Borracho – Ouroboros

Borracho livre un sixième LP qui vient compléter la galaxie de ses productions hétéroclites entre splits et EP. Le trio de Washington D.C. nous promet un album sous forme de critique sociétale et on caresse donc l’espoir de trouver un certain renouveau d’énergie dans les compositions de ce Ouroboros fraîchement produit, même si cela consistait à sortir d’un style jusqu’à présent fortement teinté de heavy psychédélique. Style qui nous a toujours donné satisfaction à défaut de nous les avoir fait porter aux nues, allons donc voir si l’heure est venue.

Avec ses affleurements metal sur des pistes très rock, le serpent Ouroboros se coule entre deux eaux. De ses soli légers et blues de “Lord of Suffering” au chant fait de méchantes mélodies nerveuses façon “Vegas Baby” on traverse un continent d’émotions. L’album provoque l’étonnement lorsque la subtilité du clavier presque inaperçu de “Succubus” vient contrer les refrains des mêmes morceaux déjà cités plus haut. Du point de vue stylistique, on ne change pas une équipe qui gagne. Borracho fait du Borracho, on perd peut-être ici certaines singularités qui avaient fait le sel de l’album précédent mais on ne boude en rien son plaisir car la galette gagne en vivacité ce qu’elle a perdu en essais orientalisants.

Côté prod on ne peut que saluer un travail léché qui met en avant la lourdeur quand il le faut et ne rend en rien anecdotique la subtilité. Poussant jusqu’à imbriquer “Vale Of Tears” et “Machine Is the Master” comme deux parties d’une même histoire qui viendra se conclure par les deux titres les plus prenants de l’album dont un “Broken Man” où le clavier revient cette fois en force et où les gimmicks de gratte resteront à coup sûr dans la tronche de l’auditeur.

Au final Ouroboros c’est du stoner pur jus, un concentré du genre qui ne peut que séduire l’amateur et convaincre le néophyte. Certes on n’y trouve pas une bien grande originalité mais la promesse de quelque chose d’un peu plus corrosif est tenue. Si toutes les plaques désertiques bénéficiaient d’une prod aussi correcte on ne s’arrêterait plus sur grand-chose faute de temps. En clair, ce sixième album c’est un peu le retour aux sources du style, appuyez sur play et soyez prêts à bouffer de la poussière, Borracho montre les crocs, espérons la prochaine fois qu’ils mordront dedans à pleines dents.

Dozer – Rewind to Return : Rarities, Singles and B-Sides

DOZER - Rewind to Return album artwork

Dozer entretient une certaine rareté dans le paysage depuis une bonne grosse quinzaine d’années en se produisant à petite dose. Tel n’était pas le cas à ses débuts lorsque le quatuor était omniprésent sur nos scènes. C’était aussi l’époque à laquelle nous avons eu l’idée de lancer ce site avec trois mecs que je n’avais jamais rencontré que par clavier interposé…c’était différent, Dozer jouait et sortait des petites merveilles à tirages plus ou moins confidentiel sur des structures appartenant désormais au mythe de la scène comme Man’s Ruin ou Meteorcity (les anciens vont verser une larme). En ces temps anciens, le stoner et ses déclinaisons n’avaient pas voix au chapitre sur le devant de la scène et c’est très naturellement que ce sont sur des circuits parallèles que sont sorties une palanquée de production de la bande de Borlänge empruntant les codes du monde qui était le sien alors : l’underground !

De cette période souterraine, il demeure un paquet de pépites n’ayant pas fait l’objet d’un tirage conséquent voire même d’une mise à disposition du grand nombre car Dozer est populaire désormais et bénéficie d’un intérêt certain. La chose est aujourd’hui partiellement réparée. Réparée comment ? Le groupe – soit des gens de goût – a sélectionné selon son bon vouloir des titres issus des sorties disséminées aux quatre vents alors que le stoner européen n’en était qu’à ses premiers balbutiements. Réparé aussi parce qu’ils ont transmis leur sélection à Karl Daniel Lidén – un type au goût aussi certain que Dozer dont il a été le batteur, il l’a aussi été pour Demon Cleaner – on y reviendra – et Greenleaf avant de devenir producteur – afin qu’il remasterise la chose dans les règles de l’art. Pas réparé parce que l’exercice de style, à savoir de confier à des auteurs-compositeurs-interprètes le libre arbitre sur une sélection de leurs titres contraint justement le choix et quand il y a choix il y a des titres qui restent en rade…il demeurera donc une quantité non-négligeable de compositions gravées dans le sillon ou sur des bandes magnétiques qui n’ont pas passé le round des sélections et ne figurent donc pas sur ce double grand format. C’est un peu frustrant certes, mais cela laisse aussi la porte ouverte à une éventuelle deuxième couche (c’est quand vous voulez les gars !).

De retour au business, les Suédois vont se tirer en tournée américaine avant de revenir pour quelques dates européennes au sud ou au nord, mais pas au milieu, et c’est avec ce nouvel album composé de vieilleries qu’il se baladera. Ce nouvel album est une occasion de se pencher sur un groupe emblématique de la scène stoner du vieux continent, sur sa galaxie dont le propagateur principal par ici était son label Molten Universe ainsi que sur une belle brochette de groupes sur lesquels il est toujours bon de se repencher voire de se pencher tout court si on n’a pas connu le Nokia 3310 à sa sortie. Parmi les titres, plusieurs extraits on été tirés des 3 split commis avec Demon Cleaner (les albums sont naturellement chroniqués dans nos colonnes), un groupe incroyable des la scène de la fin des nineties et du début du millénaire. Zéro trace de celui commis avec Los Natas, qui est aussi un groupe incroyable originaire d’Argentine voire de celui perpétré avec Brain Police, incroyable formation islandaise (les deux orchestres font aussi l’objet de quelques mots commis par nous-mêmes jadis ici même). Aucun extrait du split avec Unida est présent certainement parce que la chose s’est déjà bien répandue et aura su trouver son public sans l’appui d’une réédition. A titre très perso et juste pour ramener ma grande gueule de mauvaise foi, je suis un peu partagé sur la présence de « Vinegar Fly » déjà présent sur « Vultures » qui était déjà une compilation de choses inédites mise en valeur par les mêmes protagonistes, mais qui ne couvrait que des prises captées entre 2004 et 2005 (vous devriez aussi trouver sur ce site une chronique de la chose).

Alors quoi ? Alors bien sûr on achète la chose. Bien sûr qu’il ne s’agit pas d’une oeuvre cohérente vu que l’arbitraire règne sur une sélection de titres, mais quels titres ! C’est Dozer ! C’est Dozer moins le quart avant Jesus Crie ! C’est Dozer dans sa toute grande forme : du heavy rock fuzzé remarquablement composé, interprété et arrangé. Ca bat n’importe quelle sortie de l’année sans forcer sur le moteur. C’est magique de bout en bout, du début à la fin. Zéro remplissage des premières notes du premier split avec leurs acolytes de Demon Cleaner  soit« Tanglefoot » qui est un bijou de lenteur très heavy avec ce timbre de voix à reconnaissable d’entre tous puis ça embraye avec le deuxième extrait « Hail The Dude » qui pose clairement le cadre de ce que sera la trademark Dozer.

On s’enfile ensuite une kyrielle de hit intergalactiques genre « Southern Star » qui est proche des ogives « Rising » ou « Supersoul » et qui entraîne du mouvement de nuque avec le pied qui bat la mesure. On s’arrête aussi sur l’incroyable chef-d’oeuvre ressuscité « Star By Star » issu du split avec Giants Of Science qui est l’astre de cette (re-) sortie et qui fait clairement partie des meilleures ogives balancées depuis la Suède. On se termine sur une pièce plus anecdotique plus qu’issue de la demo « Universe 75 » (aussi présente à l’appel) : « 2 Ton Butterfly » qui retient sa violence avec la basse en première ligne devant un riff qui tourne et des lignes vocales balancées en ligne arrière avant de se terminer de manière chaotique. On parcours non seulement la période la plus prolifique des Scandinaves, mais aussi celle qui à mon sens est clairement la meilleure en termes de productions hautement qualitatives.

Bref : qu’on se tape une séance de rattrapage, un bain de jouvence pour se rappeler le bon vieux temps (ah ouais c’était mieux avant ?), une découverte d’un pilier du genre ou simplement une immersion de soixante minutes dans l’univers Dozer propice à l’onanisme, cette production rejoint le rayon des indispensables dans la discothèque de chaque mélomane qui se respecte un tant soit peu. De plus est, si nous devons encore attendre 15 piges entre « Drifting In The Endless Void » et son successeur, soit la période qui le sépare de son prédécesseur « Beyond Colossal », cette production devrait être poncée à la sortie de la prochaine livraison (sauf si le reste du catalogue subit le même sort et on croise un peu les orteils).

Point Vinyle :

La question de savoir s’il faut se procurer cette chose est vite réglée : c’est tout bonnement indispensable et il y aura un contrôle de la police du desert-rock ! Il reste donc la question de l’écrin à régler car se contenter de la déclinaison numérique d’un pareil trésor ne devrait être à l’ordre du jour d’aucun de nos lecteurs qui sont des gens de goût et qui se respectent. Il y a donc un cd limité disponible des deux côtés de l’Atlantique (comme tout le reste), une édition limitée à 400 pièces du double LP en noir et rouge, une édition extrêmement limitée (je n’invente rien) en vinyle noir affectionné par les audiophiles vu sa qualité supérieure (un peu comme l’absinthe du purgatoire), laquelle bénéficie d’un déclinaison noire et blanche de la pochette ainsi qu’un tirage en vinyle rouge transparent qui sierra à merveille avec l’artwork de base. Fais ton choix camarade !

 


 

In The Company of Serpents – A Crack In Everything

Depuis 2012, le duo mué en trio de In The Company Of Serpents a sorti quelques plaques d’un sludge tout en finesse, tombées dans notre escarcelle assez tardivement, sans doute la faute à une auto-production à laquelle le groupe est attachée. Le coup de foudre avait été assez total lors de la sortie de Lux en 2020. Leur sludge, entre lourdeur et mélodie, avait bénéficié d’une production léchée qui avait propulsé cet album parmi nos coups de cœur de l’année, aiguisant au passage notre appétit pour un nouvel enregistrement.

Le retour aux affaires se fait cette fois avec une plaque toujours auto-produite et annoncée comme personnelle, en particulier du point de vue de Grant Netzorg, le chanteur du groupe, qui utilise A Crack In Everything comme catharsis de ses problèmes de boisson passés. Un enregistrement qui prend donc le risque de tourner autour d’un membre unique dirigeant l’ensemble (mais au fond, rien ne nous dit que cela n’était pas déjà le cas, vu le succès évoqué plus tôt).

On s’attend donc, à l’ouverture de l’album, à un sludge qui colle aux pattes, ce que “Don’t Look In The Mirror” ne dément pas. Très vite, on avance dans A Crack In Everything comme dans le brouillard d’un marigot d’où peut surgir une surprise à chaque instant. L’enchaînement des titres n’a rien d’un trajet paisible. Comme pour leur précédent album, In The Company Of Serpents fait sonner son sludge avec talent. Que ce soit avec “A Patchwork Art” et ses riffs doom en alternance avec un mid-tempo bien du sud, ou même un titre plus faible comme “Endless Well”, aux lassantes phrases en boucle, le trio sait donner le change avec un pont qui apporte un vent de renouveau : un mid-tempo, un break, ou bien de discrets chœurs (assurés par Jeff Owens de Goya).

Mais laissons ici la promesse d’un album tout en sludge. “Cincers”, avec un son distordu, fébrile, imparfait, joue avec les codes de la fissure, laissant même planer le doute quelques secondes d’une involontaire erreur d’enregistrement (dans la lignée d’une plaque, disons-le tout de suite, à la production nettement plus en retrait que la précédente).

“Buzzard Logic” se pose en charnière doom qui plonge la galette dans un monde plus froid, plus sombre. Introduite et conclue par le son du glas, elle se mue vite en un paysage plus proche du post-rock qu’autre chose. Le chant scandé, en appui des cordes et de la batterie, s’enfonce dans un monde de plus en plus poisseux, qui dérivera jusqu’au final noir comme un shoegaze de “Ghost On The Periphery”. Un univers où les balades express (à peine plus d’une minute, et diptyque qui ressemble fort à celui déjà présent sur Lux), empoisonnées de “Delirium” et “Tremens”, viennent préparer le terrain à “Until Death Darkens Our Door” et son chant rocailleux à la manière de Leonard Cohen, en réponse au titre de l’album, tiré des paroles d’une chanson de ce dernier, “Anthem”.

Au final, l’album n’est plus sludge que par les échos de ce qu’on connaissait des précédents, et la figure post-rock prend le dessus pour accéder à la catharsis. On sent dans A Crack In Everything un besoin vital de purger le mal qui habite l’auteur des compositions. Un besoin exprimé dans un phrasé mélodique, mélancolique et dur, qui achève la mutation d’un style larvé dans les précédents enregistrements. Un album nécessaire pour le groupe, qui pourra déstabiliser ceux qui attendaient la redite du précédent opus. Au final, A Crack In Everything restera-t-il une parenthèse où l’auditeur accompagnera In The Company Of Serpents dans son cheminement ou est-ce la fin d’une mue et donc un nouveau corps qu’il faudra accepter ?

 

Domkraft – Domkraft

Vous serez sans doute étonnés de constater que le dernier LP de Domkraft s’intitule Domkraft, comme le titre de son premier EP. Eh bien, figurez-vous que ce n’est pas une erreur : pour fêter ses 10 ans, le groupe suédois de doom psychédélique et pachydermique décide de ressortir par l’entremise de Magnetic Eye Records son premier EP, initialement édité à 250 exemplaires. Mais comme vous êtes attentifs, vous avez constaté que cette fois, il s’agit d’un LP : exit la démarche vilement mercantile, vive les nouvelles compos ?

La livrée de l’album reprend la même illustration que celle d’origine, en noir et blanc, mais s’attache à la mettre en couleur cette fois-ci, retouchant au passage quelques éléments graphiques. Rien de bien fou en soi, mais suffisamment pour ne pas se tromper de plaque en piochant l’une ou l’autre dans sa discothèque (heureux possesseurs des 250 EP, vous voilà sauvés).

Les pistes, à présent, puisque le trio promet dans sa promo de nouveaux morceaux. Essuyez donc la bave que vous avez aux lèvres : il n’y a dans cet album que deux nouvelles compositions. 12 minutes et 58 secondes de plaisir en plus, qui mettent la plaque au niveau syndical d’un LP. Pour ce qui est des anciennes compos, elles ont été remasterisées avec une production plus lourde, qui met donc tous les titres au même niveau et permet à l’auditeur de bénéficier d’un Domkraft moins artisanal et aux détails fins jusqu’aux craquement de microsillons de la conclusion de “Horses Horses”.

Comment aborder cette plaque, donc ? Difficile d’être définitif. Sans doute un accessoire supplémentaire dans l’attirail du fan de Domkraft et nous en sommes. Certes, nous n’étions pas penchés sur le berceau du groupe, mais nous avons apprécié chacune de leurs plaques et parlé en bien d’elles dès que l’occasion s’en présentait. Domkraft est donc un album nécessaire, sans être un indispensable.

Son avantage principal est sans doute, à l’aune d’une écoute concomitante avec Sonic Moons, de mettre en avant le chemin parcouru par le groupe. Une progression d’écriture qui montre comment Domkraft est passé d’un doom psychédélique plaisamment redondant à une capacité étendue à explorer des univers différents au sein d’une même galette. C’est d’ailleurs un peu ce qu’osent les nouveaux titres “Spiral Noises” et “The Bane”, des morceaux qui, pour autant, s’intègrent parfaitement à l’EP d’origine. On y retrouve la lourdeur abyssale des titres mid-tempo, tellement appréciée par le passé. Le final “The Bane” titre originellement écrit pour un film  inabouti à ce jour, “The Planet Of Doom”. Quoi qu’il en soit ce morceau est un trou noir qui aspire l’auditeur pour ne plus le laisser s’échapper et c’est exactement ce qu’on attend du groupe. Cependant ce titre et son prédécesseur ne font qu’attiser la frustration lorsque résonnent les dernières notes de l’album.

En résumé, Domkraft est une galette dont on est content qu’elle existe : belle production, mise en valeur de titres qui sonnaient bien plus plats avant cette remise à niveau. Du côté des deux nouveautés, on apprécie leur qualité d’écriture et, comme toujours avec Domkraft, on sort satisfait de son audition. Difficile de dire du mal de l’effort produit, même si, fatalement, on reste un peu frustré de ne pas y trouver la suite logique de leur précédente réussite, Sonic Moons.

 

Goya – In the Dawn of November

Après quatre albums discrets, parus sur des labels différents, et plus de 8 ans après leur précédent méfait (le très bon Harvester of Bongloads) on pensait la cause entendue, et le groupe disparu pour de bon, au cimetière des doomsters underground qui n’ont jamais eu l’opportunité de « percer ». Ce In the Dawn of November, qui sort très opportunément… en juin (ah, ces champions du marketing) arrive donc par surprise, et l’on se prend à espérer qu’il puisse être l’album de la révélation…

Les premières écoutes viennent nous rappeler quel groupe solide est à la manœuvre : le trio américain se complait dans un stoner doom rugueux, dans une veine massive, mais avec une mise en son assez propre (tout est relatif). On reste toutefois assez proches d’influences metal/stoner metal, comme souvent avec les groupes de cette tendance en provenance des USA : les rythmiques ont beau être pesantes et bien appuyées, on reste sur du mid-tempo assez ralenti, et on ne verse jamais dans la lenteur absolue. L’apport mélodique se veut donc crucial dans l’équilibre du groupe, et c’est bien ce trait distinctif qui, mêlé à la puissance de riffs très lourds, vient décupler l’intérêt qu’il génère.

Les six compos proposées sont assez variées pour ne jamais susciter l’ennui ou le sentiment de répétition et, fait appréciable, le groupe, s’il maîtrise les règles d’or du doom, ne s’en retrouve jamais prisonnier : voir par exemple comme il peut développer le crépusculaire « I Wanna be Dead » et son riff lancinant sur plus de douze minutes (un refrain stoner doom d’école) sans jamais tourner en rond, ou bien d’un autre côté emballer un « Sick of your Shit » au moins aussi accrocheur en moins de cinq minutes – parce que tout est dit, et que « faire durer » serait artificiel. Sans parler du punchy « Depressive Episode », son son de basse glaireux, sa guitare au fuzz baveux, et ses relents de vieux punk crossover.

Pour enrober le tout, deux autres belles pièces de stoner doom assez classiques mais toujours efficaces sont à relever : le très accrocheur « Cemetary Blues » vient encore appuyer la capacité du groupe à pondre des refrains doom que l’on se prend à entonner très vite à l’unisson, tandis que le morceau éponyme du disque s’emploie à montrer l’ensemble de la palette musicale du groupe : mélodie omniprésente, rythmiques pachydermiques, leads vibrantes…

In the Dawn of November est-il donc l’album qui pourrait faire exploser le groupe sur la « scène » stoner doom mondiale ? Qualitativement, la maîtrise stylistique est là, et le savoir-faire du groupe rejaillit dans tous les contours de ses compos : efficace et très accrocheur, ce disque a ce qu’il faut pour ravir les doomsters de tous horizons, amateurs d’un doom intègre, parfois aux limites de l’orthodoxie certes, mais toujours au service du genre. A ce titre, il est dommage de rater ce disque. En revanche, il est difficile d’imaginer le groupe prendre un essor incroyable dans les conditions actuelles, avec un label certes qualitatif mais aux moyens limités, et une propension à tourner live un peu restreinte de la part du groupe… Croisons les doigts toutefois, car ils méritent un autre statut.

 


 

 

Crystal Spiders – Metanoia


Nos cœurs étaient lourds, dans l’attente d’un nouveau Crystal Spiders, qui avait sorti deux années de suite deux magnifiques enregistrements que nous avions écoutés comme on entre en religion. Mais ça y est: le trio stoner de Caroline du Nord, emmené par le souffle épique de sa chanteuse, nous revient avec un nouvel album, Metanoia, toujours produit par le désormais ex-bassiste de Corrosion of Conformity, Mike Dean, et sorti chez Ripple Music encore une fois. Le trio s’était avéré gagnant lors des précédentes sorties, voyons à présent, si cette nouvelle production est dans la droite lignée des autres.

Une fois de plus, Crystal Spiders offre avec Metanoia un album où le swing et le rock sont maîtres. Les riffs et le rythme de “Torche” sont aguicheurs en diable, et ses phrases musicales, autant de points d’exclamation. “21” effleure le blues, mais l’album n’en mollit en rien, et  invoque le diable dans la composition de “Maslow”, où les enharmoniques accompagnent un chant prenant comme une invocation rituelle. C’est le chaudron du rock qui fume entre vos oreilles et chaque piste répond aux stéréotypes les plus classieux du genre depuis que le heavy metal existe.

Comment ne pas s’arrêter, une fois de plus, sur le chant, qui est probablement la composante majeure de ce trio? Brenna offre, avec la puissance de sa voix, sensualité sur “Os”, où les riffs sont toujours percutants et fleurent bon le classicisme heavy. Ses cordes vocales vibrent de manière épique quand il le faut, et ne trahissent aucune piste de Metanoia. C’est encore ce chant qui apporte les touches remarquables de subtilité dans l’écriture de “Blue Death” (où il est monté pour un effet de chœur des plus réussis). Cet album, en plus d’avoir des choses à dire, renouvelle l’expérience d’une musicalité puissante et sans faille, sous l’égide de sa bassiste-chanteuse.

Du côté des cordes justement, si l’on a évoqué l’approche classique de ces dernières, tant dans une veine blues rock à la façon de “Ignite” que dans les oripeaux empruntés au doom le plus pur sur “Blue Death”, on ne ressent aucune lassitude, et l’on trépigne comme des gosses quand arrive le solo heavy de “Time Travel”. Il bat en brèche le mid-tempo de la piste dans une envolée sabbathienne empreinte, pour le coup, de modernité, on ne boude pas son plaisir!

Metanoia, c’est la démonstration, s’il en était encore besoin, que Crystal Spiders est l’un des groupes les plus percutants de sa génération. Aucun titre ne montre de faille; chaque composition contient au moins un de ces moments qui fera se dire à l’auditeur : “Wow, putain, c’est bon ça!”. Ne laissez pas cet album vous filer entre les doigts : vous manqueriez 44 minutes de bonheur.

Kal-El – Astral Voyager Vol.1

Entre deux missions, Kal-El nous rapporte des souvenirs stoner venus du lointain space rock. Pour son atterrissage de 2025, le quintette norvégien a mis dans dans ses soutes un Astral Voyager Vol. 1, qui sera suivi du déchargement d’un volume 2 dans les mois à venir, toujours chez Majestic Mountain Records. Le bout de stoner arraché aux confins de l’espace est mis en scène dans un artwork qui reste fidèle à la tonalité Comics Space Opéra du précédent opus, ne trahissant en rien l’identité que le groupe met en avant depuis des années – Entendez, des pin-ups et des références spatiales. Il y a donc fort à parier que nous ne bouderons pas notre plaisir une fois de plus.

D’emblée, la production apparaît plus sérieuse que jamais. Cette dernière place la batterie et la basse sur le devant de la scène. Même si nous avions déjà noté la rigueur de la section rythmique lors de la sortie de Dark Majesty, c’est sans doute le temps incompressible qu’il fallait pour que basse et batterie trouvent leur rythme de croisière après le départ de Liz, l’ancienne bassiste, en 2019. Dans cette configuration, avec une section rythmique gonflée comme un moteur hyperespace portant l’ensemble, il ne restait plus qu’à asseoir la voix de Captain Ulven pile dessus et à régler les guitares comme boosters du vaisseau Kal-El.

Au programme de ce Astral Voyager Vol. 1 : de gros riffs metal pour introduire “Void Cleaner”; des breaks et patterns enthousiasmants avec “Astral Voyager”; sans oublier une touche de finesse avec “Cloud Walker”, cette quasi-balade hard rock qui emprunte les codes du riff efficace, du solo suranné et de la mélodie presque tranquille.

On l’a dit, The Captain ne varie pas tant que cela dans son approche vocale habituelle; sa tessiture laisse le chant s’écouler tout au long de l’album comme un flot continu, qui, loin d’être tumultueux, sert la trajectoire rectiligne du vaisseau Kal-El. Ce constat n’est néanmoins pas définitif, car une fois jouée la piste “B.T.D.S.C”, on se réjouira que sa voix apporte également, quand il le faut, un souffle épique, soutenu généreusement par les patterns de batterie et les riffs des cordes joués en boucle. Chaque piste est d’une égale qualité et, du point de vue du style, l’afficionado du groupe y trouvera son compte grâce à une production qui montre les muscles.

Astral Voyager Vol. 1 est l’image même de la carrière de Kal-El : un vaisseau lourdement propulsé dont la trajectoire ne semble pas vouloir dévier. Un bon gros transporteur de riffs et d’ambiances intersidérales. C’est les yeux fermés qu’on peut signer son engagement pour monter à bord de cet album et participer au voyage aller. Il est même certain qu’on ne se fera pas prier pour embarquer à nouveau lors du voyage retour, avec le volume 2 encore à paraître.

Witchcraft – Idag

Après une jolie triplette d’albums fondateurs en début des années 2000, le passage chez Nuclear Blast (et plus globalement le parcours du groupe dans les années 2010) fut le révélateur d’un virage assez étrange dans la carrière de Witchcraft, qui reste aujourd’hui encore difficile à expliquer : sur le point de tirer la bourre à leurs compatriotes de Graveyard (eux aussi en pleine ascension, boostés au même moment qu’eux par leur passage chez Nuclear), le groupe s’est en quelque sorte sabordé avec son dernier album sur le prestigieux label, ce Black Metal (2020) aussi insensé que son titre est ironique, où Pelander en solo (a priori) propose une poignée de compos électro-acoustiques sombrissimes, propices à une profonde déprime au coin du feu. Disparue cette enthousiasmante formation de proto rock en droite lignée des 70s, empreinte d’occultisme, d’électricité et de talent d’écriture, finis les assauts emballants à trois guitares électrisantes, on passe à la guitare folk intimiste et les ambiances dépressives… Evidemment, Nuclear Blast ne s’est pas embarrassé à garder le « groupe » (devenu quasiment one-man band) dans son roster, et, comme beaucoup, c’est chez Heavy Psych Sounds qu’ils ont atterri.

C’est évidemment sur la pointe des pieds (presque à reculons) que l’on a abordé ce disque. Idag est (de manière presque prévisible !) un album difficile à cerner, à l’image peut-être de l’état d’esprit bouillonnant et débridé de son géniteur, Magnus Pelander. Clairement débarrassé de tout carcan, le chanteur-guitariste-compositeur se fait plaisir, et fait ce qu’il veut, comme il veut.

Dans une démarche complètement non-commerciale, il opte pour le chant dans sa langue natale pour plus de la moitié des titres du disque. Ce choix installe une atmosphère étrange, avec des intonations et sons atypiques, mais aussi des lignes vocales difficiles à engrammer, aux rimes étranges voire rares. En outre, la production vient apporter une dimension très différente d’une chanson à l’autre, généralement sur-valorisant le chant, mais pas toujours de manière identique. Cette mise en son hétéroclite ne participe pas non plus à l’immersion…

Côté instrumental, là aussi, pas de ligne directrice. L’électro-acoustique est roi (chant-guitare FTW) sur un gros tiers du disque, pour des ambiances assez sombres pour la plupart. Mais une formation plus « rock » vient tout de même porter le reste du disque, pour des résultats assez disparates : pour en faire émerger le plus positif, mentionnons des titres comme « Drömmar Av Is » et son riffing assez enthousiasmant, le long et versatile morceau-titre, le très Pentagram-esque « Burning Cross » (sauf son refrain quasiment a capella… malsain et oppressant !), ou encore « Irreligious Flamboyant Flame », que l’on croirait en provenance directe des glorieuses 70s avec son refrain sautillant et…. sa prod scandaleusement famélique (est-ce volontaire ?). De fait, on retrouve, par bribes, des plans qui nous rappellent le Witchcraft que l’on a tant aimé en début de siècle.

On ressort de ce disque un peu chamboulé, sans repère clair. A l’évidence, c’est la personnalité de Pelander, foisonnante, qui émerge au détour de chaque riff, chaque ligne de chant, chaque break : toujours surprenant, il ne joue jamais la facilité, nous attendant toujours au détour d’un riff passionnant avec un break vicieux en embuscade, ou un refrain confusant pour plomber la dynamique… On picore donc des dizaines d’idées, d’éclairs d’inspiration étonnants, plus ou moins faciles à digérer, plus ou moins bienvenus. Mais on ne s’ennuie jamais. En se laissant emporter par la personnalité de son géniteur, Idag vous prend par la main et vous emmène dans des territoires musicaux assez vierges. A vous de voir si vous voulez lui accorder cette confiance.

 


 

Kadavar – I Just Want To Be A Sound

Kadavar, l’enfant chéri du rock rétro, emprunte depuis quelques albums un chemin singulier. De sa reprise de “Helter Skelter” sur Rough Times, en passant par le baroque For The Dead Travel Fast et jusqu’à The Isolation Tapes, le combo berlinois s’est recomposé, tant sur le plan musical que capillaire, puis structurel, passant en 2023 de trois à quatre musiciens grâce à l’ajout d’un nouveau guitariste. Le groupe a exploré des horizons musicaux plus exotiques, tout en gardant un lien avec ses racines ; en témoignent notamment deux splits, et plus particulièrement l’expérience Eldovar. Kadavar y a certes perdu une partie de son public historique, mais a su conquérir de nouveaux cœurs. The Isolation Tapes s’est hissé à la 10ème place des meilleures ventes allemandes : un succès incontestable. C’est maintenant l’heure de vérité. La sortie de I Just Want To Be A Sound sera-t-il l’album qui viendra clore une mue amorcée il y a plusieurs années? Pas besoin d’avoir appuyé sur “play” pour le savoir : l’habitué découvrira autre chose. Reste à savoir quoi. Et à ce stade, il est difficile d’en parler avec certitude.

I Just Want To Be A Sound tourne la page qui avait fait croire à beaucoup que l’orientation pop et easy listening de The Isolation Tapes n’était qu’un exutoire ponctuel dû aux affres du Covid. Ce nouvel opus confirme que Kadavar n’est plus un groupe de rock rétro. Mais abordons cet album pour ce qu’il est, et non pas pour ce que fut Kadavar.

I Just Want To Be A Sound est un album de pop. Un album avec du miel dedans, notamment grâce à l’omniprésence du chant de Lupus et à sa guitare qui explore mille mélodies éthérées, sublimées par la guitare discrète mais précieuse de Jascha. De la pop, oui, mais pas de la pop rock. L’album s’aventure dans des contrées singulières. Si “Let Me Be A Shadow” contient sa part de force, les distorsions sur les voix et les cordes rapprochent parfois le groupe d’un certain héritage de la French Touch. Rien d’électro certes, mais un goût pour l’écriture et la production à la fois moderne et rétro, qui, sur le titre “Star”, évoque le travail de la formation Air en son temps. “Sunday Morning” expérimente avec des samples discrets ; il entre en dialogue avec “Strange Thoughts”, instaurant une ambiance introspective.

Comme tout album pop, celui-ci ne se résume pas à une délicatesse (disons plutôt une noble mièvrerie). “Hysteria” met en valeur la basse de Simon Dragon, à la fois ronde et puissante, qui soutient un chant scandé. Ce n’est peut-être pas un déchaînement de violence, mais c’est un titre agressif et tendu, à l’image de chaque phrasé qui transcende “Let Me Be A Shadow”, où la frappe de Tiger vient intensifier encore un univers faussement calme, comme avec “Regeneration” et son introduction au rythme de samba.

Parmi les explorations, le rock’n’roll “Scar On My Guitar” mérite qu’on rompe notre principe d’analyse hors du contexte de la carrière de Kadavar. L’amoureux du groupe y retrouvera forcément des riffs cachés, des échos d’anciens titres, et peut-être une réponse à l’intro de “Regeneration”. C’est d’ailleurs un fil rouge qui nous conduit jusqu’au morceau conclusif “Until The End”, au goût de Beatles sous cithare, qui fort heureusement avale quelques vitamines dans son dernier tiers pour finir sur une touche plus lourde. Entre les clins d’œil au passé et ce titre final, n’y aurait-il pas une forme de rétrospective, voire d’anthologie cachée ? Pour beaucoup de fans de la première heure, si Kadavar devait avoir un album final, cela ne saurait être celui-là, mais le quartette mène sa barque sans s’encombrer des attentes de sa fan base et va en toute liberté là où il en a besoin.

Comment aborder cet album en tant qu’auditeur ? Avec beaucoup de résilience pour ceux qui ne jurent que par le vintage rock, avec beaucoup de bienveillance pour les connaisseurs du groupe. I Just Want To Be A Sound serait-il le dernier album de Kadavar que ces pages commenteront ? L’histoire leur appartient et ils en jouent selon leur bon gré comme en témoigne leur mutation. Quoi qu’il advienne Kadavar reste pour nous un groupe dont l’évolution aura été menée avec maestria, une transformation sans brutalité, servie par le talent nécessaire pour livrer un album d’une qualité, une fois encore, indéniable.

Au revoir messieurs, merci pour le chemin.

 


 

Skyjoggers – 12021 : Post-Electric Apocalypse

Autant la scandinavie au sens large est plutôt vue comme un bon pourvoyeur de groupes électrisés et fuzzés (en quantité et en qualité), autant les groupes en provenance de Finlande spécifiquement y sont largement minoritaires (contrairement aux formations suédoises, voire norvégiennes ces dernières années). Skyjoggers est un trio finlandais, et malgré qu’ils ne peuvent pas vraiment être considérés comme un « jeune » groupe après plus de 8 ans d’activité, leur production jusqu’ici (autoprods, EPs, un live confidentiel…) n’est pas encore parvenue à nos oreilles. Les musiciens de Ufomammut les repèrent et les signent sur le label qu’ils ont créé, Supernatural Cat Recordings, pour ce premier véritable album dans la forme.

Alors, leur musique, est-ce un ersatz du post-doom industriel de la formation italienne ? Pas vraiment : Skyjoggers évolue dans une veine psych assumée, très largement instrumentale, assez loin de toute contingence doom. De facto, avec quatre titres seulement sur la galette, la synthèse stylistique est assez simple à dessiner : tout commence par un très enthousiasmant « Huevos Rancheros Rapid Round » où, pendant près de 14 min, le trio met en place une jam psych spacy assez jubilatoire, construisant un échafaudage qui culmine au bout de cinq minutes avec une section kraut protéiforme assez étourdissante, qui vient emballer et emmener le titre jusqu’à son final. Tandis que le rock folky-hispanisant aux relents space (!!) de « Newtonin Kanuuna » ressemble plus à une petite parenthèse, la « face B » vient apporter une tonalité plus grave à l’ambiance globale, avec 2 titres de psych rock qui vont (beaucoup) taquiner du côté de Slift : guitares rageuses, ambiances pesantes, écho, leads space, et des rythmiques lancinantes qui viennent se fracasser sans interruption dans vos cages à miel. « Tessæil » en est la meilleure illustration, venant faire tourner ses errements de guitares leads aériennes autour de ce riff répétitif, derrière lequel des nappes stellaires viennent finir de peaufiner l’ambiance.

En fil rouge du disque, un travail mélodique de qualité vient donner une « patte » bien spécifique à ce disque, que l’on écoute et réécoute avec plaisir. Le spectre stylistique, qui vient couvrir plusieurs nuances assez larges du psych rock, permet aussi de ne jamais s’ennuyer, d’autant plus que l’ambiance générale de chaque titre apporte encore une dimension supplémentaire, passant du trip souriant aux plans plus sombres, aux limites de l’angoissant parfois.

Ce 12021 : Post-Electric Apocalypse s’avère donc un disque plus que plaisant, une vraie réussite qui, si elle ne trace pas de sillon très original, vient montrer une belle appropriation du psych rock « moderne » (disons des 30 à 40 dernières années). Le trio peut s’enorgueillir d’une belle ligne sur son CV, que l’on espère propice à alimenter un nombre croissant de prestations scéniques ; nul doute que c’est sur les planches que la musique du trio prend encore mieux son envol.

 


Miss Lava – Under A Black Sun

Quatre doit être un chiffre magique pour Miss Lava. Quatre comme le nombre de musiciens autour de leur nouvelle galette Under A Black Sun; Quatre comme le nombre d’années qui nous sépare de leur avant dernière production et quasiment ce qui séparait celle-ci de l’antépénultième. Miss Lava, pour ceux qui auraient raté quelques épisodes et nos chroniques précédentes s’inscrit dans la pure tradition stoner et délivre depuis 2006 un son léché aux influences variées et évidentes. Rien donc qui ne nous ait incité à passer notre tour pour cette nouvelle sortie encore une fois signée chez Small Stone Records (pourquoi changer de crémerie quand l’artisan est honnête n’est-ce pas?)

Entre King Buffalo et Elephant Tree (Moins massif hein, il ne faut quand même pas déconner!) l’album Under A Black Sun est d’une linéarité remarquable, il fait la part belle aux riffs bien sentis mais se finit néanmoins avec I Drown qui conclut l’album bien trop abruptement en coupant tous les potards après 52 minutes. ce reproche est-il la seule ombre ombre au tableau de cette production? Peut-être pas.

On pourra esquisser une moue face à un album qui ne propose pas une paire de pistes bangers qui l’inscriraient immédiatement au panthéon du stoner. Cependant ce n’est pas parce qu’on relève ces défauts que le disque ne figurera pas en bonne place des productions de cette année déjà bien entamée. D’ailleurs pourquoi mettre la barre plus haut? Avec cet opus on tient quelque chose et il ne faut pas plus de quelques minutes pour s’en convaincre. Visez un peu:

On retrouve dans Under a Black Sun le sens de la mélodie de Miss Lava. La présence de chaque instrument est équilibrée et la production léchée comme à l’accoutumée soutient l’ensemble à la perfection.

A peine démarrée, “Evil Eye of A Witch” vient frapper l’auditeur pleine face avec son intro boxée. Une fois ce dernier a terre, chaque mesure vient joyeusement le piétiner. La profondeur psychédélique “Woe Warrior” n’oublie pas d’être également massive comme un trou noir. . Lancer la lecture de Under A Black Sun c’est passer d’une émotion à l’autre.

Viens donc cher lecteur faire un tour du côté de “The Bends” avec sa gratte entre deux saturations. Ça joue rock n roll au possible hein? et en plus ca poutre dès l’ouverture! Le souffle épique et fuzzé des symétriques “Blue Sky On Mars” et “Under A black Sun” te font penser à un bagarreur de camion? Rien d’étonnant, nous l’avions déjà perçu lors de la sortie de leur précédente plaque Doom Machine. Bien sûr d’autres références il y en a; que ce soit dans l’approche grunge d’un “Chaos Train” ou dans la doomesque “Fear In Overdrive” qui complètent le panel déjà évoqué plus haut.

Le constat est là, Miss Lava ne se repose pas sur ses lauriers et a intégré plus d’un code dans ses compos ce qui conforte nos analysés passées. Under A Black Sun est une parfaite synthèse qui ravira plus d’un auditeur du monde desert rock et ce quel que soit les auspices sous lesquels il place ses préférences. Il les ravira d’autant plus qu’au lieu d’un melting pot de copies fadasses, le quartette arrive à transporter son auditeur dans un univers qui lui est propre. Il parviendra même à lui soulever l’envie de reprendre encore et encore l’écoute de cette œuvre densément fournie. Allez, je sais pas pour vous mais moi j’y retourne…

Domadora – Indian

Domadora, ce groupe pour fans de six-cordes vampiriques qui laisse souvent exsangue le reste de la formation, sort un nouvel opus du nom d’Indian. Ce groupe qu’on aime admirer pour sa passion des jams et son sens du phrasé revient avec une formation ayant fait le plein de sang frais, tout en conservant son épicentrique guitariste comme seul membre historique. Cela va-t-il pour autant changer l’approche de Domadora du tout au tout ? Voilà la question que l’on se pose au moment d’appuyer sur le bouton  Play.

Avec une introduction plus lourde, plus massive, on se demande si, diantre, Domadora n’aurait effectivement pas changé de braquet bien que restant totalement instrumental. Mais rassurez-vous, mes agneaux : il n’en est rien! Le grand méchant riff revient plus vite que la pointe de plaisir coupable qui commençait à nous chatouiller.

Car oui, il aurait été sans doute facile d’accepter que la formation se fasse plus consensuelle (entendez :  moins jam). Facile, certes, mais pourquoi diable vouloir changer une recette qui fonctionne ? Pour caresser l’espoir de voir le groupe gagner les pleins feux d’une scène qu’il pratique depuis bientôt quinze ans ? Inutile de demander plus: ce que Domadora sait faire, il doit le pousser un peu plus loin; mais en aucun cas le renier.

Indian ne renie rien des précédents albums. Le riff est toujours implacable lorsqu’on tâte du “Seventh Ressurgence” et encore plus du “Fast Brother Jam”. Du riff, il y en a, oui, mais la structure? Ahah, la structure? Quelle structure? Ça jamme à tout va, rien de neuf sous le soleil.

Comme toute jam digne de ce nom, ça digresse, ça s’envole, et  “Fast Brother Jam” ne fait que confirmer l’ADN du groupe avec, en prime, une chute immense dans les aigus qui emporte l’auditeur vers un final théâtral, tellement jouissif qu’on ne veut pas en perdre une miette.

Domadora se félicite dans sa promotion du lâcher-prise atteint avec cet album, et il est fort possible qu’un cap ait été franchi. Attention cependant: n’allez pas imaginer un immense bordel. Indian reste un album accessible.

Lorsque la conclusion “The Son of Fire” explore la classique séquence d’emballement instrumental, que tant de groupes psychédéliques ont pris plaisir à expérimenter sur scène, on est happé dans un monde connu, enveloppé par une marée de notes. Et vous savez quoi ? On s’y sent si bien qu’on regrette que la plaque ne dure pas plus que ses 53 minutes.

Un mot tout de même d’ “Indian”, la piste centrale qu’on aura tôt fait de comparer pour son introduction à une piste de Pink Floyd. “Echoes” est d’ailleurs le nom de cette première piste d’ Indian, et la promotion parle d’un hommage au rock psychédélique. Il n’y a peut-être derrière cela qu’une complaisante hallucination, mais on ne peut douter que s’il y a bien un hommage au psyché, c’est réussi: Domadora paie son voyage lysergique aussi bien dans l’intitulé des pistes que dans chacune de ses propositions sonores.

Indian est l’occasion parfaite pour se remettre sur la platine un must du genre jam psyché: Un Domadora aux acquis solides, au mieux de sa forme. Du bonheur en micro-sillons.

Demonic Death Judge – Absolutely Launched

 

 

Voilà 5 ans que nous n’avions plus vraiment de nouvelles de Demonic Death Judge !  Toujours aussi discret, en tout cas de ce côté-ci de l’Europe, les finnois nous avaient laissé avec un The Trail d’une grande qualité mais qui prenait plus ou moins ses distances avec les 3 premiers albums. Pour ceux qui découvrent ici, Demonic Death Judge est une aventure à mi-chemin entre sludge marécageux et stoner doom rocailleux, puissant… le tout saupoudré par quelques influences psyché ou bluesy selon les albums. C’est donc avec beaucoup d’impatience et une pointe d’incertitude (votre serviteur aime beaucoup trop les albums Skygods et The Descent) que nos oreilles se sont posées sur leur nouvel album, Absolutely Launched.

Si la crainte de voir la musique de Demonic Death Judge s’adoucir s’était aussi mise dans vos esprits, vous serez très rapidement rassuré avec “90’s Violence” et “Natural Wine Guy”. Non pas que les finlandais ne savent pas jouer avec des morceaux plus calmes, complexes, mais le retour à la rage boueuse file les frissons ! On retrouve sur les premiers morceaux cette sensation de se faire hacher menu par les riffs et la lourdeur de la basse. La saturation de l’ensemble dégouline de partout, la batterie frappe tout aussi fort, notamment sur “90’s Violence” qui est une vraie boucherie ! Le second morceau ressort, lui, les riffs au groove de zinzin que l’on n’avait pas entendu depuis Skygods.

Autre point clé chez Demonic Death Judge, le chant de Jaakko Heinonen est d’une violence rarement vue sur les précédents efforts du groupe. Aussi saturé que les guitares, il vient agresser le moindre centimètre carré de nos tympans. Comme une menace permanente, ce chant apporte aussi une tension palpable sur les passages moins énervés comme sur les couplets de “You’ve Got Red On You”. Vous l’aurez compris, Absolutely Launched renoue avec la fureur et la lourdeur. Si vous en doutez encore, les riffs de “Dead Dogs” et de “Goner” viendront vous convaincre aisément. 

Absolutely Launched n’est cependant pas qu’un exutoire malsain et boueux, et c’est là une des réussites de cet album. Entre deux vagues sludge l’album cale astucieusement et sans jamais dénaturer ses compositions d’autres influences plus stoner, rock et revient même parfois aux envies bluesy de The Trail avec “I Realize That… Now” porté par un chant à la Monster Magnet une mélodie de basse ronflante. Les influences plus stoner rock sont distillées tout au long de l’album, mais particulièrement sur les guitares rock 90’s de “You’ve Got Red On You” ou sur le solo de “Dead Dogs” qui ne peut s’empêcher de sonner comme Slomosa, la saturation en bonus. A cela il faut ajouter le fumant “Spliffhanger” et son riff entêtant et ses sonorités plus rondes. 

Absolutely Launched nous met face à un mur de son corrosif qui gagne en subtilité au fur et à mesure des écoutes. De prime abord, c’est l’album le plus proche de ce qui a pu être fait sur leur second album Skygods mais qui arrive à sonner à la fois plus fort tout en étant plus varié que ce dernier. Au final, Absolutely Launched ressemble parfaitement à son artwork… violent et habile car oui, chasser à la carabine en surfant nécessite une certaine adresse ! Il ne reste plus à espérer que Demonic Death Judge revienne dans nos contrées pour nous faire goûter ce succulent sludge à la finnoise. 

 


Dead Shrine – Cydonia Mensa

Craig Williamson, un peu perdu dans sa belle Nouvelle Zélande, a choisi de lancer Dead Shrine en mode solo… faute de musiciens ? Peut-être. En multi-instrumentiste doué, il n’y voit en tout cas pas un frein à l’enregistrement d’un album… ce sera peut-être moins facile pour envisager des concerts ! Notre intérêt pour le second disque du musicien est décuplé en sachant que le bonhomme est notamment un ancien membre des sous-estimés et vétérans du stoner Datura…

Cydonia Mensa démarre par une sorte de malentendu avec le très bon « Serpents of the Sun », étant donné que le chant de Williamson rappelle vraiment beaucoup les grandes heures de John Garcia. Rajoutez-y un très gros son de basse fuzzée (si si) rond et groovy, et forcément le fantôme Kyuss est vite réactivé… Trop vite toutefois, car il faut se pencher sur les autres plages pour se délecter d’autres belles pièces, moins évidemment liées au défunt quatuor culte.

Le solide musicien ne s’éloigne néanmoins jamais d’un stoner rock assez classique – dans le bon sens du terme. Les rythmiques et mélodies reposent largement sur le jeu de basse (c’est heureux), donnant cette assise forte aux morceaux, sur lesquels quelques leads de guitare bien sentis viennent se greffer pour un résultat fort efficace. En véritable chanteur (tellement rare dans nos genres musicaux de prédilection, bien chargés en « chanteurs par défaut ou dépit ») Williamson apporte une singularité très appréciable à ce projet musical (pour rappel, le bonhomme était chanteur ET bassiste de Datura, il n’est donc pas si étonnant d’entendre ces sonorités prévaloir dans le son du groupe).

Les huit généreuses compos du groupe proposent leur lot de riffs velus, noyés dans un groove jamais pris à défaut. On n’est jamais sur des tempi frénétiques, la plupart des titres oscillant entre le rapide/mid-tempo (« Sacred Light », « Temple of Saturn »…) et les titres lents et lourds (« Cydonia Mensa », le très catchy « Monuments »…). Même le passage quasi-obligé par la balade électro acoustique est réussi, avec ce « Evolution Garden » qui n’ennuie pas. Quant au final sur « Illumination Through Knowledge », il finit de cocher les cases du cahier des charges : long titre épique de conclusion, space rock, psych doom, soli hypnotiques,… tout est là.

Cydonia Mensa se positionne sans ambigüité sur le créneau musical du stoner old school classique… et le fait fort bien ! Il n’y aura pas de déception pour les épicuriens du genre, qui y trouveront à nouveau la preuve qu’il existe de la place dans ce créneau musical pour les musiciens inspirés. Ce disque est donc une sorte de garantie sans risque d’un sacré bon moment passé à faire tourner ce disque en boucle.

 


 

Conan – Violence Dimension

Ces dernières années, la gestion du roster chez Napalm records s’apparente un peu au nettoyage des écuries d’Augias, et Conan, faisant partie du lot des « nettoyés », se retrouve  hébergé chez les conciliants Heavy Psych records pour ce nouvel album. En outre, le line-up du groupe, que l’on croyait peu ou prou stabilisé, est à nouveau chamboulé, David Ryley prenant la 4-cordes des mains de Chris Fielding (mais rassurez-vous ils restent copains).

L’album précédent de Conan, Evidence of Immortality (2022), les voyait revenir franchement dans les bases de leur zone de confort, celles d’un doom lourd, lent, dur, puissant et froid. Les premiers titres de Violence Dimension semblent inscrire le groupe dans la même mouvance (le titre du disque ne laissait pas présumer une évolution vers des sentiers plus légers ou enjoués), à savoir une absence de surprise pour l’auditeur. Déjà, avec seulement deux (vrais) titres de moins de 9 minutes, le groupe de Jon Davis confirme cette orientation, déjà observée via les compos de Evidence of Immortality : le groupe use et abuse des riffs bulldozer qu’il fait tourner ad lib (ad nauseam ?) pendant de longues séquences… parfois au-delà du raisonnable ? Il est vrai que la ficelle est facile… mais ils la maîtrisent bien.

Niveau écriture, ça ne fait pas dans l’originalité, et l’intro sur « Foeman’s Flesh » avec son riff à 3 notes donne bien la tendance, de même que celui (à 4 notes, lui) du titre suivant « Desolation Hexx »… Des compos classiques qui trouveront sans rougir leur place dans de futures set lists des anglais. Le bien nommé « Total Bicep » vient apporter un peu de nerf à ce début de disque un peu trop tranquille, avec une rythmique emballante qui s’appuie plutôt sur des préceptes hardcore-metal/sludge. Il s’agit d’un des titres les plus efficaces du disque, avec « Frozen Edges of the World », qui mêle lui aussi riffs-enclumes, breaks sauvages et rythmique énervée.

Un léger malaise s’installe avec le morceau-titre de l’album, qui déroule pendant plus de neuf minutes un ersatz de Bongripper sans relief ni intérêt (riff répété non stop, avec effets de pédales faciles)… y voient-ils une prise de risque ? Un peu plus loin, le trio convoque à nouveau l’esprit du quatuor de Chicago via « Ocean of Boiling Skin », en particulier à travers son break médian, brutal, et globalement la deuxième moitié du titre.

On passera enfin sous silence ce « Vortexxion » proposé en bonus (sur CD ou sur la version double vinyl), qui voit le trio proposer un délire drone/bruitiste qui se transmute progressivement en une sorte d’enfant caché indigent de Sunn-O)))  (et tout ça pendant douze minutes !).

Violence Dimension s’avère être un plutôt bon album de Conan, qui joue la facilité, proposant une poignée de jolies pépites qui pourront enrichir les prestations live du groupe. Petit à petit le groupe semble devenir une sorte de Madeleine de Proust du stoner doom classique, une valeur sûre vers laquelle on se réfugie avant tout pour le sentiment de confort que leur musique procure. C’est appréciable. Petit signal négatif toutefois sur ce disque : ses (très) modestes velléités expérimentales ne sont pas vraiment réussies, ou tout du moins ne sont pas intéressantes. Espérons qu’ils trouveront des voies de développement un peu plus prometteuses, car, à ce stade, on a quand même l’impression que le groupe stagne un peu.

 


 

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