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Après quatre albums discrets, parus sur des labels différents, et plus de 8 ans après leur précédent méfait (le très bon Harvester of Bongloads) on pensait la cause entendue, et le groupe disparu pour de bon, au cimetière des doomsters underground qui n’ont jamais eu l’opportunité de « percer ». Ce In the Dawn of November, qui sort très opportunément… en juin (ah, ces champions du marketing) arrive donc par surprise, et l’on se prend à espérer qu’il puisse être l’album de la révélation…
Les premières écoutes viennent nous rappeler quel groupe solide est à la manœuvre : le trio américain se complait dans un stoner doom rugueux, dans une veine massive, mais avec une mise en son assez propre (tout est relatif). On reste toutefois assez proches d’influences metal/stoner metal, comme souvent avec les groupes de cette tendance en provenance des USA : les rythmiques ont beau être pesantes et bien appuyées, on reste sur du mid-tempo assez ralenti, et on ne verse jamais dans la lenteur absolue. L’apport mélodique se veut donc crucial dans l’équilibre du groupe, et c’est bien ce trait distinctif qui, mêlé à la puissance de riffs très lourds, vient décupler l’intérêt qu’il génère.
Les six compos proposées sont assez variées pour ne jamais susciter l’ennui ou le sentiment de répétition et, fait appréciable, le groupe, s’il maîtrise les règles d’or du doom, ne s’en retrouve jamais prisonnier : voir par exemple comme il peut développer le crépusculaire « I Wanna be Dead » et son riff lancinant sur plus de douze minutes (un refrain stoner doom d’école) sans jamais tourner en rond, ou bien d’un autre côté emballer un « Sick of your Shit » au moins aussi accrocheur en moins de cinq minutes – parce que tout est dit, et que « faire durer » serait artificiel. Sans parler du punchy « Depressive Episode », son son de basse glaireux, sa guitare au fuzz baveux, et ses relents de vieux punk crossover.
Pour enrober le tout, deux autres belles pièces de stoner doom assez classiques mais toujours efficaces sont à relever : le très accrocheur « Cemetary Blues » vient encore appuyer la capacité du groupe à pondre des refrains doom que l’on se prend à entonner très vite à l’unisson, tandis que le morceau éponyme du disque s’emploie à montrer l’ensemble de la palette musicale du groupe : mélodie omniprésente, rythmiques pachydermiques, leads vibrantes…
In the Dawn of November est-il donc l’album qui pourrait faire exploser le groupe sur la « scène » stoner doom mondiale ? Qualitativement, la maîtrise stylistique est là, et le savoir-faire du groupe rejaillit dans tous les contours de ses compos : efficace et très accrocheur, ce disque a ce qu’il faut pour ravir les doomsters de tous horizons, amateurs d’un doom intègre, parfois aux limites de l’orthodoxie certes, mais toujours au service du genre. A ce titre, il est dommage de rater ce disque. En revanche, il est difficile d’imaginer le groupe prendre un essor incroyable dans les conditions actuelles, avec un label certes qualitatif mais aux moyens limités, et une propension à tourner live un peu restreinte de la part du groupe… Croisons les doigts toutefois, car ils méritent un autre statut.

Nos cœurs étaient lourds, dans l’attente d’un nouveau Crystal Spiders, qui avait sorti deux années de suite deux magnifiques enregistrements que nous avions écoutés comme on entre en religion. Mais ça y est: le trio stoner de Caroline du Nord, emmené par le souffle épique de sa chanteuse, nous revient avec un nouvel album, Metanoia, toujours produit par le désormais ex-bassiste de Corrosion of Conformity, Mike Dean, et sorti chez Ripple Music encore une fois. Le trio s’était avéré gagnant lors des précédentes sorties, voyons à présent, si cette nouvelle production est dans la droite lignée des autres.
Une fois de plus, Crystal Spiders offre avec Metanoia un album où le swing et le rock sont maîtres. Les riffs et le rythme de “Torche” sont aguicheurs en diable, et ses phrases musicales, autant de points d’exclamation. “21” effleure le blues, mais l’album n’en mollit en rien, et invoque le diable dans la composition de “Maslow”, où les enharmoniques accompagnent un chant prenant comme une invocation rituelle. C’est le chaudron du rock qui fume entre vos oreilles et chaque piste répond aux stéréotypes les plus classieux du genre depuis que le heavy metal existe.
Comment ne pas s’arrêter, une fois de plus, sur le chant, qui est probablement la composante majeure de ce trio? Brenna offre, avec la puissance de sa voix, sensualité sur “Os”, où les riffs sont toujours percutants et fleurent bon le classicisme heavy. Ses cordes vocales vibrent de manière épique quand il le faut, et ne trahissent aucune piste de Metanoia. C’est encore ce chant qui apporte les touches remarquables de subtilité dans l’écriture de “Blue Death” (où il est monté pour un effet de chœur des plus réussis). Cet album, en plus d’avoir des choses à dire, renouvelle l’expérience d’une musicalité puissante et sans faille, sous l’égide de sa bassiste-chanteuse.
Du côté des cordes justement, si l’on a évoqué l’approche classique de ces dernières, tant dans une veine blues rock à la façon de “Ignite” que dans les oripeaux empruntés au doom le plus pur sur “Blue Death”, on ne ressent aucune lassitude, et l’on trépigne comme des gosses quand arrive le solo heavy de “Time Travel”. Il bat en brèche le mid-tempo de la piste dans une envolée sabbathienne empreinte, pour le coup, de modernité, on ne boude pas son plaisir!
Metanoia, c’est la démonstration, s’il en était encore besoin, que Crystal Spiders est l’un des groupes les plus percutants de sa génération. Aucun titre ne montre de faille; chaque composition contient au moins un de ces moments qui fera se dire à l’auditeur : “Wow, putain, c’est bon ça!”. Ne laissez pas cet album vous filer entre les doigts : vous manqueriez 44 minutes de bonheur.

Entre deux missions, Kal-El nous rapporte des souvenirs stoner venus du lointain space rock. Pour son atterrissage de 2025, le quintette norvégien a mis dans dans ses soutes un Astral Voyager Vol. 1, qui sera suivi du déchargement d’un volume 2 dans les mois à venir, toujours chez Majestic Mountain Records. Le bout de stoner arraché aux confins de l’espace est mis en scène dans un artwork qui reste fidèle à la tonalité Comics Space Opéra du précédent opus, ne trahissant en rien l’identité que le groupe met en avant depuis des années – Entendez, des pin-ups et des références spatiales. Il y a donc fort à parier que nous ne bouderons pas notre plaisir une fois de plus.
D’emblée, la production apparaît plus sérieuse que jamais. Cette dernière place la batterie et la basse sur le devant de la scène. Même si nous avions déjà noté la rigueur de la section rythmique lors de la sortie de Dark Majesty, c’est sans doute le temps incompressible qu’il fallait pour que basse et batterie trouvent leur rythme de croisière après le départ de Liz, l’ancienne bassiste, en 2019. Dans cette configuration, avec une section rythmique gonflée comme un moteur hyperespace portant l’ensemble, il ne restait plus qu’à asseoir la voix de Captain Ulven pile dessus et à régler les guitares comme boosters du vaisseau Kal-El.
Au programme de ce Astral Voyager Vol. 1 : de gros riffs metal pour introduire “Void Cleaner”; des breaks et patterns enthousiasmants avec “Astral Voyager”; sans oublier une touche de finesse avec “Cloud Walker”, cette quasi-balade hard rock qui emprunte les codes du riff efficace, du solo suranné et de la mélodie presque tranquille.
On l’a dit, The Captain ne varie pas tant que cela dans son approche vocale habituelle; sa tessiture laisse le chant s’écouler tout au long de l’album comme un flot continu, qui, loin d’être tumultueux, sert la trajectoire rectiligne du vaisseau Kal-El. Ce constat n’est néanmoins pas définitif, car une fois jouée la piste “B.T.D.S.C”, on se réjouira que sa voix apporte également, quand il le faut, un souffle épique, soutenu généreusement par les patterns de batterie et les riffs des cordes joués en boucle. Chaque piste est d’une égale qualité et, du point de vue du style, l’afficionado du groupe y trouvera son compte grâce à une production qui montre les muscles.
Astral Voyager Vol. 1 est l’image même de la carrière de Kal-El : un vaisseau lourdement propulsé dont la trajectoire ne semble pas vouloir dévier. Un bon gros transporteur de riffs et d’ambiances intersidérales. C’est les yeux fermés qu’on peut signer son engagement pour monter à bord de cet album et participer au voyage aller. Il est même certain qu’on ne se fera pas prier pour embarquer à nouveau lors du voyage retour, avec le volume 2 encore à paraître.

Après une jolie triplette d’albums fondateurs en début des années 2000, le passage chez Nuclear Blast (et plus globalement le parcours du groupe dans les années 2010) fut le révélateur d’un virage assez étrange dans la carrière de Witchcraft, qui reste aujourd’hui encore difficile à expliquer : sur le point de tirer la bourre à leurs compatriotes de Graveyard (eux aussi en pleine ascension, boostés au même moment qu’eux par leur passage chez Nuclear), le groupe s’est en quelque sorte sabordé avec son dernier album sur le prestigieux label, ce Black Metal (2020) aussi insensé que son titre est ironique, où Pelander en solo (a priori) propose une poignée de compos électro-acoustiques sombrissimes, propices à une profonde déprime au coin du feu. Disparue cette enthousiasmante formation de proto rock en droite lignée des 70s, empreinte d’occultisme, d’électricité et de talent d’écriture, finis les assauts emballants à trois guitares électrisantes, on passe à la guitare folk intimiste et les ambiances dépressives… Evidemment, Nuclear Blast ne s’est pas embarrassé à garder le « groupe » (devenu quasiment one-man band) dans son roster, et, comme beaucoup, c’est chez Heavy Psych Sounds qu’ils ont atterri.
C’est évidemment sur la pointe des pieds (presque à reculons) que l’on a abordé ce disque. Idag est (de manière presque prévisible !) un album difficile à cerner, à l’image peut-être de l’état d’esprit bouillonnant et débridé de son géniteur, Magnus Pelander. Clairement débarrassé de tout carcan, le chanteur-guitariste-compositeur se fait plaisir, et fait ce qu’il veut, comme il veut.
Dans une démarche complètement non-commerciale, il opte pour le chant dans sa langue natale pour plus de la moitié des titres du disque. Ce choix installe une atmosphère étrange, avec des intonations et sons atypiques, mais aussi des lignes vocales difficiles à engrammer, aux rimes étranges voire rares. En outre, la production vient apporter une dimension très différente d’une chanson à l’autre, généralement sur-valorisant le chant, mais pas toujours de manière identique. Cette mise en son hétéroclite ne participe pas non plus à l’immersion…
Côté instrumental, là aussi, pas de ligne directrice. L’électro-acoustique est roi (chant-guitare FTW) sur un gros tiers du disque, pour des ambiances assez sombres pour la plupart. Mais une formation plus « rock » vient tout de même porter le reste du disque, pour des résultats assez disparates : pour en faire émerger le plus positif, mentionnons des titres comme « Drömmar Av Is » et son riffing assez enthousiasmant, le long et versatile morceau-titre, le très Pentagram-esque « Burning Cross » (sauf son refrain quasiment a capella… malsain et oppressant !), ou encore « Irreligious Flamboyant Flame », que l’on croirait en provenance directe des glorieuses 70s avec son refrain sautillant et…. sa prod scandaleusement famélique (est-ce volontaire ?). De fait, on retrouve, par bribes, des plans qui nous rappellent le Witchcraft que l’on a tant aimé en début de siècle.
On ressort de ce disque un peu chamboulé, sans repère clair. A l’évidence, c’est la personnalité de Pelander, foisonnante, qui émerge au détour de chaque riff, chaque ligne de chant, chaque break : toujours surprenant, il ne joue jamais la facilité, nous attendant toujours au détour d’un riff passionnant avec un break vicieux en embuscade, ou un refrain confusant pour plomber la dynamique… On picore donc des dizaines d’idées, d’éclairs d’inspiration étonnants, plus ou moins faciles à digérer, plus ou moins bienvenus. Mais on ne s’ennuie jamais. En se laissant emporter par la personnalité de son géniteur, Idag vous prend par la main et vous emmène dans des territoires musicaux assez vierges. A vous de voir si vous voulez lui accorder cette confiance.

Kadavar, l’enfant chéri du rock rétro, emprunte depuis quelques albums un chemin singulier. De sa reprise de “Helter Skelter” sur Rough Times, en passant par le baroque For The Dead Travel Fast et jusqu’à The Isolation Tapes, le combo berlinois s’est recomposé, tant sur le plan musical que capillaire, puis structurel, passant en 2023 de trois à quatre musiciens grâce à l’ajout d’un nouveau guitariste. Le groupe a exploré des horizons musicaux plus exotiques, tout en gardant un lien avec ses racines ; en témoignent notamment deux splits, et plus particulièrement l’expérience Eldovar. Kadavar y a certes perdu une partie de son public historique, mais a su conquérir de nouveaux cœurs. The Isolation Tapes s’est hissé à la 10ème place des meilleures ventes allemandes : un succès incontestable. C’est maintenant l’heure de vérité. La sortie de I Just Want To Be A Sound sera-t-il l’album qui viendra clore une mue amorcée il y a plusieurs années? Pas besoin d’avoir appuyé sur “play” pour le savoir : l’habitué découvrira autre chose. Reste à savoir quoi. Et à ce stade, il est difficile d’en parler avec certitude.
I Just Want To Be A Sound tourne la page qui avait fait croire à beaucoup que l’orientation pop et easy listening de The Isolation Tapes n’était qu’un exutoire ponctuel dû aux affres du Covid. Ce nouvel opus confirme que Kadavar n’est plus un groupe de rock rétro. Mais abordons cet album pour ce qu’il est, et non pas pour ce que fut Kadavar.
I Just Want To Be A Sound est un album de pop. Un album avec du miel dedans, notamment grâce à l’omniprésence du chant de Lupus et à sa guitare qui explore mille mélodies éthérées, sublimées par la guitare discrète mais précieuse de Jascha. De la pop, oui, mais pas de la pop rock. L’album s’aventure dans des contrées singulières. Si “Let Me Be A Shadow” contient sa part de force, les distorsions sur les voix et les cordes rapprochent parfois le groupe d’un certain héritage de la French Touch. Rien d’électro certes, mais un goût pour l’écriture et la production à la fois moderne et rétro, qui, sur le titre “Star”, évoque le travail de la formation Air en son temps. “Sunday Morning” expérimente avec des samples discrets ; il entre en dialogue avec “Strange Thoughts”, instaurant une ambiance introspective.
Comme tout album pop, celui-ci ne se résume pas à une délicatesse (disons plutôt une noble mièvrerie). “Hysteria” met en valeur la basse de Simon Dragon, à la fois ronde et puissante, qui soutient un chant scandé. Ce n’est peut-être pas un déchaînement de violence, mais c’est un titre agressif et tendu, à l’image de chaque phrasé qui transcende “Let Me Be A Shadow”, où la frappe de Tiger vient intensifier encore un univers faussement calme, comme avec “Regeneration” et son introduction au rythme de samba.
Parmi les explorations, le rock’n’roll “Scar On My Guitar” mérite qu’on rompe notre principe d’analyse hors du contexte de la carrière de Kadavar. L’amoureux du groupe y retrouvera forcément des riffs cachés, des échos d’anciens titres, et peut-être une réponse à l’intro de “Regeneration”. C’est d’ailleurs un fil rouge qui nous conduit jusqu’au morceau conclusif “Until The End”, au goût de Beatles sous cithare, qui fort heureusement avale quelques vitamines dans son dernier tiers pour finir sur une touche plus lourde. Entre les clins d’œil au passé et ce titre final, n’y aurait-il pas une forme de rétrospective, voire d’anthologie cachée ? Pour beaucoup de fans de la première heure, si Kadavar devait avoir un album final, cela ne saurait être celui-là, mais le quartette mène sa barque sans s’encombrer des attentes de sa fan base et va en toute liberté là où il en a besoin.
Comment aborder cet album en tant qu’auditeur ? Avec beaucoup de résilience pour ceux qui ne jurent que par le vintage rock, avec beaucoup de bienveillance pour les connaisseurs du groupe. I Just Want To Be A Sound serait-il le dernier album de Kadavar que ces pages commenteront ? L’histoire leur appartient et ils en jouent selon leur bon gré comme en témoigne leur mutation. Quoi qu’il advienne Kadavar reste pour nous un groupe dont l’évolution aura été menée avec maestria, une transformation sans brutalité, servie par le talent nécessaire pour livrer un album d’une qualité, une fois encore, indéniable.
Au revoir messieurs, merci pour le chemin.

Autant la scandinavie au sens large est plutôt vue comme un bon pourvoyeur de groupes électrisés et fuzzés (en quantité et en qualité), autant les groupes en provenance de Finlande spécifiquement y sont largement minoritaires (contrairement aux formations suédoises, voire norvégiennes ces dernières années). Skyjoggers est un trio finlandais, et malgré qu’ils ne peuvent pas vraiment être considérés comme un « jeune » groupe après plus de 8 ans d’activité, leur production jusqu’ici (autoprods, EPs, un live confidentiel…) n’est pas encore parvenue à nos oreilles. Les musiciens de Ufomammut les repèrent et les signent sur le label qu’ils ont créé, Supernatural Cat Recordings, pour ce premier véritable album dans la forme.
Alors, leur musique, est-ce un ersatz du post-doom industriel de la formation italienne ? Pas vraiment : Skyjoggers évolue dans une veine psych assumée, très largement instrumentale, assez loin de toute contingence doom. De facto, avec quatre titres seulement sur la galette, la synthèse stylistique est assez simple à dessiner : tout commence par un très enthousiasmant « Huevos Rancheros Rapid Round » où, pendant près de 14 min, le trio met en place une jam psych spacy assez jubilatoire, construisant un échafaudage qui culmine au bout de cinq minutes avec une section kraut protéiforme assez étourdissante, qui vient emballer et emmener le titre jusqu’à son final. Tandis que le rock folky-hispanisant aux relents space (!!) de « Newtonin Kanuuna » ressemble plus à une petite parenthèse, la « face B » vient apporter une tonalité plus grave à l’ambiance globale, avec 2 titres de psych rock qui vont (beaucoup) taquiner du côté de Slift : guitares rageuses, ambiances pesantes, écho, leads space, et des rythmiques lancinantes qui viennent se fracasser sans interruption dans vos cages à miel. « Tessæil » en est la meilleure illustration, venant faire tourner ses errements de guitares leads aériennes autour de ce riff répétitif, derrière lequel des nappes stellaires viennent finir de peaufiner l’ambiance.
En fil rouge du disque, un travail mélodique de qualité vient donner une « patte » bien spécifique à ce disque, que l’on écoute et réécoute avec plaisir. Le spectre stylistique, qui vient couvrir plusieurs nuances assez larges du psych rock, permet aussi de ne jamais s’ennuyer, d’autant plus que l’ambiance générale de chaque titre apporte encore une dimension supplémentaire, passant du trip souriant aux plans plus sombres, aux limites de l’angoissant parfois.
Ce 12021 : Post-Electric Apocalypse s’avère donc un disque plus que plaisant, une vraie réussite qui, si elle ne trace pas de sillon très original, vient montrer une belle appropriation du psych rock « moderne » (disons des 30 à 40 dernières années). Le trio peut s’enorgueillir d’une belle ligne sur son CV, que l’on espère propice à alimenter un nombre croissant de prestations scéniques ; nul doute que c’est sur les planches que la musique du trio prend encore mieux son envol.

Quatre doit être un chiffre magique pour Miss Lava. Quatre comme le nombre de musiciens autour de leur nouvelle galette Under A Black Sun; Quatre comme le nombre d’années qui nous sépare de leur avant dernière production et quasiment ce qui séparait celle-ci de l’antépénultième. Miss Lava, pour ceux qui auraient raté quelques épisodes et nos chroniques précédentes s’inscrit dans la pure tradition stoner et délivre depuis 2006 un son léché aux influences variées et évidentes. Rien donc qui ne nous ait incité à passer notre tour pour cette nouvelle sortie encore une fois signée chez Small Stone Records (pourquoi changer de crémerie quand l’artisan est honnête n’est-ce pas?)
Entre King Buffalo et Elephant Tree (Moins massif hein, il ne faut quand même pas déconner!) l’album Under A Black Sun est d’une linéarité remarquable, il fait la part belle aux riffs bien sentis mais se finit néanmoins avec I Drown qui conclut l’album bien trop abruptement en coupant tous les potards après 52 minutes. ce reproche est-il la seule ombre ombre au tableau de cette production? Peut-être pas.
On pourra esquisser une moue face à un album qui ne propose pas une paire de pistes bangers qui l’inscriraient immédiatement au panthéon du stoner. Cependant ce n’est pas parce qu’on relève ces défauts que le disque ne figurera pas en bonne place des productions de cette année déjà bien entamée. D’ailleurs pourquoi mettre la barre plus haut? Avec cet opus on tient quelque chose et il ne faut pas plus de quelques minutes pour s’en convaincre. Visez un peu:
On retrouve dans Under a Black Sun le sens de la mélodie de Miss Lava. La présence de chaque instrument est équilibrée et la production léchée comme à l’accoutumée soutient l’ensemble à la perfection.
A peine démarrée, “Evil Eye of A Witch” vient frapper l’auditeur pleine face avec son intro boxée. Une fois ce dernier a terre, chaque mesure vient joyeusement le piétiner. La profondeur psychédélique “Woe Warrior” n’oublie pas d’être également massive comme un trou noir. . Lancer la lecture de Under A Black Sun c’est passer d’une émotion à l’autre.
Viens donc cher lecteur faire un tour du côté de “The Bends” avec sa gratte entre deux saturations. Ça joue rock n roll au possible hein? et en plus ca poutre dès l’ouverture! Le souffle épique et fuzzé des symétriques “Blue Sky On Mars” et “Under A black Sun” te font penser à un bagarreur de camion? Rien d’étonnant, nous l’avions déjà perçu lors de la sortie de leur précédente plaque Doom Machine. Bien sûr d’autres références il y en a; que ce soit dans l’approche grunge d’un “Chaos Train” ou dans la doomesque “Fear In Overdrive” qui complètent le panel déjà évoqué plus haut.
Le constat est là, Miss Lava ne se repose pas sur ses lauriers et a intégré plus d’un code dans ses compos ce qui conforte nos analysés passées. Under A Black Sun est une parfaite synthèse qui ravira plus d’un auditeur du monde desert rock et ce quel que soit les auspices sous lesquels il place ses préférences. Il les ravira d’autant plus qu’au lieu d’un melting pot de copies fadasses, le quartette arrive à transporter son auditeur dans un univers qui lui est propre. Il parviendra même à lui soulever l’envie de reprendre encore et encore l’écoute de cette œuvre densément fournie. Allez, je sais pas pour vous mais moi j’y retourne…

Domadora, ce groupe pour fans de six-cordes vampiriques qui laisse souvent exsangue le reste de la formation, sort un nouvel opus du nom d’Indian. Ce groupe qu’on aime admirer pour sa passion des jams et son sens du phrasé revient avec une formation ayant fait le plein de sang frais, tout en conservant son épicentrique guitariste comme seul membre historique. Cela va-t-il pour autant changer l’approche de Domadora du tout au tout ? Voilà la question que l’on se pose au moment d’appuyer sur le bouton Play.
Avec une introduction plus lourde, plus massive, on se demande si, diantre, Domadora n’aurait effectivement pas changé de braquet bien que restant totalement instrumental. Mais rassurez-vous, mes agneaux : il n’en est rien! Le grand méchant riff revient plus vite que la pointe de plaisir coupable qui commençait à nous chatouiller.
Car oui, il aurait été sans doute facile d’accepter que la formation se fasse plus consensuelle (entendez : moins jam). Facile, certes, mais pourquoi diable vouloir changer une recette qui fonctionne ? Pour caresser l’espoir de voir le groupe gagner les pleins feux d’une scène qu’il pratique depuis bientôt quinze ans ? Inutile de demander plus: ce que Domadora sait faire, il doit le pousser un peu plus loin; mais en aucun cas le renier.
Indian ne renie rien des précédents albums. Le riff est toujours implacable lorsqu’on tâte du “Seventh Ressurgence” et encore plus du “Fast Brother Jam”. Du riff, il y en a, oui, mais la structure? Ahah, la structure? Quelle structure? Ça jamme à tout va, rien de neuf sous le soleil.
Comme toute jam digne de ce nom, ça digresse, ça s’envole, et “Fast Brother Jam” ne fait que confirmer l’ADN du groupe avec, en prime, une chute immense dans les aigus qui emporte l’auditeur vers un final théâtral, tellement jouissif qu’on ne veut pas en perdre une miette.
Domadora se félicite dans sa promotion du lâcher-prise atteint avec cet album, et il est fort possible qu’un cap ait été franchi. Attention cependant: n’allez pas imaginer un immense bordel. Indian reste un album accessible.
Lorsque la conclusion “The Son of Fire” explore la classique séquence d’emballement instrumental, que tant de groupes psychédéliques ont pris plaisir à expérimenter sur scène, on est happé dans un monde connu, enveloppé par une marée de notes. Et vous savez quoi ? On s’y sent si bien qu’on regrette que la plaque ne dure pas plus que ses 53 minutes.
Un mot tout de même d’ “Indian”, la piste centrale qu’on aura tôt fait de comparer pour son introduction à une piste de Pink Floyd. “Echoes” est d’ailleurs le nom de cette première piste d’ Indian, et la promotion parle d’un hommage au rock psychédélique. Il n’y a peut-être derrière cela qu’une complaisante hallucination, mais on ne peut douter que s’il y a bien un hommage au psyché, c’est réussi: Domadora paie son voyage lysergique aussi bien dans l’intitulé des pistes que dans chacune de ses propositions sonores.
Indian est l’occasion parfaite pour se remettre sur la platine un must du genre jam psyché: Un Domadora aux acquis solides, au mieux de sa forme. Du bonheur en micro-sillons.

Voilà 5 ans que nous n’avions plus vraiment de nouvelles de Demonic Death Judge ! Toujours aussi discret, en tout cas de ce côté-ci de l’Europe, les finnois nous avaient laissé avec un The Trail d’une grande qualité mais qui prenait plus ou moins ses distances avec les 3 premiers albums. Pour ceux qui découvrent ici, Demonic Death Judge est une aventure à mi-chemin entre sludge marécageux et stoner doom rocailleux, puissant… le tout saupoudré par quelques influences psyché ou bluesy selon les albums. C’est donc avec beaucoup d’impatience et une pointe d’incertitude (votre serviteur aime beaucoup trop les albums Skygods et The Descent) que nos oreilles se sont posées sur leur nouvel album, Absolutely Launched.
Si la crainte de voir la musique de Demonic Death Judge s’adoucir s’était aussi mise dans vos esprits, vous serez très rapidement rassuré avec “90’s Violence” et “Natural Wine Guy”. Non pas que les finlandais ne savent pas jouer avec des morceaux plus calmes, complexes, mais le retour à la rage boueuse file les frissons ! On retrouve sur les premiers morceaux cette sensation de se faire hacher menu par les riffs et la lourdeur de la basse. La saturation de l’ensemble dégouline de partout, la batterie frappe tout aussi fort, notamment sur “90’s Violence” qui est une vraie boucherie ! Le second morceau ressort, lui, les riffs au groove de zinzin que l’on n’avait pas entendu depuis Skygods.
Autre point clé chez Demonic Death Judge, le chant de Jaakko Heinonen est d’une violence rarement vue sur les précédents efforts du groupe. Aussi saturé que les guitares, il vient agresser le moindre centimètre carré de nos tympans. Comme une menace permanente, ce chant apporte aussi une tension palpable sur les passages moins énervés comme sur les couplets de “You’ve Got Red On You”. Vous l’aurez compris, Absolutely Launched renoue avec la fureur et la lourdeur. Si vous en doutez encore, les riffs de “Dead Dogs” et de “Goner” viendront vous convaincre aisément.
Absolutely Launched n’est cependant pas qu’un exutoire malsain et boueux, et c’est là une des réussites de cet album. Entre deux vagues sludge l’album cale astucieusement et sans jamais dénaturer ses compositions d’autres influences plus stoner, rock et revient même parfois aux envies bluesy de The Trail avec “I Realize That… Now” porté par un chant à la Monster Magnet une mélodie de basse ronflante. Les influences plus stoner rock sont distillées tout au long de l’album, mais particulièrement sur les guitares rock 90’s de “You’ve Got Red On You” ou sur le solo de “Dead Dogs” qui ne peut s’empêcher de sonner comme Slomosa, la saturation en bonus. A cela il faut ajouter le fumant “Spliffhanger” et son riff entêtant et ses sonorités plus rondes.
Absolutely Launched nous met face à un mur de son corrosif qui gagne en subtilité au fur et à mesure des écoutes. De prime abord, c’est l’album le plus proche de ce qui a pu être fait sur leur second album Skygods mais qui arrive à sonner à la fois plus fort tout en étant plus varié que ce dernier. Au final, Absolutely Launched ressemble parfaitement à son artwork… violent et habile car oui, chasser à la carabine en surfant nécessite une certaine adresse ! Il ne reste plus à espérer que Demonic Death Judge revienne dans nos contrées pour nous faire goûter ce succulent sludge à la finnoise.

Craig Williamson, un peu perdu dans sa belle Nouvelle Zélande, a choisi de lancer Dead Shrine en mode solo… faute de musiciens ? Peut-être. En multi-instrumentiste doué, il n’y voit en tout cas pas un frein à l’enregistrement d’un album… ce sera peut-être moins facile pour envisager des concerts ! Notre intérêt pour le second disque du musicien est décuplé en sachant que le bonhomme est notamment un ancien membre des sous-estimés et vétérans du stoner Datura…
Cydonia Mensa démarre par une sorte de malentendu avec le très bon « Serpents of the Sun », étant donné que le chant de Williamson rappelle vraiment beaucoup les grandes heures de John Garcia. Rajoutez-y un très gros son de basse fuzzée (si si) rond et groovy, et forcément le fantôme Kyuss est vite réactivé… Trop vite toutefois, car il faut se pencher sur les autres plages pour se délecter d’autres belles pièces, moins évidemment liées au défunt quatuor culte.
Le solide musicien ne s’éloigne néanmoins jamais d’un stoner rock assez classique – dans le bon sens du terme. Les rythmiques et mélodies reposent largement sur le jeu de basse (c’est heureux), donnant cette assise forte aux morceaux, sur lesquels quelques leads de guitare bien sentis viennent se greffer pour un résultat fort efficace. En véritable chanteur (tellement rare dans nos genres musicaux de prédilection, bien chargés en « chanteurs par défaut ou dépit ») Williamson apporte une singularité très appréciable à ce projet musical (pour rappel, le bonhomme était chanteur ET bassiste de Datura, il n’est donc pas si étonnant d’entendre ces sonorités prévaloir dans le son du groupe).
Les huit généreuses compos du groupe proposent leur lot de riffs velus, noyés dans un groove jamais pris à défaut. On n’est jamais sur des tempi frénétiques, la plupart des titres oscillant entre le rapide/mid-tempo (« Sacred Light », « Temple of Saturn »…) et les titres lents et lourds (« Cydonia Mensa », le très catchy « Monuments »…). Même le passage quasi-obligé par la balade électro acoustique est réussi, avec ce « Evolution Garden » qui n’ennuie pas. Quant au final sur « Illumination Through Knowledge », il finit de cocher les cases du cahier des charges : long titre épique de conclusion, space rock, psych doom, soli hypnotiques,… tout est là.
Cydonia Mensa se positionne sans ambigüité sur le créneau musical du stoner old school classique… et le fait fort bien ! Il n’y aura pas de déception pour les épicuriens du genre, qui y trouveront à nouveau la preuve qu’il existe de la place dans ce créneau musical pour les musiciens inspirés. Ce disque est donc une sorte de garantie sans risque d’un sacré bon moment passé à faire tourner ce disque en boucle.

Ces dernières années, la gestion du roster chez Napalm records s’apparente un peu au nettoyage des écuries d’Augias, et Conan, faisant partie du lot des « nettoyés », se retrouve hébergé chez les conciliants Heavy Psych records pour ce nouvel album. En outre, le line-up du groupe, que l’on croyait peu ou prou stabilisé, est à nouveau chamboulé, David Ryley prenant la 4-cordes des mains de Chris Fielding (mais rassurez-vous ils restent copains).
L’album précédent de Conan, Evidence of Immortality (2022), les voyait revenir franchement dans les bases de leur zone de confort, celles d’un doom lourd, lent, dur, puissant et froid. Les premiers titres de Violence Dimension semblent inscrire le groupe dans la même mouvance (le titre du disque ne laissait pas présumer une évolution vers des sentiers plus légers ou enjoués), à savoir une absence de surprise pour l’auditeur. Déjà, avec seulement deux (vrais) titres de moins de 9 minutes, le groupe de Jon Davis confirme cette orientation, déjà observée via les compos de Evidence of Immortality : le groupe use et abuse des riffs bulldozer qu’il fait tourner ad lib (ad nauseam ?) pendant de longues séquences… parfois au-delà du raisonnable ? Il est vrai que la ficelle est facile… mais ils la maîtrisent bien.
Niveau écriture, ça ne fait pas dans l’originalité, et l’intro sur « Foeman’s Flesh » avec son riff à 3 notes donne bien la tendance, de même que celui (à 4 notes, lui) du titre suivant « Desolation Hexx »… Des compos classiques qui trouveront sans rougir leur place dans de futures set lists des anglais. Le bien nommé « Total Bicep » vient apporter un peu de nerf à ce début de disque un peu trop tranquille, avec une rythmique emballante qui s’appuie plutôt sur des préceptes hardcore-metal/sludge. Il s’agit d’un des titres les plus efficaces du disque, avec « Frozen Edges of the World », qui mêle lui aussi riffs-enclumes, breaks sauvages et rythmique énervée.
Un léger malaise s’installe avec le morceau-titre de l’album, qui déroule pendant plus de neuf minutes un ersatz de Bongripper sans relief ni intérêt (riff répété non stop, avec effets de pédales faciles)… y voient-ils une prise de risque ? Un peu plus loin, le trio convoque à nouveau l’esprit du quatuor de Chicago via « Ocean of Boiling Skin », en particulier à travers son break médian, brutal, et globalement la deuxième moitié du titre.
On passera enfin sous silence ce « Vortexxion » proposé en bonus (sur CD ou sur la version double vinyl), qui voit le trio proposer un délire drone/bruitiste qui se transmute progressivement en une sorte d’enfant caché indigent de Sunn-O))) (et tout ça pendant douze minutes !).
Violence Dimension s’avère être un plutôt bon album de Conan, qui joue la facilité, proposant une poignée de jolies pépites qui pourront enrichir les prestations live du groupe. Petit à petit le groupe semble devenir une sorte de Madeleine de Proust du stoner doom classique, une valeur sûre vers laquelle on se réfugie avant tout pour le sentiment de confort que leur musique procure. C’est appréciable. Petit signal négatif toutefois sur ce disque : ses (très) modestes velléités expérimentales ne sont pas vraiment réussies, ou tout du moins ne sont pas intéressantes. Espérons qu’ils trouveront des voies de développement un peu plus prometteuses, car, à ce stade, on a quand même l’impression que le groupe stagne un peu.

Tiens, un nouveau groupe de stoner doom… Les plus avertis auront en réalité suivi les circonvolutions de ce projet étrange depuis quelques années, initié dans une démarche expérimentale et dénuée de toute ambition, en termes de carrière en tout cas. Derrière cette hydre à trois têtes (!) se cache surtout l’initiative d’un grand activiste de la scène rock underground protéiforme de Los Angeles, Collyn McCoy (ex-bassiste associé à la démarche solo de Ed Mundell, bassiste actuel de Unida, initiateur de nombreux projets, bassiste/contrebassiste renommé). Choisissant de s’emparer de la guitare (et du micro), il s’associe notamment à son amie Mariana Fiel, par ailleurs bassiste de High Priestess. Le résultat ? Probablement la rondelle de stoner doom la plus enthousiasmante depuis fort longtemps.
La démarche est complètement débridée, ne s’embarrasse pas d’une vision trop rigoriste et castratrice du carcan trop conventionnel de ce genre musical (les codes, le respect, la tradition, l’héritage…), tout en s’inscrivant dans un faisceau d’influence complètement assumé, rigoureusement appliqué. Dans une démarche tout à la fois premier et second degrés, le groupe reprend à son compte tous les marqueurs du genre, les exagère, les digère et les recrache sur vinyl : le nom de groupe (« le sorcier de la vape »…), les surnoms/alter ego des musiciens (le compte, la duchesse, le baron), les inserts sonores de bruits de bong (et autres samples d’incantations ou vocaux très… inspirants), les titres de chansons (« Satan’s Succubus », « Meth Slave », « Bongmaster General »…), le titre du disque (traduisible par « … et je fabriquerai mon bong à partir de son crâne »), etc… Tous les ingrédients sont là (et encore, ils vous ont épargné le glorieux artwork initialement prévu…).
Dès les premiers tours de piste de ce sinistre objet, le premier sentiment est celui qui devrait naturellement émaner de tous les bons disques de stoner doom : le dégoût, évidemment. Le son est honteusement sale, la prod est rudimentaire (on dirait une vilaine démo, et le mastering n’aide pas), le chant est glaireux, la guitare et la basse s’emmêlent la plupart du temps de manière indistincte dans les mêmes riffs baveux… Bref, du bonheur en rondelle. Ça joue lent, très lent, les titres sont longs et se traînent de manière indécente (cinq titres / 42 minutes, on est bien), ça fait tourner les riffs jusqu’à l’absurde…
Les riffs, puisqu’on en parle, ne sont pas en reste : le trio s’inscrivant bien dans l’école du stoner doom traditionnel (un riff = une chanson), il a soigné ce point, proposant de belles pièces à briser des nuques. Côté compos, donc, on est assez loin de l’indigence : même si parler de « soin » apporté à l’écriture peut apparaître un peu abscons (au vu de la teneur bien foutraque de l’objet), on ne peut s’empêcher de noter de véritables petits trésors d’écriture stoner doom, avec des riffs absolument dévastateurs, donc, mais aussi des plans plus audacieux, qui rendent l’ensemble jamais ennuyeux. On mentionnera aussi quelques artifices de production, comme l’incorporation de passages en chant clair (le refrain étrange de “Bongmaster General”), de plans de synthétiseurs complètement saugrenus (l’intro du morceau-titre, doublée par une sorte de kazoo électronique ridicule… qui s’intègre parfaitement !), etc…
Dans tous les cas, étayer plus avant la démonstration est vain : ce disque est fait pour les profonds amateurs de stoner doom, capables d’appréhender l’intégrité et le respect du style, mais qui savent aussi apprécier un état d’esprit plus léger, voire potache. L’humour se mêle en continu à ce stoner doom âpre et sordide, pour un mélange aussi inédit que délectable. Un bonheur pour amateurs éclairés, une horreur pour le grand public.

C’est la tête basse que nous avons constaté que depuis quelques années nous vous avions pas parlé de Komatsu. Mais redressons le museau, truffe au vent : nous avons capté le dernier opus du (désormais) trio batave (la dernière fois que nous vous en avions parlé, ils étaient encore quatre). Ce groupe, flaggé pur stoner et patate musicale, sort donc un album au sobriquet de A Breakfast For Champions. Outre une équipe resserrée on aura aussi noté au passage le changement de chef de la brigade Komatsu, passé sous la responsabilité de la prod multi étoilée Heavy Psych Sounds. On espère donc en passant à table se retrouver avec l’estomac bien plein et les sens ravis en fin de service.
On retrouve vite ses petits, pas de doute c’est bien du Komatsu qu’on a sur la table, gros blasts de “Fatcamp Workout”, acidité de “Welcome to The Underworld”, la gratte ne fait pas dans le détail et ne laisse pas beaucoup d’occasions de s’appesantir. Elle est grasse et agressive, juste ce qu’il faut pour insister sur le qualificatif stoner de la musique du trio. À côté de ces six cordes, la basse, omniprésente sur chaque morceau, sonne aussi profonde qu’une de ses contre-homonymes sous-accordée. “A Breakfast For Champions” ou “What Lies Underneath” suffisent à se convaincre qu’elle est le marteau qui enfonce le clou de la musique de Komatsu. Il ressort de cette association des cordes que l’ensemble ouvre la voie à des titres comme “Climb The Vines”, qui vient clore A Breakfast For Champions avec l’apport en vitamines nécessaire pour bien commencer la journée.
On passe le brunch avec une voix traînante et gavée d’écho, qui vient taper quelque part entre un poussif Monster Magnet et les morceaux les plus calmes de Duel. Mais ne nous y trompons pas, c’est bien le produit d’une gamelle composée de rigoureuses mélodies et saupoudrée d’une juste pondération de la présence instrumentale.
Malgré un enthousiasme moins saisissant avec un “What Lies Underneath” moins aromatique, il faut admettre que les fioritures qui émaillent la galette tombent à point nommé. Que ce soit la clochette sur “The Devil’s Cut” ou le solo typé prog de “Savage”, peu de choses viennent contredire le rouleau compresseur de la section rythmique.
On sort de table avec juste ce qu’il faut de lourdeur digestive pour se dire que A Breakfast For Champions est un album de qualité, et que la pelletée de riffs qui le compose doit nous inviter à garder Komatsu en ligne de mire. Rien qui ne soit d’une finesse folle, mais au final un brunch comme on les aime : de bon aloi et service compris.

Avec sa vingtaine d’années d’expérience maintenant, Lo-Pan peut être considéré comme un groupe « vétéran » du stoner américain. Né sur les cendres à peine refroidies de cette scène en ébullition sur la fin des années 2000, il ne s’en est toutefois jamais complètement revendiqué, s’inscrivant plutôt dans une veine musicale largement emmenée par le génial label Small Stone records. Constituée de groupes de metal / heavy rock solide et fuzzé, pour la plupart issus de la scène – hérésie – du Nord des U.S.A. (et en particulier Nord-Est), portés par des influences qui couvraient un large éventail : allant du stoner californien jusqu’au grunge en passant par toutes les nuances charpentées du gros rock US, cette vague aura laissé pas mal de cadavres sur le bord de la route sur les deux dernières décennies. S’il est l’un de ses survivants, Lo-Pan n’est pas pour autant un hyper-actif musical, avec une discographie famélique, et des tournées rares. La sortie d’un nouvel opus de leur part est donc en soi un événement.
La recette Lo-Pan est inchangée, et c’est tant mieux : pour simplifier à outrance, ce mélange d’un socle musical puissant avec la voix de Jeff Martin apporte une identité si marquante qu’il est absolument inutile de développer un registre différent. Dans ce cadre Get Well Soon, comme on pouvait s’y attendre, s’inscrit dans une sorte d’amélioration continue de leur style, une maîtrise encore une fois réaffirmée sur ce sixième opus. Pour rentrer un peu plus dans les détails, en particulier pour celles et ceux qui ne connaissent pas le quatuor de Columbus, Ohio, attendez-vous à un ensemble de compos soignées mais costaudes, reposant sur une solide alchimie entre riffs massifs, breaks ambitieux et sens mélodique prépondérant. Mais le facteur X du groupe, l’élément qui émerge inéluctablement dès les premières secondes d’écoute, c’est le chant de Martin : l’imposant vocaliste développe littéralement une voix d’ange dans un environnement (musical) de brute. Son chant, clair, aérien, subtil et puissant à la fois, surnage non seulement dans le spectre musical du disque, mais emmène surtout les compos déjà excellentes du groupe dans des sphères musicales que les autres formations ne peuvent pas atteindre (parce qu’il n’y a qu’un seul Jeff Martin, tout simplement).
La recette Lo-Pan, donc, est inchangée, reste à appréhender cet assemblage de chansons. Les neuf titres proposés ont le bon goût de présenter le quatuor sous toutes ses coutures, avec un échantillon de rythmes et de sons qui, s’ils restent évidemment dans la trame instrumentale du groupe cultivée depuis vingt ans, couvrent l’ensemble de ses « compétences ». On a du refrain mémorable (« The Good Fight » et son petit lick de guitare catchy, « Wormwood » transcendé par Martin), des leads tranchants (impeccable séquence sur « Rogue Wave », « Stay with the Boat »…), des plans accrocheurs (« Ozymandias » et son petit pattern de guitare aux accents sudistes comme les affectionne Clutch)… Quant aux performances de Martin, si l’on devait en rajouter une couche, il suffit de voir ce qu’il apporte à des titres comme « God’s Favorite Victim », « Wormwood » et ses modulations parfaitement efficaces, ou encore « Harpers Ferry », apportant une ligne vocale qui vient se caler tout du long, comme un instrument en tant que tel, développant parfois son propre apport mélodique en complément de celui de la chanson. Et côté riffs, on est (bien) servis aussi (on vous orientera sur un petit échantillon pas piqué des vers avec par exemple “The Good Fight”, “Wormwood”, “Harpers Ferry”, “Stay with the Boat”…). Pièce maîtresse du disque, « Six Bells » vient le clôturer sur huit minutes de séquences aussi intéressantes les unes que les autres, passant de plans sombres et doom lents, à des passages plus rapides et plus dynamiques ; le titre nous prend par la main et nous emmène où il veut sans jamais nous brusquer, ni non plus en faire des tonnes.
Attention toutefois, par sa densité musicale et instrumentale, par ses choix d’écriture atypiques (en termes de structure notamment) ainsi que par son positionnement musical jamais franc (Lo-Pan finalement évolue dans un style qui lui est propre), l’absence de repère rend la digestion du disque plutôt lente : si le style musical séduit assez vite, il faut un bon nombre d’écoutes pour intégrer les compos, les mélodies et cerner les touches de grâce qui émaillent finalement ce disque. Mais l’effort est largement récompensé par la profondeur de ce Get Well Soon qui, sans jamais être prétentieux ni exigeant, vient faire honneur à la discographie du groupe, et au genre musical au sens large.

Après le confidentiel « Delirious Rites » en 2023 et le remarqué – ainsi que remarquable – « Amber Eyes » en 2024, le trio fleurant bon l’eau de Cologne se rappelle à notre bon souvenir en balançant « Sub Rosa » au rayon frais de votre disquaire préféré. Incarnant merveilleusement bien la bonne santé de la scène rock teutonne militante, le trio de Rénanie-du-Nord-Westphalie aligne les sorties ainsi que les apparitions – toujours délicieuses – bien placées sur les scènes des principales manifestations européennes dédiées aux registres musicaux en orbite autour du stoner.
Engagée politiquement et vindicative sur les planches, la formation allemande se positionne clairement dans un univers musical souvent fort éloigné de ce type de considération exception faite de Valient Thorr qui firent figure de loups solitaires durant de longues années. Antifasciste et féministe, Daevar poursuit la longue tradition de la scène underground germanique militante et cette dimension secoue un peu une certaine neutralité dans le propos de la scène stoner pourtant constituée par des musiciens très clairs au niveau de leurs positions rarement neutres (hé oui c’est le cas).
Musicalement, le groupe de Cologne se colle les étiquettes : doom, stoner et grunge ; tout un programme autour de la lourdeur en fait. Noire, sombre, psychédélique, lourde ainsi que lente, la musique déployée est propice à toucher un large public de rockeuses ainsi que de rockeurs de tous poils (voire chauves) amateurs de vocaux féminins aériens et délicats qui viennent se poser sur des riffs plombés et des rythmiques de pachydermes en rut.
Peu de surprise avec « Sub Rosa » qui reprend les ingrédients, les marqueurs et la recette déjà éprouvée par ces Allemands pour mettre en orbite 7 nouvelles compositions pour un peu plus de trente minutes, mais un plaisir certain de se repasser ces 7 nouvelles compositions qui évitent le piège du troisième album avec un brio certain. Il faut dire que malgré la jeunesse certaine du combo, il y a un putain de level question technique ainsi qu’au niveau de la qualité des compositions. « Mirrors » est une démonstration du genre : un mur de guitares distordues bétonné par une rythmique impeccable servent d’écrin à des vocaux éthérés presque mécaniques qui se déploient lentement et très lourdement avant un solo overdrivé bien senti qui répond durant un second temps aux chants soutenus par des coeurs ; c’est imparable et la nuque ne peut rester immobile sous ces coup de boutoirs brutaux.
Des premières mélopées sur fond de basse déployées par Pardis Latifi sur l’ouverture « Catcher In The Rye » aux larcens marquant le point final de l’album sur « FDSMD », les Germains nous entraînent dans une succession de titres à la fois oppressants et captivants menés à la baguette par le métronome Moritz Ermen Bausch – à la batterie – qui nous joue d’intéressantes partitions notamment sur le très grungy « Daughter » empreint de changements de rythme bien sentis. Le grunge est aussi perfusé sur le missile « Siren Song » qui rappelle agréablement Soundgarden de la grande époque avec une déclinaison à la guitare par l’orfèvre Caspar Orfgen qui vient se superposer au mur déployé par lui-même afin d’apporter un côté dissonant de derrière les fagots.
Bref, Daevar ne révolutionne pas Daevar avec ce troisième opus réunissant les mêmes protagonistes auprès de la même écurie, mais Daevar évolutionnne Daevar avec un troisième album d’excellente facture qui tape très juste et bénéficie d’une production au poil pour le registre musical dans lequel s’inscrivent les Allemands. Je vous conseiller vivement d’aller jeter une oreille attentive sur le concis « Wishing Well » qui synthétise en 3 minutes et 4 secondes toutes les qualités de ce nouvel épisode dans les tribulations musicales de la triplette de Cologne.
Point Vinyle :
Qui achète encore de la musique physique en 2025 ? A part moi, il doit exister un marché puisqu’outre le digipac de circonstance, cette production est gravée dans des vinyles aux couleurs aléatoires. Etant daltonien et la proposition peu prolixe quant aux déclinaisons question colorimétrie, je vous envoie avec plaisir vers les bandcamp du label ou du groupe (ça tombe bien, générosité oblige : il n’y a qu’à cliquer ci-dessous pour écouter la chose ainsi qu’en savoir un peu plus sur les fameuses rondelles). Faites vous plaiz les enfants !
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