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“Pourquoi” est sans l’ombre d’un doute le mot qui revient le plus souvent à l’esprit lors des écoutes répétées de ce disque. Mais petit retour arrière avant ça pour rappeler un peu le contexte… enfin, pas la peine de revenir très loin : il y a à peine 9 mois sortait ce qui, sur le papier, s’annonçait sensationnel. Un projet de “all stars” du stoner / doom concentrés sur un objectif qui naviguait quelque part entre premier degré fanboy et fantasme conceptuel un peu WTF : jouer des reprises de Slayer, parangon du speed metal, en mode stoner doom, rythmes ralentis et accordages bien grave… L’album n’aura malheureusement pas tenu toutes ses promesses, et le projet a un peu fait pschiit. Quelle surprise donc de voir déjà le projet se relancer pour sortir un deuxième disque la même année (!!).
Pour des raisons probablement pragmatiques, le groupe se resserre sur trois musiciens : Bob Balch, forcément, à l’initiative du projet, Esben Williams le batteur de Monolord (pratique : il fait aussi le mix et le mastering) et Amy Tung, de Year of the Cobra (pratique : elle fait basse et chant). Exit les autres contributeurs du premier disque : Scott Reeder, Peder Bergstrand et Laura Pleasants.
Selon Balch, le trio se serait engagé dans la reprise intégrale du EP de Slayer Haunting the Chapel (pourquoi ? On aurait eu tant de suggestions alternatives, tant qu’à jouer le jeu…), mais au bout du troisième titre, ils ne seraient pas parvenus à faire sonner convenablement “Captor of Sin”. Difficulté insurmontable qui les fait vite prendre un tournant finalement assez prévisible : au diable les préceptes fondateurs du groupe/projet, ils se sont donc attelés à composer de nouveaux titres. Mais avec quelle idée en tête ? Faire du metal lent ? Faire du doom ? Quel concept ? Personne ne le sait en réalité, mais on se retrouve donc avec cette galette de six titres sur la platine.
Deux reprises, donc, “Chemical Warfare” (assez réussie, pas le titre le plus mélodique de Slayer à l’origine, qu’ils parviennent à bien arranger) et “Haunting the Chapel” (dont l’enchaînement de riffs passe bien dans cette version très ralentie, qui développe une identité propre intéressante). Le reste, ce sont quatre compos, donc, et la question du concept continue de nous hanter : comment on fait pour composer des chansons du projet Slower ? Est-ce que l’on écrit des chansons de speed metal avant de les ralentir ? Est-ce que l’on vise à faire du stoner doom académique ? On ne le saura jamais, mais en tout cas les quatre titre ne sont pas inintéressants. C’est particulièrement le cas de “Hellfire” qui introduit le disque et a été judicieusement choisi comme premier extrait : très bon riff, bel arrangement très ample sur le refrain, bon choix de production (la voix d’Amy avec cet écho subtil)… Plus loin “Gates of Hell” fait preuve d’un grand classicisme dans le genre musical pratiqué (mais efficace) et “Sins of the Dead” propose des choses intéressantes (un refrain qui rappellera ce que l’on aurait pu entendre chez Mars Red Sky par exemple, un long solo où Balch se fait plaisir…). Plus de réserves sur le morceau-titre “Rage and Ruin”, que l’on aurait beaucoup plus de difficulté à rapprocher du concept initial, avec ses nombreuses plages plus atmosphériques, et son riff moins structurant.
Sur les cendres à peine chaude de son premier album-concept innovant, Slower n’aura pas attendu longtemps pour installer un vrai groupe/projet qui déjà se détache de son idée initiale pour proposer autre chose. Ce “autre chose” trouvera-t-il sa place dans l’aréopage de formations évoluant déjà dans ce style musical, chacune avec des degrés d’implication, d’intégrité et de talent variables ? Loin d’être infamant, Rage and Ruin montre des choses intéressantes, et à ce titre mérite qu’on y jette une oreille. Les éléments fondateurs de l’intention sont plus intrigants, et on revient inévitablement à la question… pourquoi ?

Black Elephant revient après un long silence. Leur dernière galette remonte à 2020, et la chronique correspondante est disponible ici. Ce trio transalpin ne déchaîne jamais un engouement fulgurant et récolte d’ordinaire une mention honorable, voire juste passable. Alors, qu’y a-t-il de particulier dans les jams stoner et psyché du sombre pachyderme, pour qu’on revienne encore une fois pour la sortie de leur nouvel opus, The Fall of Gods ?
Bien que produit avec sérieux en studio, peut-être est-ce ce son DIY as fuck qui caractérise Black Elephant et fait figure de totem d’immunité rock’n’roll par excellence. Ou bien ce mélange de styles, oscillant entre indie rageur et pur stoner, qui imprègne The Fall of Gods du début à la fin. La voix y reste toujours en retrait, laissant la part belle aux soli enflammés d’un grand-papi du riff. Chaque piste invite à se délecter de sonorités aériennes et psychédéliques, portées par une batterie puissante, comme celle de “Vedova Nera”. L’enchaînement instrumental qui suit cette piste illustre à lui seul la capacité du groupe à sortir des sentiers battus, tout en assumant un chant en italien que l’on retrouve plus loin sur l’album ; une singularité qui garantit à Black Elephant l’attention de l’auditeur.
Pour revenir à ces chemins peu conventionnels, Black Elephant divague comme à son habitude, passant d’une intention à l’autre, donnant l’impression d’un assemblage de pistes éclectiques plutôt qu’une œuvre homogène. On vous avait prévenus. En écoutant attentivement The Fall of Gods, on prend plaisir à découvrir un break stoner bien senti après une introduction quasi-blues rock sur “Cuori Selvaggi”. Sur la mystique “Jupiter”, on atteint un moment suspendu, hors du temps, qui fait oublier la fin abrupte de “Dissociale”. Ce dernier titre, construit dans une atmosphère post-metal, s’évanouit d’un coup sans prévenir, dommage après une ambiance aussi prometteuse et inattendue.
Au final, on pourrait passer notre chemin en disant que The Fall of Gods est un album où l’on trouve à boire et à manger, mais Black Elephant réussit encore une fois ce tour de force : nous attraper par la manche et nous faire écouter jusqu’au bout un album peu commun, où chaque détail contribue au sel de l’ensemble et pousse l’auditeur à vouloir encore appuyer sur le bouton play.

Lowrider et Elephant Tree, deux groupes de “générations discographiques” différentes, mais qui partagent un statut de quasi-vénération, auprès d’une communauté restreinte, certes, mais avertie. La rencontre de ces deux-là ne pouvait que séduire, et le format d’un split-EP semble bien adapté. Toujours dans le cadre de la campagne PostWax menée depuis quelques années par le label Blues Funeral (et qui avait notamment accueilli le dernier album de Lowrider), cette sorte de double EP contient quatre chansons de Lowrider et trois d’Elephant Tree, dans cet ordre (respectivement environ 24 et 20 minutes de musique) avec pour chacun une chanson qui, symboliquement, accueille des membres du groupe “ami”, généralement sous la forme plutôt symbolique de contribution en backing vocals.
On attaque donc la galette avec les suédois et le très bon “And the Horse you Rode In On”, une saillie stoner énervée emblématique des premiers hits du quatuor / quintete (on ne sait jamais s’il faut compter leur récente recrue aux claviers) : beau riff, excellent travail mélodique… Ce petit bijou catchy a été à juste titre retenu comme le premier single proposé pour découvrir le disque. Et il met tout sur la table en moins de trois minutes ! Un détail qui a son importance pour la suite, surtout lorsque la chanson est enchaînée à “Caldera”, sympathique compo de stoner “à la suédoise” (Truckfighters dans ses bons moments aurait pu pondre ce riff), qui dit tout en trois minutes… mais tire en longueur pendant presque 10 minutes ! Cet étirement très peu utile et répétitif semble plus le fruit d’une auto-suffisance nombriliste que d’une volonté d’apporter de la valeur ajoutée. Même constat pour leur titre suivant “Into the Grey”, mid-tempo lancinant et envoûtant plutôt malin, mais qui s’étiole au bout de 4 minutes à travers une succession de plages atmosphériques et de soli qui sentent plus la jam en salle de répèt’ que la compo finement ciselée. La section Lowrider se termine avec l’intéressant “Through the Rift”, un titre lent mais chaloupé comme nos suédois savent le faire, un morceau chaleureux dans lequel il est presque logique d’inscrire la continuité stylistique avec Elephant Tree (comme dit précédemment, c’est le titre qui accueille les backing vocals des anglais).
Après quelques longs mois de break forcé (un accident début 2023 a immobilisé le guitariste Jack Townley, passé pas loin de la mort) on est forcément enthousiastes à la perspective d’entendre du nouveau matériel de la part d’Elephant Tree – d’autant plus après ce vrai-faux album de raretés et inédits sorti il y a quelques semaines, qui nous aura juste permis de confirmer que le quatuor était toujours actif. L’entrée en matière se fait à travers le déstabilisant “Fucked in the Head”, une plage lente et vaporeuse aux sonorités quasi-expérimentales d’où s’extirpent, sur presque 10 minutes, des filets de chant distants, des gémissements de guitare et un refrain vaguement catchy. Pas forcément l’intro que l’on aurait espérée, même si la montée en tension finale apporte un peu en densité. Le titre suivant “4 for 2” est plus intéressant, avec quelques marqueurs clés de nos anglais (gros riff, beau travail mélodique, évolution harmonique intéressante…). L’ensemble se termine par un “Long Forever” assez prenant (le titre est inspiré de l’expérience récente de Townley et en particulier cette expérience de long coma), porté par une trame mélodique assez efficace. C’est là aussi un bon titre, qui aurait mérité d’être génial.
Sur le papier, ce split avait tous les atouts pour être l’une des sorties de l’année, mais force est de constater qu’il ne répond pas vraiment aux (énormes) attentes qu’il a suscitées. Le constat d’une poignée de bonnes compos est un peu terni : pour Lowrider on ressort avec le sentiment d’un groupe en roue libre, qui aurait pu mieux matérialiser ses (bonnes) idées, et pour Elephant Tree on déplore trop peu de matériel nouveau, même s’il est globalement qualitatif. Bref, pas de quoi remplacer le nouvel album que l’on attend de la part de chacun de ces deux groupes que l’on adore.

Apparemment, Small Stone revient sérieusement aux affaires, si l’on en croît le rythme de ses sorties cette année (d’autant plus quand on compare avec les années précédentes) – on croyait le label plus proche de la fin, clairement, et ce soubresaut d’énergie nous met du baume au cœur. Lancés sur cette dynamique, ils sortent aujourd’hui une galette excitante, le troisième album de The Electric Mud, dont la précédente sortie sur le même label nous avait particulièrement enthousiasmés.
On s’est donc jeté comme des morts de faim sur ce disque prometteur… qui a largement répondu à nos attentes. Le quatuor floridien ne se repose pas uniquement sur ses compétences déjà démontrées, il capitalise sur ses acquis pour emmener sa musique encore plus loin. Il est bien aidé en cela par by Ben Mcleoud aux manettes, le guitariste de All Them Witches les aidant à identifier et appliquer les arrangements riches, audacieux et judicieux qui viennent servir leurs compos.
En outre, The Electric Mud transmet une sensation de groupe solide sur ses bases, couvrant à la perfection l’ensemble des composantes d’un excellent groupe de heavy rock US : un duo de guitares brillant, complémentaire, alignant riffs impeccables, mélodies catchy, breaks percutants… Globalement, instrumentalement il n’y a rien à redire, l’ensemble est en béton armé. Et au milieu c’est Peter Kolter qui surnage : le guitariste chanteur pose des lignes vocales puissantes, chaudes, mélodiques, qui donnent à la musique du quatuor ses atours les plus captivants.
Difficile après une poignée d’écoutes de se départir des compos punchy et catchy du combo, qui ont toute une identité bien singulière (socle rythmique, son, énergie, etc…). On vous souhaite bon courage pour oublier des titres aussi accrocheurs que “The Old Ways”, “Top of the Tree”, “Manmade Weather” (et ses atours presque proggy), etc…
Ashes and Bone est donc une galette de pur plaisir, un disque qui ne révolutionnera pas le visage de la musique, mais qui propose une dizaine de compos de haute volée, que l’on se plaît à chantonner avec le sourire au coin des lèvres. Un disque qui ne flatte pas que les sens les plus primitifs, mais qui pour autant ne se la joue pas prise de tête. Un vrai bon disque de heavy rock.

Premier album en 2013 (Mannequin), deuxième en 2015 (The Great White Dope) et puis… plus rien. Grosse surprise donc à l’annonce d’un troisième effort pour Sun & Sail Club. Alors, après presque dix ans d’absence, rappelons un peu le contexte.
SSC est un de ces supergroupes qui fleurissent par-ci par-là et qui sortent un album, rarement plus, plus ou moins bien réussi. Donc dans la série supergoupes, je vous (re)présente Bob Balch et Scott Reeder de Fu Manchu, Scott Reeder de Kyuss (entre beaucoup d’autres) et Tony Adolescent (un de ses nombreux pseudos) de The Adolescents. Rien que ça !
L’énorme différence entre les deux premiers albums c’est le vocodeur. Utilisé sur la totalité du premier et nullement sur le deuxième. On se pose donc légitimement la question pour ce troisième album surtout si ce choix vous empêche d’apprécier le premier LP. Fin du suspense, ici, chant classique. Comprendre par là, comparable au deuxième album car on est quand même sur un chanteur punk/hardcore, faut pas charrier.
Du premier album on retrouve ici l’idée d’une intro et d’une outro typées jazz/blues totalement différentes du reste du contenu. Entre deux, ça envoie sec et sans concession avec huit titres pour à peine 21 minutes.
Si vous avez un jour eu envie d’entendre du hardcore fait par des piliers de la scène stoner, voilà ce qu’il vous faut. D’autant plus que c’est vraiment très convaincant. La construction est classique autour d’un bon riff d’intro suivi d’une rythmique accrocheuse avec un batteur qui défonce ses fûts pendant que le chanteur met à mal ses cordes vocales. Des breaks, des solos et on ne cherche pas à faire durer. A l’image des meilleurs albums de punk et de hardcore, pas besoin de te trainer le riff sur dix minutes, tu as compris le concept en deux minutes, ça suffit, on passe à la suite. Et ça s’enchaîne sans pause. A l’image de “Vector” qui en 1 minute 5 secondes, regroupe tout ce dont je viens de parler.
Clairement si vous avez apprécié The Great White Dope, ce Shipwrecked est de la même veine, peut être même plus énervé.
Un bon disque de punk/hardcore c’est quoi en fait ? C’est une claque en pleine tête bien brutale mais pour lequel, si on se concentre avec une écoute attentive sur chaque instrument, on se rend compte qu’on est loin de l’amateurisme et que ça maitrise carrément son outil. C’est exactement ce qu’offre SSC. Concentrez vous sur la batterie, la basse ou la guitare et vous vous dites, “ah oui quand même, les mecs sont carrément au top”. L’alchimie est parfaite et Tony au chant est excellent.
Bref, fait par d’autres gars, pas sûr qu’on chronique cet album mais vu le line up, impossible de passer à côté. Et je suis certain que parmi les lecteurs et lectrices de ce site, on a un paquet de fans de hardcore qui attendaient aussi depuis bien longtemps un digne successeur à The Great White Dope. Le voici, sautez dessus !

Trio confidentiel qui s’est fait une place depuis quelques années, principalement dans les salles “stoned and doomed” de Paris, Oda sort enfin cette année son premier album, une autoproduction attendue par ceux qui ont eu l’occasion de les voir en live et de savourer des prestations scéniques de qualité, accompagnées d’un son fédérateur. Leur CV commence à s’étoffer avec des premières parties prestigieuses (Stonus, Domadora, Decasia, Giobia, bref, du beau monde !). On espère que cette production leur ouvrira de nouvelles portes. Oui, vous l’avez deviné, on s’apprête à vous dire du bien de ce premier opus : Bloodstained.
Oda, petit poucet rendant hommage à Black Sabbath, nous invite à un plaisir certain, même si l’on ne s’attend pas forcément à découvrir quelque chose qui chavire d’excitation. Pourtant, au fil des écoutes, on finit par reléguer cette référence au rang d’anecdote.
Les français se démarquent par des compositions, qui intègrent presque systématiquement des passages aux harmonies intrigantes, voire carrément fédératrices, comme le solo d’”Inquisitor” ou les quelques notes de guitare qui transpercent le mur de basse et de batterie dans “Zombi”, la plus centrale des pistes qui en près de 11mn réalise un sans faute. Le chant lancinant et envoûtant de “Rabid Hole” capte également l’attention. Bref, il y a toujours un élément qui retient l’auditeur et l’incite à s’enfoncer un peu plus dans l’épaisse poix sonore d’Oda.
Bloodstained offre des rythmiques lourdes et pesantes, avec une batterie et une basse massives qui suivent les traces de confrères comme Witchfinder, passés par là quelques années plus tôt. Il suffit d’écouter “Succubus” ou “Inquisitor” encore et encore pour s’en convaincre. Et puisqu’on parle de lourdeur, à l’exception d,e l’introductif “Children Of The Night” les morceaux oscillent entre 5 et 11 minutes : autant dire qu’il faut de l’appétit pour dévorer cette galette. Pour autant, on ne se sent pas alourdi, même après avoir digéré le massif “Mourning Star” et les 42 minutes de l’album.
Oda livre ici un premier disque de qualité, et le fait-maison ne le diminue en rien. Bloodstained est à la fois un parangon du doom moderne, jouant bas et lent à l’excès, et un assemblage d’idées créatives qui permettent au groupe de se distinguer sans tomber dans la pâle copie de leurs glorieux prédécesseurs.

A peine plus d’un an après Elektrik Ram, le quatuor sud-africain remet déjà le couvert avec un nouvel album ! Changement d’écurie au passage, avec un départ du label sud-af’ Mongrel Records et la signature chez les allemands de Sound of Liberation Records, une jeune structure dans l’édition de disques, certes, mais bien implantée et expérimentée dans la gestion d’artistes, tournées, festivals, etc… Un pied supplémentaire sur le vieux continent en tout cas pour le groupe, qui ces derniers mois a arpenté l’Europe en long et en large (tournées, festivals, premières parties…).
Musicalement, on n’est pas vraiment déstabilisé avec ce disque… pour peu que l’on soit familier de Ruff Majik ! Il faut quand même à nouveau s’accrocher un peu pour rentrer dans leur univers : si le groupe a toujours été lié à la famille stoner, il reste difficile de l’associer à une tendance précise du genre, ou à des groupes spécifiques qui pourraient être identifiés comme influences directes ou indirectes. Tandis que sur les disques précédents, on pouvait tracer des liens avec QOTSA parfois, c’est ici bien plus rare (bon OK, sauf sur “Cult Eyes”…). Le groupe est émancipé, et fait du Ruff Majik, à savoir un heavy rock débridé, énergique, qui va piocher ici ou là dans le stoner, le garage rock, le metal, le funk, le blues, etc… Le tout emmené par la voix emblématique de Holiday (qui peut poser problème à certains… mais tellement marquante et importante pour l’identité du quatuor !).
Il apparaît que ce disque est le dernier volet d’une trilogie, entamée avec le brillant The Devil’s Cattle en 2020. Au regard de la musique “bariolée” du groupe, la ligne directrice qui pourrait lier ces trois disques ne saute pas franchement aux oreilles… si ce n’est dans sa qualité de composition ? Car c’est à nouveau ce facteur qui distingue Moth Eater du “tout-venant” : même s’il n’y a pas de hit dévastateur évident comme sur ses deux prédécesseurs (“Rave to the Grave”, “Jolly Rodger”, etc…), Moth Eater propose son lot de perles super catchy, probablement plus dense même que sur les deux disques précédents. On a ainsi du mal à se détacher des énervés “Battering Lamb” et “What a Time to be a Knife”, du groovy “Dirt and Deer Blood”, du très malin “Wasted Youth” et son refrain dévastateur à chanter les bras qui balancent en l’air (si si)… Forcément, le disque comporte son lot d’OVNIs, mais on reste dans des genres musicaux très accessibles, et ces morceaux sont réussis (on pense à “We’re Not Out of the Swamp Yet” qui porte bien son nom avec son blues sludgy, au funky “Ingozi”…).
Dans un texte de huit pages (!) transmis aux médias et amis du groupe pour accompagner l’album, Johni Holiday, son indéboulonnable frontman, décrit longuement son approche artistique, sa nostalgie du music business du début du siècle, son sentiment de nostalgie d’être dans un système musical qui ne va pas dans le bon sens, et dans lequel il essaye de faire survivre son groupe, via parfois des approches un peu décalées… Le bonhomme force au respect, et son intégrité, mêlée à sa créativité, en font un personnage particulièrement attachant. En outre, son dernier disque est, en toute objectivité, un bien bel ouvrage. Un disque qui comporte un échantillon remarquable de hits que l’on se plaira à chanter longuement sous la douche, des compos enthousiastes et enthousiasmantes qui font presque toutes mouche. Moth Eater est un disque réussi, un disque difficile à cerner pour le non-initié, mais qui récompense l’auditeur aventureux. Il faut lui donner sa chance.

Il est étonnant de constater que pour un groupe avec si peu d’activité sur les deux dernières décennies (un seul concert en plus de 15 ans – au Hellfest en 2016 – et dernier album il y a 17 ans), l’aura autour du groupe / projet Hermano est restée particulièrement vivace. Difficile d’en comprendre la raison… Présence de John Garcia dans le projet ? Alignement des planètes ? Dans les faits, cela relève plus d’une alchimie absolument tangible dans la constitution de ce line-up bricolé par Dandy Brown : le bassiste a su voir le potentiel qui pouvait émaner de ces musiciens qui ne se connaissaient pas avant de les faire rentrer ensemble en studio pour ce projet, pour produire un album référentiel, sorti de nulle part. L’histoire ne retiendra même pas que ce disque, pris dans l’imbroglio du dernier album mort-né de Unida, fut bloqué dans les limbes pendant plusieurs années pour des questions contractuelles (du fait des engagements de John Garcia d’une part, de la faillite du label Man’s Ruin, etc…).
Aujourd’hui, le groupe est au point mort, ou plutôt au ralenti : ils ont quelques compos sous le coude à l’état de démos plus ou moins abouties, mais ses musiciens sont (littéralement) aux quatre coins des Etats-Unis, ont avec les années dû faire évoluer leurs priorités (et donc leur disponibilité), et leur chanteur (Garcia) privilégie ses projets perso pour son rare temps « libre » (sans faire une croix sur ses autres projets)… Difficile dans ces conditions de développer le groupe. Pour autant, Hermano existe toujours, et ce disque s’en veut la preuve.
Pour l’aspect « signe de vie », il faudra se concentrer sur une seule chanson sur le disque : « Breathe » est un très bel échantillon de la musique de Hermano, il déroule son groove blues-rock sur une trame mélodique et rythmique chaloupée, propose un beau terrain de jeu à une paire de guitaristes toujours justes (du riff efficace, de la lead en portion raisonnable) et le chant de Garcia vient apporter la touche finale à l’identité bien particulière du combo. Un très bon titre. Le second morceau est certes un inédit, mais il date de plus de 25 ans, des sessions d’enregistrement du premier album. « Never Boulevard » se développe sur une trame électro-acoustique (la légende veut que Garcia et Dandy se soient assis avec une guitare acoustique quelques minutes avant la fin de l’enregistrement du disque pour poser quelques lignes vocales quasi-improvisées sur un petit riff de Brown…), probablement complétée depuis de quelques subtils arrangements et instrumentalisations complémentaires en post-production (discrets leads, un peu de percus…). Le titre est sympa, il fonctionne bien, même si pas parfaitement emblématique du « style Hermano ». Autre inédit « ou presque », « Love » n’a pas été enregistré en studio et est issu d’une interprétation live : il fut joué au Hellfest, et à l’époque nous vous en avions proposé la captation vidéo en exclu (lien vers la vidéo). Un titre déjà connu des aficionados, donc, mais qui peut apporter un peu de fraîcheur à ceux qui sont restés dans leur bulle ces dernières années. La chanson est cool, encore un mid-tempo reposant sur un bon travail mélodique, qui mériterait peut-être un peu de re-travail de production pour être peaufinée sur disque.
Le reste du disque est constitué d’extraits live d’intérêt musical ou historique hétéroclite. Deux autres titres sont issus du concert au Hellfest (dont émerge le groovy « Señor Moreno’s Plan »), et un autre du concert au W2 de Den Bosch (Bois-Le-Duc si vous préférez) le 4 décembre 2004. Sauf que ce concert a déjà fait l’objet d’un album live du groupe, et que ce titre n’y figurait pas ! Il s’agit donc d’une vraie rareté, d’autant plus que l’on s’interroge vraiment sur son absence dans l’enregistrement d’origine : déstructuré pour l’occasion, reposant largement sur les « divagations guitaristiques » d’Angstrom, ici très inspiré, cette version de « Brother Bjork » ne manque pas d’originalité, sans perdre la trame et l’esprit originel de la chanson. Excellent choix donc que de le sortir finalement sur disque.
Avec moins d’une demi-heure de musique, et une proportion d’inédits « à géométrie variable » (rajoutons aussi que conformément à la mode de ces dernières années, tous les titres ont déjà été sortis en amont sur les différents réseaux sociaux / plateformes de streaming), l’acquisition de ce disque au regard de la valeur « nouveauté » seule peut être discutée. En revanche, ce disque vaut pour deux autres facteurs : d’une part il est le signe d’un groupe qui, s’il ne sera plus jamais « vivace » comme il a pu l’être au tournant du millénaire, n’est pas mort. Il est constitué de musiciens qui s’entendent bien, il existe des compos partiellement enregistrées… bref les conditions d’un nouvel album et d’une nouvelle tournée sont bien là, en sommeil, et il ne manque qu’une étincelle pour remettre tout ça en ordre de bataille. Le dernier facteur d’intérêt tient à la musique elle-même : s’il manque de « consistance » (fait de bric et de broc), ce disque propose quand même quelques belles portions de musique de Hermano, qui reste un groupe à part. Et si ce ne sont pas les meilleures chansons de sa discographie, ce sont de bonnes compos. A plus d’un titre donc, ce disque s’avère très intéressant.

Il n’aura pas fallu longtemps avant de croquer à nouveau dans le cépage Rezn. Un an après Solace voici que la cuvée 2024, domaine Burden, se retrouve en rayon bien calé dans ses coteaux fondamentaux. Rien de plus normal me direz-vous, les deux opus ayant été enregistrés lors de la même période.
On notera cependant un changement de détaillant, le quartet de Chicago passant chez Sargent House, maison et tonneau-mère de Russian Circles, Emma Ruth Rundle et Brutus entre autres merveilles sonores.
Le rapport à Russian Circles est d’autant plus prononcé qu’on retrouve une intervention de Mike Sullivan, guitariste du trio instrumental sur le titre « Chasm ». Une apparition somme toute logique tant la recherche du chaos chez Rezn fait écho à celle forgée dans les cercles russes.
Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce nouvel effort s’inscrit dans la droite lignée du précédent. Toujours audacieux dans son équilibre psych/doom (on pense évidemment à Mars Red Sky pour cette recette chant clair – grosse fuzz), Rezn manie l’art de vous écraser la nuque après l’avoir massée langoureusement. Difficile de ne pas ressentir de cervicalgie après l’écoute de « Bleak Patterns » pour exemple. Le sillon creusé sur l’album précédent se trouve plus profondément marqué sur Burden sans véritable pas de côté ou tentative stylistique notable.
La durée même de cet album, une grosse demi-heure, nous renvoie au format dual que représentent les deux derniers efforts de Rezn et on ne s’en plaindra pas, tant le caractère oppressant du riffing nécessite une attention de tous les instants. Mangez-vous donc ce « Chasm » chaos et osez dire que vous n’êtes pas essoufflé après ce déluge sonore.
Et donc, quoi ? Reprendrons-nous une grappe de Rezn ? Oui, assurément. Burden est comme cette bouteille de vin qu’on achète à nouveau parce qu’on aime sa robe, son premier nez et la manière dont elle habille la bouche. Sans être déçu, ni surpris, on y revient avec plaisir sachant qu’elle accompagnera avec détails nos instants culinaires. Reste à savoir si Rezn sortira des clous pour le prochain ou s’il continuera sur son assemblage psych/doom/shoegaze.
Un bon cru.

Troisième album en douze ans d’existence, on peut dire que le quintette de San Diego, Sacri Monti, prend son temps. Les amateurs de rock progressif ont sans doute suivi l’évolution de ce groupe, que nous avions évoqué en 2019 lors de la sortie de leur précédent opus. Après cette longue période de gestation, voici enfin Retrieval, le nouvel album que l’on espère aussi marquant que son prédécesseur.
Dès les premières notes, on remarque que la batterie occupe une place centrale, bien qu’elle cède régulièrement la vedette au chant. Le synthétiseur, quant à lui, n’est pas simplement un accessoire destiné à légitimer le rock progressif de Sacri Monti. Au contraire, il s’affirme brillamment, notamment sur le morceau “Brackish Honeycomb”, où il devient l’instrument phare. Sur des motifs rythmiques électrisants, il dialogue avec la basse et les guitares dans un jeu de questions-réponses captivant.
Du côté des cordes, les solos, bien que brefs, sont exécutés avec panache, en particulier sur “Intermediate Death”, qui inscrit le groupe dans une forme d’authenticité. Les guitares, tout comme les autres instruments, ne cherchent jamais à en faire trop. La musique est dense, les musiciens jouent en parfaite harmonie, et on ne peut que saluer la cohérence de Sacri Monti sur des morceaux comme “Desirable Sequel” ou “More Than I”.
Retrieval n’est pas seulement une démonstration de cohésion ; c’est aussi un album aux mélodies accrocheuses, sans jamais tomber dans la facilité d’une composition trop prévisible. Ces mélodies alternent avec des passages plus nébuleux, empreints de psychédélisme et subtilement jammés. Si “Waiting Room For The Magic Hour”, le précédent album de Sacri Monti, nous avait déjà conquis, Retrieval joue dans une autre catégorie. Moins enclin à s’étendre en jam sessions (un exercice déjà maîtrisé sur l’album précédent), le groupe enrichit ici ses compositions solides avec une touche de fantaisie qui affirme leur identité tout en s’inscrivant dans la lignée des grands du rock des années 70.
Si vous n’avez pas encore écouté Retrieval, il serait sage d’y prêter une oreille, c’est dispo chez Tee Pee Records et 37 minutes c’est (trop) vite passé. Et tant qu’on y est, pourquoi ne pas aller faire l’expérience de Sacri Monti en live, dès que l’occasion s’en présentera, une fois de plus on ne saurait que trop vous le recommander tant ils nous ont laissé sur le carreau à chaque fois que nous avons pu les voir.

Nous n’avions pas été tendre avec la précédente sortie de Brant Bjork (Bougainvillea Suite, 2022) et c’est donc avec une petite appréhension que l’on écoute pour la première fois ce nouvel opus.
Encore que, il y a déjà quelques différences qui peuvent laisser un espoir de ne pas être à nouveau déçu. Déjà, Once Upon a Time in the Desert n’est pas un album de Brant Bjork mais de Brant Bjork Trio, avec Ryan Güt (à la batterie) et surtout Mario Lalli (à la basse). . Et mine de rien ce détail a son importance. Difficile de dire la part de chacun dans l’écriture des titres mais la patte Mario Lalli est indéniablement présente et c’est une très bonne chose.
Plus rock, mieux produit et arrangé, les défauts habituels des derniers albums de Brant Bjork sont de ce fait estompés. Ce côté répétitif des riff épuisés à l’excès est moins flagrant car les titres sont plus riches, avec des solos mieux travaillés, des variations plus fréquentes et une impression globale de travail bien fait car plus peaufiné. Les riffs d’intro des titres, marque de fabrique de mister Cool, sont plus accrocheurs (“U.R Free”, “Higher Lows”) et certains sortent tout droit du coffre de Mario “Fatso Jetson” Lalli (“Magic Surfer Magazine”). On trouve même des choses plus noisy, plus brutales (“Rock and Roll in the Dirt”) pour un ensemble à la fois varié et cohérent.
Alors oui, quelques passages par-ci par-là donnent une impression de déjà entendu, oui les paroles ne sont toujours pas hyper recherchées, mais l’album s’écoute sans lassitude et on a envie de croire que Brant, aidé de ses amis de longue date, débute ici un nouveau cycle dans sa carrière déjà ô combien remplie.
De plus, une bonne partie des titres devraient prendre une dimension supplémentaire en live comme c’était le cas pour les incontournables des trois premiers albums de Brant. Il y a dans certaines compositions un potentiel de jam et d’extension évident et espérons que le trio en profite pour expérimenter, trouver de nouvelles idées pour sans tarder nous donner une suite.
Autre signe qui ne trompe pas et qui nous montre que Brant tente un retour aux fondamentaux qui ont fait sa réputation, Once Upon a Time in the Desert marque le retour de Duna Records, label fondé par Brant Bjork en 2002 (et qui avait cessé ses activités en 2006). Période bénie qui vit Brant donner des concerts de plus de deux heures, parfois trois, bourrés d’impros et de jams expérimentaux.
Bref, on croyait l’ami Bjork à bout de souffle avec son précédent album, le voilà qui remet les pendules à l’heure avec un cru 2024 solide.

Est-ce qu’on aurait misé 10 euros sur la pérennité de Legions of Doom quand on a commencé à entendre parler du projet, il y a environ deux ans ? Probablement pas. Legions of Doom, pour rappel, c’est une émanation partielle de The Skull… un groupe qui était lui-même une émanation partielle de Trouble ! Le titre du disque, The Skull 3, affiche d’ailleurs autant de clarté sur son intention qu’il ne sème de trouble (jeu de mot involontaire)… Chelou. Sans parler de cet artwork avec un crâne (“skull”) sur lequel poussent de nouvelles fleurs, message peu subtil là aussi…
Résumons : Legions of Doom, donc, est un projet lancé il y a quelques mois sur les cendres de The Skull, le groupe créé en 2012 par Eric Wagner, tandis que le charismatique vocaliste s’était retrouvé vilainement exproprié de son propre groupe, Trouble, quelques années plus tôt. De manière assez logique finalement, la notoriété de Trouble (qui continue sa petite carrière derrière la paire Franklin / Wartell) s’est mécaniquement divisée par deux, apportant finalement assez peu de visibilité à The Skull (par ailleurs le titre du second album de Trouble… vous suivez ?). Même si The Skull a sorti deux disques intéressants, ils restèrent néanmoins un peu sous les radars. Le groupe s’est définitivement éteint avec le décès de son leader Eric Wagner en 2021 (il est mort de complications liées au COVID… tandis qu’il était anti-vaccins…), et l’on pensait l’affaire entendue. Sauf que le duo de l’ombre derrière la formation (le guitariste Lothar Keller et le bassiste Ron Holzner) ne l’ont pas entendu ainsi : ils ont récupéré des paroles qu’avait rédigées Wagner pour un supputatif nouvel album de The Skull, et en ont composé la musique (pour rappel Keller était le principal compositeur de The Skull). Quel vocaliste choisir pour donner une véritable ampleur doom au projet ? Scott Reagers, évidemment, le légendaire chanteur de Saint Vitus. De manière saugrenue, le duo va aussi chercher un second chanteur, Karl Agell, dont le principal fait d’arme est d’avoir chanté sur le Blind de Corrosion of Conformity (un bon album, certes, mais dont la seule chanson culte qui en est ressortie, “Vote with a Bullet”, est aussi ironiquement la seule qui n’est pas chantée par lui…).
Dans les faits, à l’image de leur mode de fonctionnement en live, les chansons du disque sont affectées à l’un ou l’autre des vocalistes : sur huit chansons, quatre sont chantées par Agell, trois par Reagers… et une par Eric Wagner ! « Heaven » est effectivement issue d’une bande enregistrée par le chanteur avant son décès. Évidemment, la personnalité de Reagers, son timbre et sa capacité à retranscrire cette ambiance doom « creepy » font une vraie différence pour les titres sur lesquels il intervient (voir en particulier les rampants « Lost Soul » et « Hallow By All Means », glauques et doomy à souhait). Pour autant, soyons objectifs, Agell, probablement poussé dans ses retranchements, s’en sort assez bien en servant honnêtement les autres compos.
Globalement, le disque fonctionne très bien, les compos sont solides et efficaces. On ne s’attendait pas à moins pour un projet reposant sur des musiciens si expérimentés, et en particulier un duo ayant fait ses preuves en termes de composition. Les riffs sont massifs et bien ciselés et les arrangements pertinents (la production, sobre et sans chichi, est de très bon niveau). Côté inspiration, on peut sans problème tracer la lignée de la plupart des compos qui peuvent être rattachées à Trouble (milieu / fin de carrière), en particulier sur des titres comme « All Good Things » ou « Between Darkness and Dawn » dans des styles différents. Toutefois, le spectre musical couvert, s’il reste bien ancré dans le doom metal classique, est assez large, en proposant des titres assez rapides et nerveux (« Insectiside » par exemple), autant que des titres plus lents et malsains (« Between Darkness and Dawn », le pachydermique « Hallow By All means », etc…), avec en plus cette « parenthèse » que représente le « Heaven » susmentionné, un mid-tempo légèrement électrisé emmené par le chant de Wagner.
Au final, The Skull 3 est constitué d’un ensemble de compos de très bon niveau : riffs accrocheurs, rythmiques variées, interprétation sans faille, intégrité stylistique… Tout fan de doom metal classique y retrouvera largement son compte. En tant qu’album (et que groupe), on pourra néanmoins déplorer cette impression de « discontinuité » au fil de l’écoute, liée au changement perpétuel de chanteur : trois vocalistes sur ce disque, et vraiment trois tonalités radicalement différentes apportées aux compos. On peut avoir ses préférences pour l’un ou pour l’autre – tel n’est pas le propos – on ressort invariablement de ce disque avec ce sentiment un peu confus de ne pas trop savoir ce qu’est ce projet, et surtout… pourquoi diable ne peuvent-ils pas se fixer sur un seul chanteur ?! C’est rationnellement incompréhensible. Mais cela n’obère rien à la qualité de ce disque, qui est excellent (sans transcender le genre non plus).

Le parcours de Slomosa ces dernières années est des plus étonnants : apparus en 2020 par la petite porte via un premier album sorti sur un label norvégien confidentiel (nous étions peu de médias à en parler à sa sortie), leur réputation s’est peu à peu accrue sur l’année suivante. Mais c’est véritablement en 2022 que l’aura du groupe s’est développée, en particulier du fait d’une farouche volonté d’aller sur les routes chercher son public et convaincre : près de 80 concerts seront donnés cette année-là (et une soixantaine en 2023), dans toutes les configurations (headliners en clubs, mais surtout premières parties pertinentes et passages remarqués en festivals, dont le Hellfest). Le groupe n’y aura pas seulement gagné en reconnaissance, mais aussi en assurance scénique, assumant ce choix fort de se construire sur et pour la scène (un choix prégnant aussi sur ce nouveau disque, on va le voir) .
Enregistré depuis de nombreux mois, ce second album, Tundra Rock (d’après le groupe, c’est littéralement leur “desert rock” à la sauce norvégienne…), nous parvient enfin, avec une sacrée pression à gérer pour le groupe, qui va se confronter à des attentes très variées, proportionnelles à l’enthousiasme suscité ces dernières années.
Leur premier album reposait sur une poignée de petites perles de compos à l’efficacité remarquable (« Kevin », « There is Nothing New Under The Sun », « Horses » et quelques autres) qui tiraient le reste des titres ; ces derniers étaient de bonne qualité, mais moins “décisifs”. Sur Tundra Rock, les « locomotives » sont moins marquantes… parce que le niveau général est plus élevé !
Rappelons par ailleurs que plusieurs chansons étaient déjà connues depuis plusieurs mois (“Rice”, « Battling Guns » et « Cabin fever » lâchées en exclu depuis longtemps, « Afghansk Rev », « Red Thundra » et d’autres déjà jouées en live…), rendant l’écoute du disque assez familière, mais aussi un peu décousue. Mais le constat global émerge assez vite, inexorable : l’échantillon proposé se révèle impeccablement ciselé, si bien qu’il est difficile de faire ressortir des titres qui sortent du lot, qualitativement. Quelques chansons se distinguent par leurs traits caractéristiques toutefois : « MJ » et son riff robot-rock trouverait sa place directement entre les deux premiers albums de QOTSA (même le chant de Ben sur le lancement du refrain rappelle Homme). « Monomann » fait directement écho au percutant « Kevin » du premier album, avec son couple “riff 4 étoiles” / “rythmique pied au plancher”. « Dune » développe les (discrètes mais bien présentes) influences orientales du groupe à travers une rythmique toute en percus et des sonorités inédites. Quant au très remarquable « Red Thundra », il démontre une maturité d’écriture difficile à contester : lancé sur le délicat filet de voix de Marie et sa modeste ligne de basse, le titre se densifie au gré de l’adjonction des différentes strates instrumentales. Il installe plusieurs séquences mélodiques très intéressantes, jusqu’à son final mêlant tension et élévation (!)… le tout en à peine plus de cinq minutes. Bluffant.
Chaque chanson mériterait sa propre mise en lumière, mais on préfèrera mentionner un autre élément de diagnostic, qui s’applique à 100% des compos : elles sont toutes parfaitement adaptées à une version live. On peut, pour chaque morceau, se projeter sur les arrangements parfaitement opportuns qu’une transposition live nécessiterait (ou permettrait). La production du disque va dans ce sens, avec une véritable cohérence sonore de tous les instruments sur l’ensemble de la galette. Comme pour assumer cette orientation, consciemment ou pas, Slomosa place « Afghansk Rev » en intro de son disque… comme lors de ses concerts !
Tundra Rock, malgré une approche moins « directe » que son prédécesseur, se révèle être un album d’une qualité remarquable. Riche en titres efficaces (véritables machines à fredonner et/ou headbanguer) il apporte une densité vraiment bluffante, assortie d’une homogénéité stylistique et qualitative que l’on est surpris de retrouver chez un groupe finalement si jeune. Entendre ces chansons en concert devient une attente évidente, qui sera vite satisfaite (le groupe ayant déjà testé bon nombre de ces compos sur les planches, et s’engageant par ailleurs sur un gros rythme de concerts pour les mois à venir…).
Plus largement, Slomosa se révèle en leader d’un mouvement régénérateur du stoner rock, et le fait dans une démarche humble mais intègre : en s’appuyant sur les racines du genre et en s’inspirant de ses groupes emblématiques, le quatuor développe son style basé sur le plaisir musical et l’efficacité. Sans aucune prétention de sa part (loin s’en faut), il devient évident que dans sa dynamique il est en passe de devenir l’un des plus grands groupes du genre… quitte à se heurter au plafond de verre inhérent à ce style musical ? On verra bien dans quelques années, ne boudons pas notre plaisir d’aujourd’hui et écoutons à nouveau ce délicieux Tundra Rock.

Parmi les groupes qui ont marqué la dernière décennie, il est difficile, voire impossible de ne pas citer le nom d’Elephant Tree. En seulement trois albums, les Londoniens ont fait fondre nos petits cœurs de doomer avec leur capacité à être à la fois aérien et aussi massif qu’une montagne.
Faisons un saut dans le temps, et infligeons-nous un bon coup de vieux par la même occasion, avec leur premier album Theia en 2014 qui surprend déjà par sa lourdeur, ses sonorités plus folk, et son couple de chant, complètement moelleux et naïf d’un côté, et rugueux, désespéré de l’autre. Vient ensuite, en 2016, la bombe éponyme qui a fait la renommée du groupe en dégommant tout sur son passage. Tout est dans cet album : puissance, délicatesse, riffs groovy et saignants, et à nouveau ce couple de chant qui se répond parfaitement. Et puis début 2020, en tout début de confinement, le groupe se met à risque avec le très réussi Habits en conservant son intensité sonore, mais apportant un je ne sais quoi de plus qui rend l’album tout simplement beau à écouter.
Alors voilà revenons au présent, Elephant Tree célèbre cette année ses 10 ans ! Et généreux comme ils sont, ce sont eux qui offrent le cadeau ! Voici donc pour notre bon plaisir Handful of Ten, un album particulier qui regroupe trois démos d’anciens titres ainsi que trois morceaux inédits.
Côté démos, le groupe pioche d’abord dans l’album Theia avec le titre “Attack of the Altaica” boosté aux stéroïdes au niveau de la basse. A noter aussi l’ajout plutôt cool d’extraits de film venant amplifier l’ambiance pesante du morceau. On a ensuite deux titres de Habits. Le génial “Birds” dans une version où l’outro du titre est encore en construction et amène un côté un peu plus sauvage au morceau, et puis “Faceless” et ses riffs colossaux qui viennent nous secouer un peu plus violemment que d’habitude. Globalement, ces démos bénéficient d’un son bien plus lourd, se rapprochant de ce qu’on peut avoir en concert ! Autant dire que c’est le bonheur assuré !
Au niveau des inédits, le titre “Visions” se met rapidement en évidence. Enregistré pour le projet musical/cinématographique The Planet Of Doom (incluant notamment Ufomammut, Conan, Slomatics ou Vokonis… va falloir s’accrocher fort à son slip Sleep !), “Visions” résume en sept minutes toutes les qualités du groupe. On est comme dans un rêve aux images ralenties et distordues se faisant effacer brutalement par un riff triple épaisseur et une voix de damnée provenant du plus profond de l’espace… le KO est complet, mais on appuie sur repeat dès que l’on reprend ses esprits ! Les morceaux “Try” et “Sunday” sont malheureusement un peu moins marquants malgré le rythme plus nerveux et efficace de “Try” (et sa fin me rappelant bizarrement Red Fang), qui viendra aisément foutre la pagaille dans une fosse de concert, et les riffs pesants de “Sunday”.
Au final, que penser de ce Handful of Ten ? Eh bien la meilleure réponse c’est de ne pas réfléchir et de profiter à fond de l’offrande. Déjà, car elle est qualitative, et surtout parce qu’Elephant Tree vise tout simplement avec Handful of Ten à nous faire plaisir et célébrer 10 ans de doom éléphantesque ! Alors célébrons avec eux, et profitons-en aussi pour nous replonger dans leurs albums studios (et leur album live Day of Doom, à ne pas oublier !). Et puis pour ceux qui ne sont pas rassasiés, rendez-vous fin Octobre pour de nouvelles aventures !

Eerie est déjà le quatrième album du trio français Fatima, un groupe finalement assez productif, ayant gravé ses premiers sillons sur rondelles en 2015. La formation trace son chemin discrètement depuis ce temps, gagnant en notoriété au gré de rares apparitions scéniques, passant sous les radars de la plupart des médias, et pour cause : le style musical développé par Fatima est tout autant son signe le plus distinctif, qu’un peu son « fardeau »… Dans le monde qui est le nôtre, les étiquettes et les algorithmes conditionnent une large part de ce qui parvient à se frayer un chemin jusqu’à nos oreilles. Et dans ce contexte, les choix musicaux du trio reviennent à « auto-miner » son propre chemin vers le succès et vers le grand public. Pourtant, ils cochent plein de cases, mais ces cases sont rarement associées entre elles, renforçant cet effet « électron libre » qui transparaît en filigrane de la carrière du groupe.
Quand le trio affiche le qualificatif « doom », ce n’est pas mensonger pour autant… mais c’est obérer tant d’autres dimensions ! Pour simplifier, Fatima c’est trois ou quatre composantes majeures, qu’il est difficile de vraiment trier. Même si ce n’est pas le reflet le plus représenté sur le disque, on mentionnera les influences orientales, qui nous parviennent aux oreilles dès les premières notes de “Mosul Orb”, “Portuguese Man O’ War”, “Miracle of the Sun”, et plus sporadiquement sur plein d’autres titres, à travers des sonorités proches de la sitar, des leads cristallins et un son de basse sec et saturé, servant une rythmique sautillante tout à fait emblématique.
Le titre “Cyclops Cave” est un bon exemple de la résurgence grunge très souvent (légitimement) mise en avant quand on parle du groupe. Mais plus encore que le grunge au sens large, assumons de le resserrer à Nirvana (et en particulier le trio Bleach / Nevermind / In Utero). On retrouve donc très souvent sur le disque ce chant qui rappelle de manière si vibrante le timbre éraillé de Cobain et ce riffing post-punk fiévreux à la saturation garage (mentionnons aussi “Ant Mill” qui s’apparente ici ou là à une sorte d’hybridation best of, avec des échos à “Breed”, “On a Plain” ou même “Negative Creep”…).
Quant au pendant doom qui revient en continu autour de la musique du groupe, c’est finalement probablement le style musical qui émerge le moins de ce Eerie, en tout cas directement : le doomster intégriste restera dubitatif sur ces rythmiques pas toujours très lentes, ces sons de guitare souvent assez vifs, et dans les aigus, ces mélodies aériennes pas assez plombées… Mais en grattant un peu, on retrouve les influences doom au détour d’un “Portuguese Man O’ War” (ce break / refrain en mode bulldozer), “Blue Aliens Wear Wigs” (ce mur de guitare qui accompagne le riff du refrain et disparaît aussi rapidement qu’il est apparu), “Three Eyed Enoch”, “Ceremonies”… bref, reconnaissons-le effectivement : un peu partout ! Mais rarement comme un driver principal de la chanson.
Et puis comme les choses étaient encore un peu trop simples, le trio francilien n’hésite pas à revendiquer de vieilles influences Post-wave (le bluffant “Hypericum”, “Blue Aliens Wear Wigs”…) ou autres facéties musicales…
Comme ses prédécesseurs (que nous n’avions pas chroniqué pour cette – mauvaise ? – raison) Eerie ne s’adresse pas à une cible très précise. La musique de Fatima n’est pas complexe, mais elle est riche. Riche de styles et d’influences, vous l’avez compris, on ne reviendra pas dessus. Mais elle est surtout riche d’inventivité, de créativité assez débridée, et ne s’embarrasse pas de codes (qu’ils soient à vocation commerciale ou autres). Changer plusieurs fois de son sur une même chanson, jouer avec plusieurs trames rythmiques sur un même morceau, mêler au sein de la même chanson des séquences ultra-mélodiques et des riffs de camionneur, jouer avec des sons et des instruments saugrenus… Rien ne leur fait peur, et pour autant l’ensemble sonne toujours juste (premier symptôme : l’écoute en boucle du disque sans jamais que la lassitude n’intervienne).
Bref, il y a tant de choses à dire sur ce disque qu’il est préférable de laisser parler la musique et, en ayant l’esprit bien ouvert, de tester l’écoute de cet album pour découvrir le groupe si jamais vous ne les connaissiez pas (on vous conseille dans ce cas d’aller piocher dans leurs albums précédents).
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