The Black Flamingo – An-Nûr

Le Trio romain The Black Flamingo signe un premier  LP chez Subsound Records, An-Nûr. Le groupe instrumental s’est rangé dans la case du stoner atmosphérique. Le label ne parvient pas souvent jusqu’à nos esgourdes et cette fois-ci on compte bien se saisir de cette production pour vous en dire beaucoup de bien.

“An-Nûr” c’est un verset du coran aux interprétations variées mais après écoute on retiendra celle qui parle de lumière car c’est le sentiment qui nous a saisi dès la première audition. La marque d’une musique forte et lumineuse.

On aura tôt fait de découper cette plaque en deux et si ami auditeur tu n’as pas le temps mais la curiosité nécessaire tu pourras te faire une idée du talent de The Black Flamingo tout au long des 13 minutes 46 de la dernière piste “Ayahuasca”.

Pour les moins sollicités d’entre vous, il sera possible d’apprécier les frasques d’un stoner entrelardé de samples allant du cri de Flamand rose à des murmures en langue arabe. Oh attention on est pas sur un stoner velu et sale mais plutôt sur quelque chose qui atteint une apogée mid-tempo au milieu de l’album sur “Due” et qui jamais ne cherche la cavalcade. Au pire on trouvera un peu de swing sur “An-Nûr”, mais aussi et surtout des riffs psychédéliques où la gratte se pare d’effets à base d’écho pendant que déroulent des samples qui finissent d’habiller la composition, à l’image de “Solaris” qui vient ensuite convoquer de belles lignes basses à la limite du post rock comme d’ailleurs sur la clôture saccadée de “Tredici”.

Se poser et allumer sa lumière intérieure. C’est en substance ce que l’on peut retenir de An-Nûr de The Black Flamingo. Un album méditatif et aérien qui accompagne paisiblement les rêveries de l’auditeur. On espère vite de nouvelles productions pour poursuivre le voyage avec eux et pourquoi pas fermer les yeux et se laisser porter collectivement dans la moiteur d’un club d’ici ou d’ailleurs.

Greengoat – I.A

Deux lettres qui résonnent comme un défi aux inquiétudes du moment, I.A, voilà le sobriquet choisi par Greengoat pour signer sa première plaque long format.  Ce duo madrilène guitare/batterie qui enchaîne les singles depuis 2021 et vient nous gratifier en ce début d’année d’un album complet chez Argonauta Records avec la promesse de titiller nos envies de doom et de stoner.

De prime abord la plaque est plutôt séduisante avec un son stoner aux orientations atmosphériques. La voix mélodieuse d’Ivan associé à la frappe maîtrisée de Ruth offre un paysage léger non dénué de passages plus massifs comme quand sur le titre éponyme “I.A” ou “Naraka II” s’enchaînent thèmes instrumental et passages chantés.

Avec I.A il faut saluer la capacité de Greengoat à proposer des compositions en recherche d’équilibre et évitant de tomber dans l’excès gueulard et un peu facile, même si glissant parfois vers quelque chose de plus classique comme pour “The Seed” et “Burn The End” qui rentrent dans le standard du stoner un peu facile.

Et là tout est dit, parce qu’une écoute ne suffit que trop rarement à appréhender un album. I.A est sait faire la part belle aux mélodies et cherche l’équilibre mais le soufflé a tendance à retomber après quelques écoutes. On use assez facilement les pistes une fois passée la fraîcheur de la nouveauté et frôle l’exaspération en rejouant encore l’enchainement “Awake” puis “Naraka I” qui finissent par sembler poussives en regard du reste de la plaque. C’est peut-être parce que la galette est introduite par l’énumération des lois de la robotique que l’on accorde à Greengoat une première écoute bienveillante en attendant les riffs dénonciateurs et les avertissements sonores face aux dangers potentiels de l’automatisation.

Quoi qu’il en soit nous ne pouvons qu’encourager la curiosité face à cet album qui fait résonner un entrelac d’influences stoner, doom et psychédéliques choisies parmi les formations les plus contemporaines. L’arrangement des pistes est agréable, l’écoute facile et il ne serait pas étonnant que bon nombre d’auditeurs y trouvent leur compte.

Slower – Slower

Côté concept, on est probablement sur le projet le plus incroyable depuis longtemps. Bob Balch, le suractif guitariste de Fu Manchu (il accumule ces derniers mois les projets musicaux, contributions diverses…) a eu l’idée farfelue un jour qu’un groupe doom reprenne des titres de Slayer – les champions et précurseurs du thrash/speed metal – en les ralentissant, sous le très-bien-vu patronyme de “Slower” (“plus lent”, en anglais). Après quelques années d’hibernation de cette idée saugrenue, il décide de piloter lui-même ce projet, et s’acoquine en premier lieu avec Esben Willems, le batteur de Monolord, qui ne tarde pas à poser l’ensemble des lignes de batterie du disque. Côté basse, on va chercher Peder Bergstrand (Lowrider) pour la plupart des titres, et rien moins que Scott Reeder (feu-Kyuss, ex-Unida, etc…) sur un titre. Pour le chant – c’est un parti pris significatif – le guitariste s’oriente sur des vocaux féminins, assurés pour la plupart par Amy Barrysmith (bassiste et chanteuse de Year of the Cobra), et Laura Pleasants (feu-Kylesa) sur un titre. Le line-up est pour le moins bigarré, mais le cumul des lignes sur tous ces CV file des frissons quand même ! Dire qu’on s’est jetés sur le disque est un euphémisme…

En théorie, la chronique aurait pu s’écrire toute seule : les zicos se sont accordés cinq tons plus bas, ont divisé le tempo par cinq, et ont ré-arrangé les standards de Slayer en configuration doom extrême. Jackpot. Sauf que non, l’intention est plus nuancée. Premier constat : les tempi ne sont pas SI lents. En gros (après mesure d’huissier), on est sur une réduction d’un facteur de 1,5, voire 2 maximum par rapport à la vitesse d’exécution d’origine. C’est pas mal et remarquable, mais les gros doomeux bas du front qui sommeillent chez certains (je plaide coupable) auraient bien apprécié l’expérience en mode funeral doom absolu, tant qu’à faire mumuse… L’autre travers de cette réduction “relative”, est que les riffs sont très reconnaissables… trop ? Franchement, même s’il est ralenti, vous vous prenez systématiquement à fredonner le riff de “Dead Skin Mask”, et en conséquence la chanson perd l’occasion de prendre une vraie “autre” dimension, sa propre identité. Dit autrement : le concept aurait pu transfigurer les chansons, les “dépiauter” pour faire émerger la substantifique moelle du RIFF nu, froid, désossé, mais malheureusement on reste dans le registre de la reprise ralentie de Slayer. Ce n’est pas un échec en tant que tel (après tout, c’était le projet !), mais on garde toujours dans un coin de l’esprit cette question : “et si… ?”

Un autre facteur nous amène à cette réflexion : la (bonne) idée de confier le chant à des chanteuses traduisait une volonté de transformation profonde des chansons, de réappropriation stylistique complète et radicale. Cette transformation a lieu… mais elle n’est pas “radicale”. Plus généralement, musicalement, vous l’aurez compris, la surprise “waouh” n’est pas au rendez-vous : on a un guitariste qui doit effectivement kiffer de jouer ces riffs très bien arrangés et ralentis, avec ce son stoner doom assez remarquable, c’est quand même un peu jouissif reconnaissons-le ; une sorte de modeste réappropriation culturelle. Côté rythmique, l’exercice ne met pas forcément en avant la virtuosité des protagonistes, qui tiennent la baraque, sans relief particulier. On regrettera même certains arrangements, à l’instar de cette double grosse caisse sur le couplet de “War Ensemble” qui involontairement et inconsciemment nous ramène au speed metal et nous fait à nouveau sortir du champ instrumental emblématique du doom. Pour revenir au chant, au vu du casting, on n’est pas sur du chant de soprano non plus, ces dames ayant un timbre assez neutre voire modérément grave par nature. Les lignes de chant sont un peu dissoutes sous les effets ou dans des choeurs pour donner une tonalité aérienne un peu dissonante avec le style pratiqué, ce qui appuie le constat décrit en tête de ce paragraphe : l’intention de “rupture” était bien là, mais elle ne va pas beaucoup plus loin que ce choix (très intéressant, répétons-le).

Le track list retenu laisse aussi une petite impression de “ni fait, ni à faire” : cinq chansons seulement (une de Show No Mercy, le morceau titre de South of Heaven et rien moins que trois de Seasons in the Abyss !), même si elles tournent autour de 8 min en moyenne, ça laisse une impression de trop peu pour ce qui reste un album de reprises. Il y avait quand même de quoi aller piocher d’autres morceaux dans la discographie pléthorique des thrashers californiens (en particulier dans le classique Reign in Blood, mais pas que) pour remplumer un peu cette galette un peu légère (38 min, minimum syndical vraiment).

Depuis de très nombreux mois on scrutait ce projet avec le secret espoir qu’il pourrait faire date, tant il réunissait toutes les conditions pour faire parler de lui : il mêlait respect, ironie bienveillante, second degré et légitimité musicale, le tout mâtiné d’une intention musicale inédite. Au final, l’effet obtenu est plus proche du “pschiit” que du “waouh” – un brin de déception, donc. Non pas que le disque soit mauvais : il pourra être vu comme sympathique pour les amateurs de Slayer, et étonnant pour les amateurs de doom. Mais il aura du mal à trouver une place de référence dans la discographie d’une de ces deux catégories, ne dépassant jamais le statut d’anecdotique. Slower est un disque que l’on aurait adoré adorer, on y était préparés : on aime toutes ses composantes (ses musiciens, son intention…) mais au final la magie n’opère pas comme prévu ou espéré. On en est les premiers déçus.

 


 

 

Slift – Ilion

Si vous changez quelques lettres à Seattle, ça fait Toulouse.

Les têtes pensantes de Sub Pop devaient savoir que le trio à la chevelure lisse né en 2016 au fil de la Garonne ferait honneur à l’histoire de ce label précurseur des premières heures du mouvement grunge. Point de chemise à carreaux et de power chord dépressif pourtant chez le trio toulousain, mais une envie furieuse de repousser ses limites et de s’affranchir des codes du/des genre(s) dans lesquels il évolue. En cela, Slift s’inscrit pleinement dans la ligne directrice du label.

C’est donc sous l’égide du mastodonte américain que le trio sort son nouvel album, Ilion. Succédant au non moins immense Ummon (je passe volontairement sur le 2 titres précédent), le nouvel opus soutient-il la comparaison avec son grand frère ? Transcende t-il les frontières des genres ? S’affranchit-il des balises et autres jalons stylistiques posés consciencieusement par l’album-révélation le précédant ? Afin de ménager le suspens et de pousser un peu plus le curseur de l’envie, je vais écrire juste ci-dessous trois petits points qui ne manqueront pas de susciter votre curiosité.

Ce qui marque d’emblée chez Ilion, c’est sa propension à repousser, à repenser la notion de mur de son. Tout y est plus vaste, plus grand, plus fort. C’est l’immensité de l’espace qui sert de scène au trio et toutes ses idées se retrouvent catapultées vers l’infini et au-delà, boostées par mille trouvailles de production, comme autant de moteurs Raptor collés au cul de la fusée Slift.

La première et géniale idée est d’avoir mis plus en avant la basse de Rémi Fossat. Le gonze déploie des merveilles de lignes, soulignant la fureur quand elles le doivent mais surtout transcendant des parties chant quelques fois en deçà du reste. Pour le coup une écoute de « The words that have never been heard » vous convaincra sans problème du haut degré de talent du bonhomme.

Le travail de composition fait montre d’une précision plus ciselée que de la ciboule chez Thierry Marx. Certes, il faut avoir une appétence pour le progressif mais les titres fleuves déployés ici ne souffrent que très rarement d’ennui ou de redite. Allez, on va dire que « Ilion » et « Nimh » semblent calqués sur le même schéma, ce qui ressort d’autant plus que les titres se suivent. Mais le reste est une pépita d’écriture atteignant son apogée avec des morceaux tel que « Confluence ». Le groupe manœuvre son vaisseau amiral avec une aisance insolente entre jam solaire et riffs Crimsonien en diable.

Canek Flores, le batteur, mérite à ce titre son petit chapelet de louanges. En délaissant les rythmes répétitifs du Kraut très présent sur Ummon, en s’octroyant des espaces de libertés plus conséquent, il permet à la musique de Slift de prendre une dimension bien plus large et psychédélique qu’auparavant. C’est plus ouvert, plus technique, l’écrin rythmique plus solide est une formidable rampe de lancement pour la guitare supraluminique de Jean Fossat.

Ce dernier continue son travail de recherche et d’expérimentation tous azimuts avec sa six cordes et ses claviers. On le savait capable d’atteindre des sommets de notes liquides ou poisseuses comme le pétrole, voilà qu’il nous prouve qu’il est capable d’écrire du rock poussiéreux et dépressif, « Uruk » ne manquant pas de rendre hommage à quelques illustres pensionnaires de la maison Sub Pop.

Le chant mériterait peut-être un peu plus de considération dans la production de Ilion, l’album. Tout y est tellement massif que la voix, traitée elle aussi de cette manière, se retrouve cantonnée au rôle de couche supplémentaire. En résulte une lassitude légère, tant on aimerait parfois que cet instrument nous parle plus directement, avec moins d’artifices et de subterfuges. J’en veux pour preuve « The story that has never been told » où la voix narre enfin et se pare de beaux atours mélodiques. Après, je suis vieux, je fatigue plus facilement… Allez savoir où se situe la frontière ?

De frontière justement, il n’en est pas question sur le nouvel opus de Slift. On traverse des paysages sonores, on y rencontre des personnages étranges, on se questionne sur l’immensité de la solitude, sur sa beauté aussi. On est happé par leur volonté de grandir, de changer, d’évoluer. De ne jamais s’endormir sur ses acquis. Le trio tente de nous faire comprendre que le voyage est plus important que la destination. Car tel est le propos de Ilion. Un grand album, dense, riche, difficile d’accès parfois mais par combien malin et surprenant. Un véritable tour de force qui place Slift parmi les très grands de la scène actuelle.

 


 

Bismut – Ausdauer

Bismut est un trio hollandais dans la catégorie basse/batterie au service d’un guitariste omniprésent. Du coup, qu’est ce qui distingue ce groupe des autres dans un milieu hyper saturé ?
Bien difficile de trouver les arguments sauf à vous dire que vous devez absolument leur donner une chance car les ignorer c’est risquer de passer à côté d’un groupe que vous pourriez adorer.
Bref, sur le papier, pas grand-chose de différent avec la pléthore de trios du genre. La section basse/batterie est impeccable et fait le boulot. Pas trop mis en avant, le bassiste et batteur n’en sont pas moins très solides et si on se concentre sur l’un ou l’autre, on découvre même de jolies lignes de basse par-ci par-là et quelques envolées de batterie franchement sympathiques.
Mais bien sûr, le grand attrait du groupe c’est son guitariste. Le bougre est fichtrement talentueux et régalera certainement les plus exigeants des auditeurs amateurs de ce style de performance.
Mais à part cela, vous me direz… Car là encore, je coche ce que valident déjà pas mal de combos.
Et là c’est bien plus subjectif. Les compos sont excellentes. Nik Linders car c’est son nom, multiplie les riffs, enchaîne les variations et si vous aimez quand c’est copieux, vous allez être servis. C’est très difficile d’expliquer pourquoi un riff vous touche, pourquoi cet enchaînement de notes plus ou moins court vous fait frétiller les oreilles et inconsciemment bouger la tête. Et là, c’est le cas pour moi. Chacun des 5 titres contient ces petites merveilles, ces petits riffs qui vous vrillent le cerveau illico. Et je suis très sérieux en plaçant certains d’entre eux parmi les plus efficaces que j’ai entendus depuis bien longtemps.
Ne vous inquiétez pas, la machine à riff est tout aussi capable de vous balancer des solos d’une dinguerie stratosphérique et qui viennent compléter le tout majestueusement.
Finalement, Ausdauer est un album à mettre dans le haut du panier. Objectivement aucun défaut et tout pour plaire.

Alors oui, certains iront jeter une oreille et se diront que cette chronique est trop dithyrambique. C’est le côté subjectif. Mais d’autres se diront, ah oui, quand même, c’est méchamment bon ce truc. Et ils seront nombreux.
Ensuite, que vous soyez dans la première ou seconde catégorie, n’oubliez pas une chose, ce genre de groupes, c’est en live que ça prend tout son sens. Si vous voyez leur nom en festival, allez les voir, je vous assure que vous serez comblés et je parle en connaissance de cause.

 


 

The Clamps – Megamouth

Trois italiens à la touche cuir et lunettes de soleil, tout droit sortis du bourbier de 2020-2021 souhaite encore faire entendre sa hargne et purger les derniers relents de pandémie dans une troisième galette soutenue par l’omniprésente boite de prod Heavy Psych Sounds. La chose s’appelle Megamouth, tout un programme qui avec un patronyme pachydermique si usé qu’il peut faire craindre le pire comme le meilleur. N’écoutant que notre devoir, nous avons saisi l’objet du bout des doigts sans nous pincer le nez et avons approché une oreille attentive.

Moins subtil que Orange Gobelins, un rien plus délicat que Motorhead voilà en quelques titres voici comment The Clamps pose son œuvre. Le trio se la joue bas du front, pieds dedans. Ne s’encombrant pas de fanfreluches les italiens vont directement à l’essentiel et devraient vous faire hocher la tête et peut-être même un peu bouger les pieds. On retrouve dans ses compositions une guitare à toutes berzingues et une basse roulant et ronflant tant qu’elle peut derrière une batterie qui elle, joue vite, simple et efficace sur base de caisse claire et de cymbale crash.

Une voix crasseuse qui pue la clope et le whisky bon marché, Il y a des moments où on se croirait chez les Australiens de Mammoth Mammoth. La production est dans le même esprit et  mise tout sur le très gros son, mais quoi d’étonnant quand on sait que le groupe est signé chez HPS qui aime l’efficacité et s’adonne assez peu à l’originalité pur jus.

Je dis que l’album parait bas du front et ne s’encombre d’aucune subtilité mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt (entendez par là: A la première écoute). une écoute plus attentive et le son sur 11 sera nécessaire pour permettre à  l’auditeur de découvrir ici et là quelques anecdotes musicales assez réjouissantes. Qu’il s’agisse de l’éphémère guitare rock country Sur “Forty-Nine” (Qui, non n’est pas une reprise de Karma To Burn), des sautillants patterns de batterie sur la dernière piste “Slippin’ Away”, de la musique qui démarre au rythme effréné du moteur de dragster de “Bill Jenkins’”, de l’intro Fu Manchuesque de “CuboMedusa” ou encore du classicisme des riffs de basse sur “Bombs” on trouvera ici et là toujours quelque chose d’intéressant où s’arrêter.

Megamouth n’est pas un album aussi basique qu’il semblerait, il est en inox et pourra être resservi, poncé, essoré un nombre de fois certain avant que vous en veniez réellement à bout. The Clamps signe ici un album à servir en toute occasion, que ce soit pour un apéro sur le pouce avant de partir en bamboche où pour animer une longue conférence sur les postiches. Soyez malins, il paraît que l’hiver sera rude et si jamais faute de moyens vous vous retrouvez en panne d’électricité, posez simplement la galette Megamouth sur votre platine, il se pourrait bien que vous vous retrouviez avec un groupe électrogène à peu de frais.

Volume – Requesting Permission to Land

Volume est un groupe stoner fuzzé californien, contemporain des Fu Manchu et autres combos fuzzés évoluant entre acid rock et space rock, à une époque et dans une région où vagues épiques et volutes hypnotiques se mêlaient généreusement. En réalité quasi one-man band, Volume n’a en réalité jamais émergé comme un grand groupe, ni même un groupe culte, et son frontman Patrick Brink (qui fut un temps vocaliste volatile pour Fu Manchu – dont le batteur Scott Reeder officie ici derrière les fûts… vous suivez ?) n’a jamais rebondi dans sa carrière musicale.

Ce Requesting Permission to Land, décrit comme un EP (5 titres pour 33 minutes, certains ne s’embarasseraient pas pour considérer cela comme un LP…) est le (vieux) fruit d’un groupe décédé depuis longtemps, le disque étant originellement sorti il y a plus de vingt ans sur un obscur label australien, uniquement en CD. C’est à l’occasion d’un vingtième anniversaire (que – soyons honnête – personne n’attendait vraiment) que Volume voit l’occasion de ressortir ce disque en vinyle, s’appuyant sur rien moins que… cinq labels complémentaires !

Les premières écoutes transmettent avant tout cette sensation de musique un peu surannée : même si le culte Jack Endino s’est chargé du re-mastering, les bandes sonnent comme des vieilles démos, et le son ne prend jamais l’ampleur qu’il mérite. Ça manque de puissance, c’est noyé dans une fuzz un peu sale et lointaine et ça sonne comme si ça avait été enregistré dans la cabine de douche d’une hôtel Formule 1. Dommage.

Musicalement, on comprend aussi un peu pourquoi le groupe n’a jamais vraiment émergé après ça : il y a beaucoup d’excellentes choses sur ces cinq titres, en particulier une poignée de riffs vraiment sympas (très Fu Manchu-esques) et cette énergie punkoïde des premiers groupes du label SST, vraiment fraîche et enthousiasmante. Malheureusement les compos manquent de clarté, et partent trop souvent en vrille, au gré d’un break capillotracté ou d’un “morceau dans le morceau” (voir “Habit”), sorte de poupée russe musicale qui détache l’auditeur plus qu’il ne maintient son intérêt. Ne parlons pas de ces dilutions un peu factices, notamment sous forme d’arrangements parfois un peu grotesques (cf. les délires bruitistes du beaucoup trop long “Headswim”), qui n’ont comme résultat que d’éloigner le groupe de cette tendance des groupes sus-mentionnés à produire des compos simples, efficaces et directes.

Requesting Permission to Land est un témoignage sympathique d’une période bien précise et d’un bassin musical très ciblé (le sud de Los Angeles). Musicalement, Volume était un groupe intéressant, porteur d’innombrables bonnes idées, mais qui aurait eu utilité à travailler son propos dans le temps, développer son style, maturer… Chose qu’il n’a jamais eu le temps de faire.

 


 

Humulus – Flowers of Death

Le trio italien a beau faire ce qu’il peut, dans les esprits il est toujours un peu engoncé dans son concept légèrement infantile (Humulus = Houblon), dont il aura toujours du mal à se dépêtrer, nonobstant l’ambition musicale qu’il a commencé à dessiner avec son album précédent. Revenus au bercail (Go Down records) pour leur ici-présent troisième long format, le groupe y intronise aussi Thomas Masheroni, rien moins que son troisième guitariste/chanteur ; un par album ! Pas un détail quand même, de voir un line-up tenir la distance porté par sa section rythmique seulement, quand on connaît l’influence du jeu de guitare sur ce style musical.

Du coup, l’identité du groupe s’en trouve secouée, légitimement, et l’on a du mal à retrouver nos petits – tout chamboulés que nous étions déjà (rappelons-le) par le step entre les deux premiers albums. Pour ce nouveau disque, le trio s’est appuyé sur une longue période de jams visant à intégrer le petit nouveau et constituer le « nouveau » son Humulus, et a sollicité rien moins que Stefan Koglek, môssier Colour Haze, pour superviser la production du disque. Voilà qui fixe une ambition.

L’écoute du disque révèle, effectivement, une facette plus complexe et mature de Humulus. Cet ensemble de compos (7 chansons, 43 minutes – rien à redire) est riche et diversifié, intéressant de bout en bout, couvrant un stoner rock de large spectre, à la sauce transalpine. L’apport de Masheroni est significatif, une large part de la musicalité du groupe reposant sur ce travail de guitare, et en particulier sur cette dualité entre des riffs bien charpentés (« Secret Room », « Black Water »…) et surtout des arpèges disséminés à la moindre occasion (lead d’intro sur « Shimmer Haze » ou « Buried By Tree », la plupart des leads sur le gros « Operating Manual… », le solo tout en feeling sur « Black Water »…). Evidemment, la section rythmique n’est jamais prise en défaut, et les nombreuses séquences largement instrumentales permettent d’en mesurer l’importance dans le spectre rythmique et mélodique.

Si l’on devait identifier quelques morceaux remarquables, on orientera en première écoute vers le curieux « Secret Room » (son intro de pure hargne hard rock punkisant amenant à une section groovy-jazzy sur nappe de leads de guitare aérienne) mais surtout ce somptueux « 7th Sun », belle pièce de psych rock aux volutes presque orientales, qui voit son dernier tiers développer un groove quasi irrépressible. Le groupe a bien vu la qualité de cette compo, et a demandé à Koglek d’y glisser quelques parties de guitare bien senties qui emmènent encore plus haut la chanson. Point bonus pour « Operating Manual for Spaceship Earth » qui déploie lui aussi sur une dizaine de minutes une belle série de séquences musicales, convoquant occasionnellement les grands My Sleeping Karma ou les maîtres du stoner old school pour un final où wah-wah et fuzz se partagent la vedette.

Bref, ce Flowers of Death est une réussite de la part de ce groupe intéressant, un peu trop sous-estimé et qui se fait trop discret (en particulier sur scène). Ils méritent mieux que ce traitement silencieux, penchez-vous sur leur cas vous ne devriez pas être déçus si vous aimez le bon stoner rock.

 


 

The Great Machine – Respect

Quelques mois après la sortie de son très réussi Funrider, le trio israélien ressort son troisième album, sorti en 2018 uniquement dans son pays, sans distribution mondiale. Il est donc peu probable que ce disque soit parvenu entre les mains de beaucoup de monde jusqu’ici, l’occasion aujourd’hui pour nous de voir s’il fallait déplorer ce constat. En effet, The Great Machine a vraiment décollé à l’occasion de ses deux derniers albums, bien supportés par quelques rares mais fantasques prestations live. Mais leurs premiers albums sont moins connus, et cette re-sortie est une bonne occasion de découvrir une partie moins connue de leur discographie.

Clairement, il est assez étrange de se lancer dans l’écoute de ce disque après avoir poncé il y a quelques mois le costaud Funrider. En effet Respect est franchement plus décousu. Il est difficile pourtant de qualifier Funrider de disque solide, mature et homogène (il part quand même pas mal dans tous les sens, et a même quelques passages plus faibles), pour autant, il reste moins hétérogène que Respect, dont les chansons ont du mal à trouver leur place ensemble, chacune représentant une facette des influences du groupe. On notera en revanche une constante sur le disque, cette tendance gentiment sludgy (voir le gentil “Slide Show” ou encore “Witches” et leur riffing sobrement glaireux), un peu moins présente sur leurs récentes productions. On passera rapidement l’assumé plagiat de la bande à Lemmy avec “Motor Charlie”, sans intérêt autre que l’hommage, pour tomber un peu plus loin sur “Dragon Wagon” et sa rythmique que l’on croirait directement extraite d’un vieux Truckfighters. Le groupe s’essaye ensuite pendant 13 minutes à sa version lente et barrée du doom, avec le peu inspiré mais bien nommé “Doom Machine”, avant de nous laisser sur le décousu “Respect” et sa conclusion chaotique.

Bref, ça tourne, ça vire, ça saute, ça riffe, ça part un peu dans tous les sens, et au final… ça se cherche un peu. Album de jeunesse, réellement, Respect est avant tout un disque où le groupe se montre et tente des choses, sans se brider, sans s’empêcher de rien (peu aidés par une production un peu rudimentaire). Un effort sympathique, dont quelques chansons restent bien à l’esprit (“Slide Show”, “Dragon Wagon”…) mais qui se verra supplanté en tous points par ses albums suivants. Pour les collectionneurs complétistes en tout cas, c’est une belle pièce.

Ritual King – The Infinite Mirror

 

Quatre ans après un premier album enthousiasmant et prometteur, les anglais de Ritual King nous invitent à nouveau à plonger dans leur univers avec The Infinite Mirror. Pour ceux ayant raté leur album éponyme, difficile d’associer le trio mancunien a une ou deux références tant leur spectre musical est large. Allant du hard rock au heavy psych et progressif, on pourrait simplifier tout cela en les positionnant dans la lignée (plus ou moins directe) d’un Elder. Cela dit, peu importe les ressemblances car en vérité Ritual King s’ajoute à ces groupes, comme Kayleth, Mount Hush ou Mr. Bison, qui ont parfaitement digéré leurs influences pour en ressortir quelque chose d’original. 

Avec cinq morceaux au menu, The Infinite Mirror propose un album légèrement plus long que son premier album bien qu’il compte deux titres de moins. Aucun titre en dessous des sept minutes, le repas promet d’être copieux ! Mais attention Ritual King sait être généreux sans nous plonger dans l’indigestion. Ici, le temps est pris pour développer chaque riff, chaque mélodie, pour les embellir et les interconnecter avec le reste. Comme avec le riff d’intro de “Landmass” et surtout le massif “Tethered”, on a là l’influence elderienne avec cette sensation de partir en hyperspace, traverser plusieurs univers pour au final atterrir au point de départ. Comme un rollercoaster de l’espace au final ! Ajoutons à ça des soli de guitare subtils, puissants et variés … que du bonheur on vous avait prévenu !

The Infinite Mirror n’est pas qu’une virée vertigineuse dans le cosmos, et sait aussi proposer un hard rock plus efficace notamment sur “Flow State” et “Worlds Divide”. Plus saignant mais toujours aussi riche avec une avalanche de riffs, de breaks et de bonnes idées. Le tout accompagné par un chant plutôt discret mais apportant une certaine élégance. En témoigne l’excellente intro du titre éponyme clôturant l’album. “The Infinite Mirror” termine de manière intelligente cet album en associant les différentes facettes de l’album. ça fait toujours plaisir de voir des groupes proposer un album avec une tracklist réfléchie ! 

The Infinite Mirror applique, au final, la même recette que sur son premier album mais la réalisation est plus mature. Les ingrédients sont mieux coupés, leur dosage plus équilibré, la réalisation plus fluide, et avec une technique irréprochable comme cerise sur le gâteau. On pourrait à la rigueur regretter que certains riffs ne soient pas amenés avec plus de puissance, mais la recherche d’harmonie de la part du groupe semble être plus importante.

Amateur de musiques heavy psych (en gros si vous êtes fan d’Elder et King Buffalo voire de Vintage Caravan) Vous n’avez aucune raison de ne pas vous mettre à table et de vous régaler ! 

The Crotals – Conjure

THE CROTALS - CONJURE

Mon pote Flaux vous avait présenté la première trace gravée dans le sillon par cette jeune formation composée de vétérans (c’est plus élégant que vieux) de la scène rock helvétique en 2015 ici : lien. Huit ans plus tard, des cheveux blancs et un hurleur en plus, le désormais quatuor nous rappelle à son bon souvenir après une livraison discrète en 2018 (le long format Horde) commercialisée en circuit-court par Tenacity Music qui a propagé une palanquée de productions rock romandes qualitatives durant de longues années.

C’est auprès d’Argonauta que les riverains du Léman (ils sont du coin où on ne dit pas trop Lac de Genève) se retrouvent pour ce troisième, et magnifique, album comptant de nombreux featurings de leur cru. Les invités du quatuor apportant aux titres sur lesquels ils évoluent une teinte unique transportant ceux-ci à un niveau supérieur. Leur transposition pour l’exercice live sera un défi de taille pour les Romands expérimentés. Le challenge de la production de ce long format étant lui-même relevé de belle manière et l’essai foutrement transformé.

Le soin apporté par les artisans de cette sortie frise la magie et ce bordel a été magnifiquement capté et mixé par Raphaël Bovey (entendu à la batterie dans Kruger ou Sweet Disease pour ceux qui s’en souviennent) ainsi que masterisé par Ladislav Agabekov (Le Lad encore fréquentable sur scène à la basse dans Nostromo). Clairement à classer dans la catégorie sludge pour bourrins à incursions vocales gutturales, cet opus a été très finement fignolé pour ne pas se vautrer à plat ventre dans le bayou dégueulasse en se contentant simplement de balancer des bûches.

Au sommaire de cette succulente production, outre une prélude interlope au déluge sonore, nous retrouvons 10 plages à la fois cohérentes dans leur ensemble et singulières notamment en raison de la latitude artistique que se sont autorisés les reptiles en poussant l’exercice à fond avec les contributeurs conviés à la fête. Ces derniers étant au générique de 6 titres.

« Crater », qui entame les hostilités, voit Michael d’Impure Wilhelmina se joindre au quatuor en accompagnant la bagarre générale avec un chant clair qui transpose le déluge sonore ralenti en un brulot presqu’emprunt d’urgence aux relents connexes à l’œuvre de Soundgarden. C’est clairement un des gros coups de cœur de cette sortie avec « Cuts » qui balance du stoner fuzzé durant un peu plus de 3 minutes avec l’artiste hip hop La Gale qui place des chants précis sur un tempo rapide martelé par la rythmique qui se place devant un énorme mur de guitares saturées. Ce dernier titre contrastant avec les vocaux gutturaux mixés aux chants clairs qui se répondent sur « Impetus » tel un dialogue entre le groupe et son invité Danek. On citera encore la présence de Yonni de Rorcal sur « Silver Lakes » (le deuxième single issu de cette prod) qui partage la présence de Denis à la trompette aussi présent sur « Taenia ». L’apport de cuivre au sludge, ou au post machin truc, est clairement le truc en plus de cette production rutilante qui la rapproche d’artistes comme The Progerians. Je vous incite toutes et tous à aller vous cogner les 6 minutes de « Taenia » qui constituent une des deux pièces maîtresses de « Conjure » : c’est lent, puissant, visqueux, halluciné, hallucinant et terriblement addictif.

Hormis la présence de guest, Maude, Fabrice, Randy et Guy font un job de groupe sur des compositions généralement plus pugnaces comme les 3 minutes et demi de « Ecorce » où les guitares dissonantes viennent sonner magistralement au milieu de vocaux étouffés inscrits dans une structure rythmique martiale. Sur « Back Cat », le groupe déroule avec le frein à main tiré à fond pour appuyer plus amplement sur le rendu sombre et torturé de son art dissonant : ça laisse présager des gros mouvements de nuques en public (les physios se frottent les pognes). Après avoir multiplié les écoutes pour m’immerger jusqu’à l’abrutissement total (j’avais déjà quelques coups d’avance…), je rejoins le choix des artistes qui ont opté pour envoyer « La Boue » en éclaireur afin de teaser la chose. Un titre concis, carré, qui se déploie autour d’un riff central répété durant un peu plus de 3 minutes à l’ambiance malsaine qui colle à l’auditeur comme la fange sur les mocassins.

Conjure s’inscrit dans les plaques qui vont compter cette année en se cognant des codes, en fédérant des talents de sa région même quand la filiation musicale n’est pas évidente et en se torchant avec la convenance qui voudrait voir les groupes pratiquer une démarche artistique hyper redondante (même si Motörhead est cité comme influence). Cette production est d’une noirceur jouissive, je remercie tous les protagonistes de m’avoir procuré un tel bonheur. Bisous baveux !

 


Orbiter – Hollow World

Débarqués tout droit de Finlande avec sous le bras rien de plus qu’un EP et quelques titres postés ici ou là, Orbiter signe ici son premier album chez l’excellent label italien Argonauta. On va pas vous la jouer érudits de comptoirs, c’est à peu près tout ce qu’on sait sur eux avant de jeter une oreille sur leur disque.

Des groupes comme ça, sur le papier on en voit défiler plus que vous ne l’imaginez, mais certains ont un petit quelque chose qui fait la différence, et c’est le cas de Orbiter. Musicalement, le groupe se complait dans un doom psych mélodique de très bon goût, sorte de mix entre Acid King et Mars Red Sky. A ce titre déjà, la galette constitue un vrai modèle de maîtrise stylistique, de cohérence, qu’il s’agisse du son (ce son de fuzz subtilement crunchy fait des ravages), de la rythmique, de la prod… Mais le quatuor se distingue par deux facteurs parfaitement complémentaires : son chant, assuré par Carolin Koss, est absolument envoûtant. Pas vraiment dans la catégorie ni des chanteuses très lyriques, ni des chanteuses metal, ni des chanteuses neo-folk torturées qu’on voit fleurir dans les festivals fragiles, Koss évolue un peu entre tout ça, avec cette nonchalance qui évoque tant Lori de Acid King, mais avec un style très déroutant : l’impression de chanter tout le temps plusieurs tons trop bas, toujours sur une sorte de fil fragile, au bord du précipice, et en tout cas jamais dans la fausseté. Les premières écoutes sont confusantes et malaisantes, vous verrez, mais très vite ce chant impeccablement adapté se fait addictif et parfaitement calé sur les lignes mélodiques.

Le second facteur de réussite du disque tient d’ailleurs dans ces mélodies impeccables, remarquablement inspirées. Les riffs imparables défilent dans nos oreilles pour notre plus grand plaisir sans jamais tomber à côté (“Raven Bones”, “Silence Breaks”, “Last Call”…) et sont enrobés d’arrangements impeccables (louons un beau travail de production) et surtout de subtilités d’écriture amenant ces compos à une certaine transcendance : on notera en particulier le final de “Beneath” et sa montée en tension remarquablement construite, la section a capella au milieu de “Hollow World”, l’intro de “Last Call” et son final presque groovy…

Au débit du disque on notera néanmoins quelques morceaux dispensables, comme l’instrumental bruitiste “Transmissions” enchaîné à l’acoustique “Under Your Spell”, assez réussi en soi, mais qui plombent à eux deux un peu l’ambiance de cette seconde face (pour 38 min de musique en tout, on est en droit de faire un peu la fine bouche). Reste que le crédit du disque est plus que favorable, et nous permet de découvrir un groupe fort intéressant.

 


 

 

Mars Red Sky – Dawn Of The Dusk

Quatre années bien tassées ont défilé depuis The Task Eternal, le précédent opus du trio bordelais. Une éternité. Loin de se faire couper les ailes par un COVID dévastateur et castrateur pour les artistes, Mars Red Sky s’est démené pour défendre son bébé sur les routes sur la longueur (faisant même partie des premiers groupes à, coute que coute, reprendre leur activité, dans des conditions compliquées, confinant même parfois aux limites de l’absurde, rappelez-vous…). Conséquemment, le groupe n’a jamais vraiment disparu des radars, et le voir revenir avec un nouveau disque n’est pas surprenant. En tous les cas nos attentes sont élevées, The Task Eternal nous ayant laissé sur cette sensation de maîtrise absolue, du grand art, mais manquant peut-être avec le recul de ce petit facteur décisif, cette sortie de circuit, cette prise de risque qui emmène et installe un album dans les sentiers de l’excellence.

Dawn of the Dusk est différent de son prédécesseur, en cela qu’il joue clairement sur deux tableaux. Avant tout, il repose sur les forces du groupe, développant encore ce style si singulier, qu’il s’agisse du genre musical ou même plus précisément du son. L’équation musicale est à peu près inchangée : des mélodies lentes, des riffs doom qui viennent emprunter à la pop des atours toujours plus catchy, des leads guitare spatiales décolant à grands coups de wah-wah, le chant unique, fragile et aérien de Julien, le son dual guitare/basse empli d’une fuzz roborative, croustillante et sirupeuse, et cette rythmique en béton armée qui vient ancrer le tout. Franchement, les repères sont là et bien là.

Le second fait d’arme du disque est sa volonté d’exploration, inédite dans ces proportions. Soyons clairs : le groupe ne verse ni dans le hardcore ni dans le grind et on ne dévie jamais trop loin de leur identité. Néanmoins, on note plusieurs immersions dans des territoires un peu neufs, à commencer, évidemment, par “Maps of Inferno”, le single de l’EP/Split sorti il y a quelques mois, en compagnie de l’artiste folk Queen of the Meadow, ici au chant. Dès le morceau suivant, “The Final Round”, c’est Jimmy (basse) qui s’empare du micro pour là aussi apporter une patte bien différente, pour un titre à l’identité très marquée. On s’attend ensuite à du plus classique… raté : en lançant la face B avec l’instrumental “Choir of Ghosts”, MRS nous amène dans des territoires doom aux limites du post rock le plus lugubre, pour un titre de transition froid et puissant, qui rappelle furieusement Bongripper avec sa rythmique lancinante et pachydermique, ses breaks et ses leads en fond de mix.

Autour de ces titres, le reste est tout en confort, le trio ramenant la barre vers des territoires plus habituels, avec une poignée d’autres compos réussies, plus “classiques” dans le répertoire du groupe, à l’image de “Slow Attack”, ou encore “Break Even” qui introduit la galette.

Difficile pour l’amateur de Mars Red Sky de ne pas trouver ce disque réussi : tandis que certains de leurs premiers disques proposent probablement l’expérience la plus harmonieuse et cohérente (on continuera à les conseiller aux néophytes pour découvrir le groupe), ce Dawn of the Dusk capitalise sur ce savoir faire (en apportant encore quelques pépites de “MRS classique” qui trouveront vite leur place dans les set lists live du groupe) et en même temps tente des choses, apporte de la fraîcheur, de l’expérimentation, de la mise en danger. Mars Red Sky propose ici probablement le disque que l’on attendait à ce moment de leur carrière, s’affirmant plus que jamais comme notre fleuron national dans ce style musical dont ils sont quasiment les seuls hérauts. Gloire à eux.

 


 

Tortuga – Iteration

2017, 2020, 2023, voilà les trois jalons du voyage intersidéral des psych doomster de Tortuga. Le quartette vient poser son vaisseau une fois de plus sur notre planète et nous raconter ses voyages intersidéraux. L’Épopée se nomme cette fois-ci Iterations . Les compositions revêtent leurs plus beaux atours pour l’occasion, car à présent Tortuga est produit chez Napalm Record, signe s’il en est d’une qualité potentielle certaine.

Tortuga mixe les ambiances et les univers, passant des contrées sonores du prog avec un son bien particulier à la gratte et des soli éthérés comme sur “Lilith” à des attaques plus stoner et crunchy sur “Init”. cependant tout cela passe toujours par des mondes psychédéliques où la reverb laisse le temps au notes d’emplir l’espace.

Les superpositions de samples sur “Malaca” adjointes aux riffs lancinants et à la distorsion extrême et robotique de la voix lui donnent une nature toute particulière et originale. Cette distorsion de voix est réemployée dans le très visuel “Quaus”, successeur de la piste Interlude où on pense aux images du film Dune et à sa bande son totalement planante.

Enfin puisqu’on parle de doom, “Laspes” offre ce qu’il faut de massif et d’aérien à la fois tout comme les meilleurs passages de la piste de conclusion “Epitaph”, passages qui savent se faire attendre et exploser avec suffisamment de force pour plaire à l’auditeur. L’album laisse un sentiment de se saisir des styles de groupes plutôt récents, faisant penser parfois à un Stone From The Sky ou à un Spaceslug et quelques autres formations polonaises dans l’air du temps. Mais il y a toujours chez Tortuga cette touche d’originalité qui permet au groupe de s’en sortir avec une identité propre.

Ce qu’il faudra retenir de ce Iterations, c’est qu’il s’agit d’un bon album du genre, qui surfe entre les vagues du doom, du stoner et du psychédélique. Tortuga ne sombre jamais dans le pastiche et donne à écouter une plaque pas trop mal construite où sans idée révolutionnaire on se laisse transporter en des lieux de rêverie où l’on s’est déjà baladé quelques fois. Au final rien de bien indispensable mais rien non plus qui ne vaille qu’on passe à coté sans s’y arrêter.

 

Tar Pond – Petrol

On ne donnait pas cher de la peau de Tar Pond depuis le décès de leur bassiste et membre fondateur Martin Ain (oui, celui de Celtic Frost). En réalité, le quatuor n’existait déjà plus en 2020 lors de la sortie de Protocol Of Constant Sadness, son premier album que l’on croyait déjà posthume, trois ans après la disparition de Ain ! Ce premier album méconnu (essentiellement car mal né sur un label obscur et peu vendu faute à une distrib et une promo peu efficaces), œuvre collective de musiciens suisses (dont Marky Edelmann de Coroner – son collègue Vetterli produisant la rondelle), est pourtant remarquable (dans tous les sens du terme) et la perspective d’un second disque, même si peu crédible, était séduisante. Apparemment, nos doutes étaient peu fondés, et les musiciens ont décidé de s’atteler à un second disque.

Musicalement, les marqueurs de Protocol… sont tous bien là, et on reconnaît immédiatement la patte du groupe : proposant une sorte de metal doom très sombre, Tar Pond se démarque en particulier en deux points : le chant de Thomas Ott d’abord, qui a beau la jouer sobre (et avec des effets discrets), apporte une touche bien particulière à la musique du groupe, avec son timbre en chant clair et aux atours presque “hantés”, même si peu mélodique finalement ; mais surtout c’est cette production de riffs simples et catchy qui marque le plus, un riffing qui rappelle inévitablement le style très sombre de Hangman’s Chair, avec ce jeu de guitare très répétitif et lancinant. Avec quelques arrangements metal doom bien old school (dont quelques échos de guitare lead qui rappelleront Type O Negative), le paysage musical a donc tout pour séduire le doomster lugubre et taciturne.

Le quintette (qui, outre Ott et Edelmann à la batterie, comprend toujours Stefano Maurielo à la guitare, avec deux nouveaux collègues) propose cinq compos bien denses et efficaces. Bien construits, les titres autorisent de nombreuses écoutes sans provoquer le moindre ennui, à force de quelques subtilités et chemins de traverses bien sentis. On mettra en particulier en exergue le très beau “Something”, un titre commençant par des tonalités très dark et qui, s’il n’atteint jamais vraiment de perspective très lumineuse ni aérienne, s’élève plusieurs fois sur des passages plus légers, entre autres revirements musicaux intéressants.

Tar Pond apporte avant tout avec Petrol une preuve de vie cinglante, et conséquemment des perspectives de futurs disques qu’on n’osait espérer. En tant qu’album, il propose une suite logique à leur premier disque, qui ravira non seulement ses éclairés amateurs, mais a aussi le potentiel de séduire une frange exigeante de doomsters curieux. Reste à savoir quelle sera la capacité du groupe à se développer, notamment au delà des rondelles plastiques, c’est à dire sur les planches, un environnement où il a brillé par son absence jusqu’ici.

 


 

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