compos sont efficaces, le travail mélodique en particulier est remarquable, et c’est avec envie qu’on souhaite ré-entendre ce disque. Une minuscule réserve : deuxième segment d’un triptyque entamé avec Mysterium Tremendum, sur la thématique de la mort, Clandestine Transcendence est si « bariolé » qu’il est difficile de faire émerger un sentiment de fond autour d’une même thématique (même si avec le prisme des paroles, le filigrane est plus clair). Bref, un très bon disque. Un grand disque ? Les années le diront.

 


 

 

The Black Flamingo – An-Nûr

Le Trio romain The Black Flamingo signe un premier  LP chez Subsound Records, An-Nûr. Le groupe instrumental s’est rangé dans la case du stoner atmosphérique. Le label ne parvient pas souvent jusqu’à nos esgourdes et cette fois-ci on compte bien se saisir de cette production pour vous en dire beaucoup de bien.

« An-Nûr » c’est un verset du coran aux interprétations variées mais après écoute on retiendra celle qui parle de lumière car c’est le sentiment qui nous a saisi dès la première audition. La marque d’une musique forte et lumineuse.

On aura tôt fait de découper cette plaque en deux et si ami auditeur tu n’as pas le temps mais la curiosité nécessaire tu pourras te faire une idée du talent de The Black Flamingo tout au long des 13 minutes 46 de la dernière piste « Ayahuasca ».

Pour les moins sollicités d’entre vous, il sera possible d’apprécier les frasques d’un stoner entrelardé de samples allant du cri de Flamand rose à des murmures en langue arabe. Oh attention on est pas sur un stoner velu et sale mais plutôt sur quelque chose qui atteint une apogée mid-tempo au milieu de l’album sur « Due » et qui jamais ne cherche la cavalcade. Au pire on trouvera un peu de swing sur « An-Nûr », mais aussi et surtout des riffs psychédéliques où la gratte se pare d’effets à base d’écho pendant que déroulent des samples qui finissent d’habiller la composition, à l’image de « Solaris » qui vient ensuite convoquer de belles lignes basses à la limite du post rock comme d’ailleurs sur la clôture saccadée de « Tredici ».

Se poser et allumer sa lumière intérieure. C’est en substance ce que l’on peut retenir de An-Nûr de The Black Flamingo. Un album méditatif et aérien qui accompagne paisiblement les rêveries de l’auditeur. On espère vite de nouvelles productions pour poursuivre le voyage avec eux et pourquoi pas fermer les yeux et se laisser porter collectivement dans la moiteur d’un club d’ici ou d’ailleurs.

Greengoat – I.A

Deux lettres qui résonnent comme un défi aux inquiétudes du moment, I.A, voilà le sobriquet choisi par Greengoat pour signer sa première plaque long format.  Ce duo madrilène guitare/batterie qui enchaîne les singles depuis 2021 et vient nous gratifier en ce début d’année d’un album complet chez Argonauta Records avec la promesse de titiller nos envies de doom et de stoner.

De prime abord la plaque est plutôt séduisante avec un son stoner aux orientations atmosphériques. La voix mélodieuse d’Ivan associé à la frappe maîtrisée de Ruth offre un paysage léger non dénué de passages plus massifs comme quand sur le titre éponyme « I.A » ou « Naraka II » s’enchaînent thèmes instrumental et passages chantés.

Avec I.A il faut saluer la capacité de Greengoat à proposer des compositions en recherche d’équilibre et évitant de tomber dans l’excès gueulard et un peu facile, même si glissant parfois vers quelque chose de plus classique comme pour « The Seed » et « Burn The End » qui rentrent dans le standard du stoner un peu facile.

Et là tout est dit, parce qu’une écoute ne suffit que trop rarement à appréhender un album. I.A est sait faire la part belle aux mélodies et cherche l’équilibre mais le soufflé a tendance à retomber après quelques écoutes. On use assez facilement les pistes une fois passée la fraîcheur de la nouveauté et frôle l’exaspération en rejouant encore l’enchainement « Awake » puis « Naraka I » qui finissent par sembler poussives en regard du reste de la plaque. C’est peut-être parce que la galette est introduite par l’énumération des lois de la robotique que l’on accorde à Greengoat une première écoute bienveillante en attendant les riffs dénonciateurs et les avertissements sonores face aux dangers potentiels de l’automatisation.

Quoi qu’il en soit nous ne pouvons qu’encourager la curiosité face à cet album qui fait résonner un entrelac d’influences stoner, doom et psychédéliques choisies parmi les formations les plus contemporaines. L’arrangement des pistes est agréable, l’écoute facile et il ne serait pas étonnant que bon nombre d’auditeurs y trouvent leur compte.

Slower – Slower

Côté concept, on est probablement sur le projet le plus incroyable depuis longtemps. Bob Balch, le suractif guitariste de Fu Manchu (il accumule ces derniers mois les projets musicaux, contributions diverses…) a eu l’idée farfelue un jour qu’un groupe doom reprenne des titres de Slayer – les champions et précurseurs du thrash/speed metal – en les ralentissant, sous le très-bien-vu patronyme de « Slower » (« plus lent », en anglais). Après quelques années d’hibernation de cette idée saugrenue, il décide de piloter lui-même ce projet, et s’acoquine en premier lieu avec Esben Willems, le batteur de Monolord, qui ne tarde pas à poser l’ensemble des lignes de batterie du disque. Côté basse, on va chercher Peder Bergstrand (Lowrider) pour la plupart des titres, et rien moins que Scott Reeder (feu-Kyuss, ex-Unida, etc…) sur un titre. Pour le chant – c’est un parti pris significatif – le guitariste s’oriente sur des vocaux féminins, assurés pour la plupart par Amy Barrysmith (bassiste et chanteuse de Year of the Cobra), et Laura Pleasants (feu-Kylesa) sur un titre. Le line-up est pour le moins bigarré, mais le cumul des lignes sur tous ces CV file des frissons quand même ! Dire qu’on s’est jetés sur le disque est un euphémisme…

En théorie, la chronique aurait pu s’écrire toute seule : les zicos se sont accordés cinq tons plus bas, ont divisé le tempo par cinq, et ont ré-arrangé les standards de Slayer en configuration doom extrême. Jackpot. Sauf que non, l’intention est plus nuancée. Premier constat : les tempi ne sont pas SI lents. En gros (après mesure d’huissier), on est sur une réduction d’un facteur de 1,5, voire 2 maximum par rapport à la vitesse d’exécution d’origine. C’est pas mal et remarquable, mais les gros doomeux bas du front qui sommeillent chez certains (je plaide coupable) auraient bien apprécié l’expérience en mode funeral doom absolu, tant qu’à faire mumuse… L’autre travers de cette réduction « relative », est que les riffs sont très reconnaissables… trop ? Franchement, même s’il est ralenti, vous vous prenez systématiquement à fredonner le riff de « Dead Skin Mask », et en conséquence la chanson perd l’occasion de prendre une vraie « autre » dimension, sa propre identité. Dit autrement : le concept aurait pu transfigurer les chansons, les « dépiauter » pour faire émerger la substantifique moelle du RIFF nu, froid, désossé, mais malheureusement on reste dans le registre de la reprise ralentie de Slayer. Ce n’est pas un échec en tant que tel (après tout, c’était le projet !), mais on garde toujours dans un coin de l’esprit cette question : « et si… ? »

Un autre facteur nous amène à cette réflexion : la (bonne) idée de confier le chant à des chanteuses traduisait une volonté de transformation profonde des chansons, de réappropriation stylistique complète et radicale. Cette transformation a lieu… mais elle n’est pas « radicale ». Plus généralement, musicalement, vous l’aurez compris, la surprise « waouh » n’est pas au rendez-vous : on a un guitariste qui doit effectivement kiffer de jouer ces riffs très bien arrangés et ralentis, avec ce son stoner doom assez remarquable, c’est quand même un peu jouissif reconnaissons-le ; une sorte de modeste réappropriation culturelle. Côté rythmique, l’exercice ne met pas forcément en avant la virtuosité des protagonistes, qui tiennent la baraque, sans relief particulier. On regrettera même certains arrangements, à l’instar de cette double grosse caisse sur le couplet de « War Ensemble » qui involontairement et inconsciemment nous ramène au speed metal et nous fait à nouveau sortir du champ instrumental emblématique du doom. Pour revenir au chant, au vu du casting, on n’est pas sur du chant de soprano non plus, ces dames ayant un timbre assez neutre voire modérément grave par nature. Les lignes de chant sont un peu dissoutes sous les effets ou dans des choeurs pour donner une tonalité aérienne un peu dissonante avec le style pratiqué, ce qui appuie le constat décrit en tête de ce paragraphe : l’intention de « rupture » était bien là, mais elle ne va pas beaucoup plus loin que ce choix (très intéressant, répétons-le).

Le track list retenu laisse aussi une petite impression de « ni fait, ni à faire » : cinq chansons seulement (une de Show No Mercy, le morceau titre de South of Heaven et rien moins que trois de Seasons in the Abyss !), même si elles tournent autour de 8 min en moyenne, ça laisse une impression de trop peu pour ce qui reste un album de reprises. Il y avait quand même de quoi aller piocher d’autres morceaux dans la discographie pléthorique des thrashers californiens (en particulier dans le classique Reign in Blood, mais pas que) pour remplumer un peu cette galette un peu légère (38 min, minimum syndical vraiment).

Depuis de très nombreux mois on scrutait ce projet avec le secret espoir qu’il pourrait faire date, tant il réunissait toutes les conditions pour faire parler de lui : il mêlait respect, ironie bienveillante, second degré et légitimité musicale, le tout mâtiné d’une intention musicale inédite. Au final, l’effet obtenu est plus proche du « pschiit » que du « waouh » – un brin de déception, donc. Non pas que le disque soit mauvais : il pourra être vu comme sympathique pour les amateurs de Slayer, et étonnant pour les amateurs de doom. Mais il aura du mal à trouver une place de référence dans la discographie d’une de ces deux catégories, ne dépassant jamais le statut d’anecdotique. Slower est un disque que l’on aurait adoré adorer, on y était préparés : on aime toutes ses composantes (ses musiciens, son intention…) mais au final la magie n’opère pas comme prévu ou espéré. On en est les premiers déçus.

 


 

 

Slift – Ilion

Si vous changez quelques lettres à Seattle, ça fait Toulouse.

Les têtes pensantes de Sub Pop devaient savoir que le trio à la chevelure lisse né en 2016 au fil de la Garonne ferait honneur à l’histoire de ce label précurseur des premières heures du mouvement grunge. Point de chemise à carreaux et de power chord dépressif pourtant chez le trio toulousain, mais une envie furieuse de repousser ses limites et de s’affranchir des codes du/des genre(s) dans lesquels il évolue. En cela, Slift s’inscrit pleinement dans la ligne directrice du label.

C’est donc sous l’égide du mastodonte américain que le trio sort son nouvel album, Ilion. Succédant au non moins immense Ummon (je passe volontairement sur le 2 titres précédent), le nouvel opus soutient-il la comparaison avec son grand frère ? Transcende t-il les frontières des genres ? S’affranchit-il des balises et autres jalons stylistiques posés consciencieusement par l’album-révélation le précédant ? Afin de ménager le suspens et de pousser un peu plus le curseur de l’envie, je vais écrire juste ci-dessous trois petits points qui ne manqueront pas de susciter votre curiosité.

Ce qui marque d’emblée chez Ilion, c’est sa propension à repousser, à repenser la notion de mur de son. Tout y est plus vaste, plus grand, plus fort. C’est l’immensité de l’espace qui sert de scène au trio et toutes ses idées se retrouvent catapultées vers l’infini et au-delà, boostées par mille trouvailles de production, comme autant de moteurs Raptor collés au cul de la fusée Slift.

La première et géniale idée est d’avoir mis plus en avant la basse de Rémi Fossat. Le gonze déploie des merveilles de lignes, soulignant la fureur quand elles le doivent mais surtout transcendant des parties chant quelques fois en deçà du reste. Pour le coup une écoute de « The words that have never been heard » vous convaincra sans problème du haut degré de talent du bonhomme.

Le travail de composition fait montre d’une précision plus ciselée que de la ciboule chez Thierry Marx. Certes, il faut avoir une appétence pour le progressif mais les titres fleuves déployés ici ne souffrent que très rarement d’ennui ou de redite. Allez, on va dire que « Ilion » et « Nimh » semblent calqués sur le même schéma, ce qui ressort d’autant plus que les titres se suivent. Mais le reste est une pépita d’écriture atteignant son apogée avec des morceaux tel que « Confluence ». Le groupe manœuvre son vaisseau amiral avec une aisance insolente entre jam solaire et riffs Crimsonien en diable.

Canek Flores, le batteur, mérite à ce titre son petit chapelet de louanges. En délaissant les rythmes répétitifs du Kraut très présent sur Ummon, en s’octroyant des espaces de libertés plus conséquent, il permet à la musique de Slift de prendre une dimension bien plus large et psychédélique qu’auparavant. C’est plus ouvert, plus technique, l’écrin rythmique plus solide est une formidable rampe de lancement pour la guitare supraluminique de Jean Fossat.

Ce dernier continue son travail de recherche et d’expérimentation tous azimuts avec sa six cordes et ses claviers. On le savait capable d’atteindre des sommets de notes liquides ou poisseuses comme le pétrole, voilà qu’il nous prouve qu’il est capable d’écrire du rock poussiéreux et dépressif, « Uruk » ne manquant pas de rendre hommage à quelques illustres pensionnaires de la maison Sub Pop.

Le chant mériterait peut-être un peu plus de considération dans la production de Ilion, l’album. Tout y est tellement massif que la voix, traitée elle aussi de cette manière, se retrouve cantonnée au rôle de couche supplémentaire. En résulte une lassitude légère, tant on aimerait parfois que cet instrument nous parle plus directement, avec moins d’artifices et de subterfuges. J’en veux pour preuve « The story that has never been told » où la voix narre enfin et se pare de beaux atours mélodiques. Après, je suis vieux, je fatigue plus facilement… Allez savoir où se situe la frontière ?

De frontière justement, il n’en est pas question sur le nouvel opus de Slift. On traverse des paysages sonores, on y rencontre des personnages étranges, on se questionne sur l’immensité de la solitude, sur sa beauté aussi. On est happé par leur volonté de grandir, de changer, d’évoluer. De ne jamais s’endormir sur ses acquis. Le trio tente de nous faire comprendre que le voyage est plus important que la destination. Car tel est le propos de Ilion. Un grand album, dense, riche, difficile d’accès parfois mais par combien malin et surprenant. Un véritable tour de force qui place Slift parmi les très grands de la scène actuelle.

 


 

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