Beastmaker – Inside The Skull

Il n’aura pas fallu longtemps au trio californien pour sortir sa seconde galette – à peine un an, en gros, ce qui de nos jours est remarquable. Le trio, préférant vraisemblablement battre le fer tant qu’il était chaud, s’est mis rapidement et intensivement à la tâche pour donner un successeur à Lusus Naturae, leur précédent et premier effort, paru lui aussi chez Rise Above, la maison hôte parfaite pour leur hard rock doomeux vintage typique, tendance occult.

En tous les cas, le premier constat est rapidement fait : le groupe n’a pas beaucoup fait évoluer sa formule. Toujours fondamentalement baigné d’influences doom old school (Pentagram, les premiers Cathedral, St Vitus,…), Beastmaker y apporte un son de guitare plus vert, plus moderne et plus heavy. Pas d’anachronisme, toutefois : la production remarquable de l’album ne vient jamais pervertir l’ambiance des morceaux ou leur déférence vis-à-vis de leurs aînés. Plus que le plagiat, c’est le respect permanent pour leurs aînés qui baigne cette galette. Du coup, il y a matière à se régaler avec les larges rasades de riffs lancinants et de lignes vocales rampantes, sans que l’on ne soit jamais ennuyé par des tempi trop lents ou patauds. Perpétuellement sur le fil du rasoir, le trio joue sa partition à la perfection, ciselant des compos impeccables, efficaces, et ne se perdant jamais en route (10 morceaux pour environ 40 minutes : on est pile poil dans le format référentiel du genre). Plus remarquable encore, aucun raté, morceau bouche-trou ou déchet : tout fonctionne. Bon, l’ensemble est un peu mastoc néanmoins, assez homogène, mais on ne peut pas décemment reprocher au groupe sa cohérence formelle… En conséquence, peu de titres se distinguent vraiment du lot, même si on orientera l’auditeur curieux sur l’épique morceau-titre, le catchy « Sick Sick Demon », le très Uncle Acid « Psychic Visions » ou encore l’entêtant « Heaven To Hell »…

A vouloir faire trop vite, Beastmaker est passé près de confondre vitesse et précipitation. Heureusement, Inside The Skull est exempt de reproches majeurs, et confirme le bien que l’on pensait de Beastmaker. Le groupe nous ressert une lampée de la même cuvée et ça fonctionne toujours… mais jusqu’à quand ? Le manque de variété dans la discographie d’un groupe était chose commune dans le paysage musical il y a quatre ou cinq décennies de cela, mais de nos jours c’est une autre histoire. Mais pour le moment ça passe, et on s’en contente bien volontiers : on ne va pas non plus se faire de nœuds au cerveau, et on continue de se délecter de cette excellente galette.

Geezer – Psychoriffadelia

On peut prendre le problème dans tous les sens, ce disque est, et restera, bâtard. Pas clair dans l’intention (sortie “entre deux” ?… Sortie chez Kozmik / Artifactz alors que le groupe était jusqu’ici chez Ripple ?…) , pas clair dans la destination (vinyl only ?… EP ou véritable quatrième LP ?), ce Psychoriffadelia aurait pourtant dû (pu ?) mettre toutes les cartes de son côté : Geezer, à coups d’albums aboutis et de prestations scéniques ébouriffantes, est sur la pente ascendante depuis quelques années. Clairement on attendait l’album de la consécration. Et on se retrouve avec… ce truc un peu difforme d’à peine plus d’une demi-heure, pour 5 morceaux.

Le trio a voulu coûte que coûte graver sur sillons ces instants passés en studio l’été dernier, où il aurait interprété ces titres en conditions live, avec un batteur vacataire apparemment. La promesse est séduisante : on s’imagine le groupe en format jam band débridé… Et finalement, l’album souffle le chaud et le froid. Et il commence mal, avec cette reprise convenue du sempiternel “Hair of the Dog” de Nazareth, déjà rebattue et usée par Guns N’Roses en son temps. Autant prévenir : titre le moins intéressant de l’album. Plus classique des productions du groupe, le gras et groovy “Stressknots” nous remet gentiment sur les rails de l’espoir et nous mène gentiment, enfin, à “Psychoriffadelia”, la chanson-titre, qui apporte tout ce qu’on pouvait espérer d’une séance de jam par un power trio comme Geezer : ça commence par un lancinant groove basse-batterie sur lequel Pat Harrington vient faire couler quelques riffs et soli bien sentis, pour au final un full instru épique qui réchauffe. Le titre n’est pas parfait, mais on aimera croire que le groupe nous a sorti une prise live sans overdubs, et on privilégiera donc (volontiers) dans cette hypothèse une démarche musicale louable plutôt qu’un titre mieux structuré mais dépourvu d’âme. Le ramollo “Red Hook” ensuite fait couler son space rock over-psyche sur 6 minutes agréables mais un peu redondantes… Et on arrive à l’autre titre clé, le protéiforme “Dirty Penny” de presque un quart d’heure, avec sur son premier gros tiers une compo Geezer-ienne très classique et bien punchy, qui dégénère à mi-morceau en un nouveau morceau complet, succession de jams sans queues ni têtes qui suscite chez votre serviteur la même servile adhésion que sur “Psychoriffadelia”, pour les mêmes raisons. Impros, soli, prises de risque… On y est ! Sauf que c’est déjà fini.

Bref, sur une grosse demi-heure, Geezer effleure plusieurs fois le sublime absolu, dans un registre où on ne l’attendait pas forcément. Malheureusement il larve sa production de plans bouche-trous qui ne sont pas de son niveau. Mais en même temps ce n’est pas un vrai album… Ou bien si ?? Bref, Geezer est confusant dans le fond et la forme ; on a autant adoré Pychoriffadelia qu’il ne nous a déçu. On attend donc la suite, et on continuera d’écouter ce disque en le considérant comme une parenthèse.

Five Horse Johnson – Jake Leg Boogie

Cinq ans… Il aura fallu quasiment cinq ans à Five Horse Johnson pour pondre ce délicieux Jake Leg Boogie. Sachant qu’il en avait fallu quasiment six à son prédécesseur pour voir le jour lui aussi, il y a matière à grincer des dents… Surtout qu’on ne parle pas de Tool ici : on est dans du bon gros blues rock graisseux, production punchy-miel-graisse naturelle pas trop compliquée, et enregistrement live avec simple option sueur et vannes crasseuses en studio. Rien d’extraordinaire qui pourrait justifier cinq ans de jus de cervelle et de tergiversation sans fin. Sans doute parce que ce ne fut pas le cas, soit dit en passant ! Simplement on ne peut pas dire que FHJ soit le groupe le plus actif qui soit, de manière générale, à l’image de ses prestations live, qui peuvent se compter chaque année sur les mains du baron Empain – sans même parler de leur éventuelle venue sur le vieux continent.

Mais trêve de scrogneugneus, on enfile vite la galette pour se mettre notre dose. Première impression : on est bien, confortables, en terrain connu. Et soit dit en passant, on n’en attendait pas moins de la petite merveille de Toledo (oui, on les appelle comme on veut, si vous êtes pas contents cliquez ailleurs !) : le heavy rock à forte teneur en blues du combo baigne dans cette suave mélasse liquoreuse bourbon-bitume-huile de vidange qui a toujours fait son charme discret. Et que dire du groove chaleureux qui enrobe le tout, meilleure illustration possible que l’on peut habiter dans les austères et froids états du Nord des USA et pourtant  revendiquer les aspects les plus intéressants du southern rock.

S’appuyant sur le même socle de musicos depuis des années, on sera heureux d’apprendre que le groupe a enfin remédié à son problème endémique de batteur : depuis une quinzaine d’années, le tabouret du cinquième homme restait vacant, accueillant plusieurs batteurs invités, jamais pérennes (on se rappellera notamment que le groupe, très potes avec Clutch, avait vu le grand JP Gaster s’occuper des batteries sur leurs derniers albums). Enter Tim Gahagan, donc… leur ancien batteur ! Le bonhomme officiait déjà dans le combo à l’époque de Fat Black Pussy Cat, à la fin des années 90. Presque vingt ans plus tard, le revoilou ! Bon choix a priori si l’on en juge par les rythmiques de cet album. Pour le reste, la plus large part du spectre musical s’appuie sur les talents de riffeurs et solistes des deux bretteurs en chef, of course, même si encore et toujours le MVP est monseigneur Eric Oblander, frontman formidable, vocaliste impeccable (bel organe majestueux, belle caisse de résonance et superbe tessiture graveleuse juste comme il faut) doublé d’un harmoniciste toujours aussi pertinent, usant avec parcimonie de son instrument à lamelles, avec toujours une efficacité absolument déterminante dans le son du groupe. Enchaînant les soli et les plans plus proches de « riffs » d’harmonica (!!) le géant de l’Ohio maîtrise ses bends grassouillets comme personne et apporte une valeur ajoutée absolument remarquable, toujours aussi jouissive.

Vient au bout de quelques écoutes l’heure du juge de paix, à savoir la capacité à jauger de la qualité des compos et en particulier de leur « tenue dans le temps » (on continue à écouter en mode repeat ou bien ?). Là-dessus, le terrain est un peu inégal avec quelques titres plus basiques que d’autres. C’est le cas du morceau titre, ce « Jake Leg Boogie » qui constitue un blues tout à fait basique, propice aux jams entre potes mais qui n’apporte pas grand-chose à la machine au final (et en particulier des vocaux pas très aboutis), ainsi que « Magic Man » ou « Cryin’ Shame » qui lui emboîtent le pas, tous deux titres très corrects dans l’ensemble mais dotés de refrains aux limites de l’indigence. Clairement pas l’entame flamboyante qu’on aurait espéré. Mais la patience est payante, car le reste de la galette est juste sans accro. A commencer par ce très intéressant « Ropes and Chains » très électrique et un peu acoustique. La suite est du FHJ basique, avec ses passages orgasmiques (l’irrésistible « Smoke Show », un sans-faute chargé en harmonica et en multiples soli de grattes), mais aussi avec ses frénésies et ses baisses de régime suaves et torrides (ce « Daddy Was a Gun » qui se traîne de manière lancinante avec une rythmique bien calée au fond du temps…).

Jake Leg Boogie est un bon album de FHJ. Pas leur meilleur, peut-être, mais contenant certaines de leurs meilleures compos pour autant, mûres et efficaces. Dit autrement, Jake Leg Boogie est l’album que l’on attendait… il y a trois ans de cela ! Quel tas de branleurs quand même… Sa qualité est-elle suffisante pour nous faire patienter encore cinq ans ? Non, clairement pas, il nous faudra notre dose avant. Si le groupe lit ces lignes, qu’il en prenne acte et se remette au boulot fissa !

The Midnight Ghost Train – Cypress Ave.

Après une très longue période d’absence sur nos écrans-radars, TMGT (pour les intimes dont nous pouvons nous targuer d’être), la créature de Steve Moss, fait son comeback avec son deuxième album sur Napalm. S’il s’est fait rare sur les planches depuis les ennuis de santé de son frontman, le trio a passablement communiqué avec ses suiveurs via les réseaux. Nul n’ignore donc que le chanteur-guitariste a troqué sa crinière et son air underground contre un look de jeune premier, que c’est un nouveau tourneur qui est en charge de les faire se balader dans nos contrées et que, l’album terminé, le bassiste – Mike – n’est plus embarqué dans cette aventure. Avec ce genre de signaux, même anodins, il était peu probable que nous allions avoir droit à une suite logique – ou une redite – de « Cold Was The Ground », leur dernière production sortie en 2015 qui reçut un accueil très positif.

On ne va pas se mentir : avec cette avenue, les Étasuniens nous emmènent sous d’autres horizons et c’est franchement très loin d’être mauvais. Ça, on s’y attendait quand-même la moindre vu l’affection que nous portons à cette fine équipe et certaines choses demeurent. Parmi celles-ci, on notera avec satisfaction que le sens du groove, les voix burinées par les excès desquels elle est revenue, ainsi que les riffs saturés lorgnant vers les influences dites sudistes répondent présent à ce rendez-vous pour mélomanes avertis.

Ce qui évolue avec cette nouvelle pièce, c’est principalement la voie plus mélancolique et intimiste que le groupe emprunte avec une légèreté ainsi qu’une fluidité impressionnantes. Ceux qui, parmi vous, suivent ces Ricains depuis longtemps se remémoreront avec délice les prémices de cette production qu’étaient « Tom’s Trip » sur leur deuxième long format « Buffalo » et plus globalement l’étonnante première trace que le groupe laissa en 2008 avec le fameux court « The Johnny Boy EP » sorti sur les réseaux indépendants. Allez donc vous repasser « Do You Feel » ou « Stranger » vous comprendrez que cette attirance pour le côté moins obscur de la force n’est pas en soi une nouveauté.

Forte d’une certaine dose de courage – ou mue par des ambitions suicidaires c’est selon – la formation nous propose un disque neuf à la fois déroutant et incroyablement prenant. Impossible de rester insensible à ces 51 minutes ! C’est simple : soit vous prenez cette chose, la refoutez ipso facto dans son emballage et la tirez loin, soit vous vous laissez porter par cette longue descente introspective en n’ayant de cesse que de presser sur repeat. Construite de manière à ne pas trop déstabiliser l’auditeur, cette production nous renvoie aux prémices du rock, lorsque les artistes élaboraient des prods pour que les mélomanes les écoutent en entier et à la suite (ça fait bizarre hein, bande de sales zappeurs !). Nous débutons donc avec quatre titres qui puent de dessous les aisselles et nous rappellent direct l’ambiance déployée live par TMGT : l’incroyable « Tonight » et son groove implacable, « Red Eyed Junkie Queen » qui fait l’objet de la première vidéo sortie pour cet album ainsi que « Glenn’s Promise » et « Bury Me Deep » qui sont des poutreries programmées en live. S’en suit une transition aux faux airs de champs de fraises pour toujours intitulée  « The Watchers Nest » qui nous propose carrément un subtil mélange d’émotions burnées et d’ingrédients propices au pelotage dans un cinoche drive-in.

Si nous avions pu être déconcertés par l’attirance du groupe pour cette grande dame qu’est Nina Simone, nous ne le sommes plus désormais en se passant le blues intimiste « Break My Love » qui entame la deuxième partie du disque. C’est acoustique et grailleux à la fois, ça sent le feu de camp, les haricots rouges et les topettes de Jack (voire la bière chaude) qui passent de mains-en-mains. C’est du blues originel et ça ne va pas plaire aux sectaires de la communauté stoner, mais putain que c’est bien foutu ! Toujours dans cette phase de la production, « Lemon Trees » fait office de pont apaisé avant un véritable ovni, mais cette espèce de balade molle du genou mérite tout de même de s’y attarder car sa puissante attaque finale renvoie au meilleur de ce que la bande de Steve nous livre depuis sa création. Ça passe ou ça casse avec « The Boogie down » qui voit débarquer Sonny Cheeba au micro ainsi que tout un tintamarre dispensé par une section cuivre ; je n’accroche pas et préfère exercer une pression légère sur skip afin d’attaquer le trio final.

Au sommaire de cette arrivée en douceur : trois titres, trois ambiances, trois fois plus de 5 minutes au compteur et trois réussites dans des styles fort différents. D’abord « Black Wave » qui s’égare, avec volupté, dans un registre très proche de l’acoustique où le leader de la formation est presque seul à la manœuvre ; la section rythmique assurant l’indispensable minimum permettant de ne pas se noyer dans une balade acoustique chiante à en crever, même si j’aurais apprécié de voir ce titre se conclure plus rapidement (franchement aucun intérêt de l’étirer en longueur ainsi). En dernière position pour les versions exemptes du titre bonus : « The Echo » qui conserve quelques séquelles de la tournée de ces garçons avec Greenleaf en proposant un groove mortel qui alterne phases propices au sommeil et grosse démonstration de guitare ; et merde que c’est efficace ! Tout a une fin, même les bonnes choses, et pour « Cypress Ave. », la fin c’est « I Can’t Let You Go » qui est estampillée bonus et qui demeure soft, mais avec ce qu’il faut de couilles pour ne pas être mièvre ; une juste combinaison de l’approche calme clairement privilégiée sur la fin de cette production et de l’approche scénique déployée à l’accoutumé par The Midnight Ghost Train.

Alors quoi ? On achète ou on n’achète pas ? On achète, mais on n’achète clairement pas un album de stoner ! On achète une pièce incohérente avec les livraisons du groupe du Kansas, mais incroyablement cohérente avec les premiers jalons posés originellement à Buffalo dans l’État de New York. On achète la rupture avec la facilité qui aurait été de commettre une imbécile répétition de « Cold Was the Ground ». On achète surtout si on est capable de s’enfiler presqu’une heure de musique qui n’est pas propice à se secouer les pellicules sur le col de sa veste à patches ; si tel n’est pas le cas : on n’achète pas, on ferme son claque-merde et on garde son pognon pour boire, se droguer ou acheter des plaques au rayon bourrin.

 

Point vinyle :

Une belle brochette de déclinaisons au programme pour cette en dehors des habituels rondelles argentées et versions insaisissables physiquement : 100 pièces vinyles dorées, 200 exemplaires clairs ainsi que l’usuel noir originel aux saveurs du temps jadis. Remuez vos arrière-trains flasques : il n’y en aura pas pour tout le monde..

Vibravoid – Wake Up Before You Die (Black Edition)

Sévissant de leur Allemagne natale depuis le début des années 2000 avec force assiduité, Vibravoid prône le rock psychédélique de papa. Pink Floyd avant toute autre chose, érigé comme groupe somme de la musique électrique. Une paternité qui bourgeonne en permanence dans leurs compos comme nous le rappelle très vite la formidable intégration de sonorités orientales de «Hole In My Shoe» ou «Raga Baya».

Là où Vibravoid se démarque du tout venant, c’est de par leur maîtrise évidente des règles évoluant dans le carcan initié par leurs pairs. Plus clairement, certains morceaux apparaîtraient facilement comme des classiques originaux retrouvés. Néanmoins, avec une oreille quelque peu attentive on décèlera ici où là des influences plus tardives, qui enrichissent un peu plus un album bien complet.

Enfin, si le ton est globalement gai, c’est dans les quelques ruptures mélancoliques, et en particulier les derniers morceaux de chaque face, que l’album révèle son envergure, sa justesse et donc sa pertinence. Et maintenant il ne vous reste plus qu’à dépenser un peu d’énergie pour aller fouiller avec plaisir leur large discographie.

 

Point Vinyle :

Cette “Black Edition” de leur album sorti en 2016 est disponible uniquement au format vinyle noir, avec un nouvel artwork ainsi que, tenez vous bien, de vraies graines pour plantez de vraies fleurs et une pyramide psychédélique pour apportez un peu d’amour en ce monde.

Wounded Giant – Vae Victis

Et si les trios sauvaient une bonne fois pour toute le rock dur de toute idée absurde de sophistication ? Et pourquoi pas. Dans cette configuration minimale, où chaque instrument capte le maximum du spectre qui lui est imparti, le rock, le stoner, le doom, ou peu importe comment on l’appelle se joue des affres de l’intellectualisation et demeure tel qu’on l’attend : brutal et séminal. Ce concept semble t’il, Wounded Giant l’a bien intégré. Bobby James, Alex Bytnar et Dylan A. Rogers, trois rejetons de la cité perdue du grunge, font clairement dans le rock qui tape fort, sans fioriture. Depuis Lightning Medicine, leur premier et hautement recommandable autoproduit publié en 2013, rien ne semble pouvoir les faire dévier de leur route, celle qui consiste à faire s’entrechoquer les corps et tournoyer les nuques. Dans un style sauvage, que l’on peut aisément déclarer sous l’influence d’High On Fire, Wounded Giant croise le riff, la fuzz et le saint patern. Repéré par STB Records, le trio de Seattle partage un split avec Goya, autre enfant du label, en 2015, avant de publier son second et attendu disque en 2017.

Produit par Billy Anderson, que l’on ne fera pas l’affront de présenter, Vae Victis sonne puissant, et plus que tout il sonne juste. Dès « Vae Victis », morceau d’ouverture aux 9 minutes trente de pur heavy doom, le ton est donné. Le trio n’a pas perdu une seule seconde de sa verve et fait toujours la part belle aux mid-tempi pesants et aux envolées de guitares sauvages, lacérées de fuzz. Fait rare dans un style souvent loin des préoccupations de son temps – derrière la pochette représentant Rasputine (une pensée à Type O Negative) au milieu de ruines envahies par les champignons – Wounded Giant déroule un propos teinté de prérogatives sociales (« Scum Of The Earth », « Green Scar », et même le morceau titre, s’ouvrant sur la phrase « I Love Corruption »). Côté musique, outre High On Fire et Sleep, deux références sonores pour lesquelles le travail avec Billy Anderson sert de lien heavydent, on pense à Zoroaster un peu, aux Melvins, bien sûr, Seattle oblige. Mais on se rappelle surtout à quel point Lightning Medicine, le premier album de Wounded Giant était marquant, appréciant alors à sa juste valeur ce second effort, produit de l’efficacité d’un trio dont on n’a pas fini d’entendre parler.

Veni, Vidi, Vici.

 

Point Vinyle :

Outre les 15 copies du Test Press, introuvables ou hors de prix, STB Records propose ses trois versions habituelles pour son premier pressage :

  • 100 Die Hard copies : tricolores, avec splatter et housse sur la pochette, numérotés.
  • 150 Obi Séries : clear, avec gouttes blanches et splatter rouge et jaune. Numérotés sur un insert.
  • 250 Not so Standard Edition : rouge et blanche, plus classique, cette édition est bien sûr la plus aisée à trouver.

Dendrites – Dendrites

La Grèce nouvel eldorado du stoner ? Possible. Entre les festivals qui se montent là bas, trouvant leur place au milieu des DesertFest d’avril, et les quelques formations qui ont traversé les frontières (Nightstalkers, Planet Of Zeus, 1000 Mods ou Tuber par exemple), le grec se déguste désormais sauce fuzzée. Est-ce le soleil, l’aridité des paysage, ou simplement, comme pour le Pologne, la Russie et de nombreux autres pays, la mondialisation du rock par internet, reste que la révolution musicale grecque s’est amorcée. Dans cette tumultueuse avalanche de nouveaux noms, retenez donc Dendrites, trio venu de Volos, cité portuaire qui n’aura finalement pas beaucoup fait parler d’elle, sauf peut-être pour être la ville de naissance de Vangelis. Mais point de clavier ni d’élucubrations prog chez nos trois gaillards, mais bien un heavy rock aux inflexions southern qui ne sont pas sans rappeler Down, Corrosion of Conformity voire KoRn par moment (« How Many Times »). Leur premier EP, éponyme contient 10 titres et, au milieu de quelques approximations et morceaux dispensables, se cachent quelques discrètes raisons de croire en l’avenir du trio. Citons ici « Breath » ou « Devilshead ».

Nous ne saurons que fortement leur conseiller de s’affranchir de leurs trop évidentes influences et d’abandonner le chant clair au plus vite. Gardons tout de même un œil à demi ouvert sur la formation, sait-on jamais.

Pour écouter l’album : https://dendritesband.bandcamp.com/releases

Electric Jaguar Baby – Moonshiner EP

Les parisiens d’Electric Jaguar Baby en sont rendus au rythme honorable de quasiment un EP par année de carrière. Bon, sachant que le duo ne s’est formé qu’en 2015, on relativise un peu, même si du coup, l’écoute des deux EP d’affilée donne une idée de l’évolution du groupe.

Electric Jaguar Baby évolue en duo, donc, guitare – batterie comme on se l’imagine, ce qui comme souvent propose une approche musicale un peu différente, voire – osons – originale. C’est plutôt le cas ici, avec une bande son saturée, épaisse et riche en fuzz, mais qui s’incarne sur une trame mélodique qui ratisse très, très large : Frank et Antonio développent un genre musical intéressant, fait évidemment de trames stoner, avec des résurgences rythmiques très QOTSA, mais surtout, et c’est plus original, des plans garage et sonorités presque noise parfois, qui rappelleront les grandes heures des White Stripes, voire même des plans très Cramps, en version pied au plancher. Bon, tout ça en seulement trois titres, ça fait quand même pas mal, surtout que les trois morceaux sont assez homogènes. Avantage : une vraie cohérence “stylistique” et une carte de visite qui annonce la couleur en terme d’énergie live, qu’on attend de constater de visu pour confirmer. Crainte : que sur une plus grande quantité de compos (osons le mot : un album) l’on ne se lasse un peu. Espérons que le groupe saura creuser un peu plus encore ce sillon en trouvant les leviers créatifs pour composer des titres accrocheurs sans se perdre en route ou ratisser plus large encore (c’est un piège à éviter). Très encourageant en tout cas.

Monkey 3 – Live At Freak Valley

Heureuse initiative que celle-ci : proposer l’intégralité du set que les Helvètes ont délivré lors de l’édition 2015 du festival allemand. Ce genre chose de bonne chose, en vogue ces dernières années sur les festivals européens (Roadburn et Freak Valley en tête), est une véritable bénédiction pour les mélomanes que nous sommes et, avant même d’avoir entendu la moindre note, j’aurai volontiers mis en jeu mon service trois pièce qu’il s’agirait d’une production énorme. Heureusement pour moi, c’est clairement le cas !

Mon traditionnel acolyte et moi-même vous avions déjà rendu compte de la performance de nos amis et vous pouvez sans autre aller jeter un coup d’œil par ici : https://desert-rock.com/dr/chrolive/freak-valley-jour-2-orchid-monkey-3-horisont-5-mai-2015-netphen-allemagne.html pour vous faire une idée de notre ressenti quelques jours après ce show car : oui, nous y étions ! A titre perso, ça fait toujours monstre plaiz (comme on dit de nos jours) de pouvoir acquérir le témoignage d’un concert qui nous a plu autrement que via un bootleg tout pourri que nous sommes les seuls à apprécier durant une écoute en plénum. Autre réjouissance : c’est l’artwork originel de ce show qui a été conservé pour servir d’écrin à ces deux galettes et c’est le fait de notre pote Jo.

Ces considérations d’ordre non musicales passées, nous pouvons nous immerger dans ces 60 minutes de psychédélisme instrumental qui débutent par l’habituel introduction du speaker du festoche teuton annonçant à ‘ses amis’ le groupe du joli pays qu’est la Suisse (si jamais vous l’ignoriez). Ce préliminaire passé, nous entamons l’ascension de ce set qui se déploie en intensité au fur et à mesure que le temps s’écoule. C’est « Last Gamuzao » qui entame les hostilités, solidarisé sur la face A à « Pintao » que nous avions filmé pour notre plus grand bonheur et que vous pouvez aller mater par ici https://www.youtube.com/watch?v=MU90JnrgS0E pour augmenter les vues scandaleusement basses de cette vidéo. Après avoir retourné la plaque sur la platine, on découvre un deuxième extrait de la première production du groupe suisse : « Bimbo ». Ces deux extraits à eux seuls illustrent la spécificité de ce témoignage énorme (donc carrément indispensable) qui relate une performance durant laquelle le groupe a misé sur la puissance des titres qui les ont fait sortir de l’anonymat et devenir clairement un pionnier du genre, avec Colour Haze ou 35007 entre autres, alors que la plupart des membres des formations en vogue à l’heure actuelle jouaient encore avec leurs excréments.

La face C de ce joyau pour mélomane averti est intégralement consacrée à la masterpiece du quatuor : « 39 Laps ». C’est « Jack » et « Driver » qui s’enchaînent pour presque 17 minutes de bonheur fonctionnant comme un bain de jouvence pour les quidams qui ont eu la joie – ou la chance – d’assister aux prestations d’antan du groupe alors qu’il sortait leur incroyable deuxième effort. Cette seconde partie du disque déroule, comme la première, la maîtrise du quatuor qui est foutrement bien en place avec une mention particulière à la section rythmique qui envoie du lourd. Elle permet aussi un petit lifting aux compositions de Monkey, sans toutefois les altérer, avec quelques captations du ressenti du public qui donne à ce type de productions le petit plus plaisant des albums live tant appréciés dans toutes les catégories de la planète rock.

L’ultime face de ce live au Freak Valley est constituée du deuxième extrait de « The 5th Sun » qui était alors leur dernière sortie ainsi que d’une furie psychédélique habituelle. Sans surprise, c’est le single « Birth Of Venus » qui représente ce quatrième opus et qui constitue la dernière ligne droite avant le final en apothéose de ce show. Pour clore leur concert, les Suisses ont opté pour le seul morceau du fameux « Beyond The Black Sky » : « Through The Desert » qui est un grand classique des conclusions de set de cette sympathique équipe. Même éprouvée, cette formule – qui se décline sur plus de dix minutes – demeure incroyablement efficace. Elle fait office de sommet pour une montée en puissance de soixante minutes avec un énorme boulevard laissé libre pour que les guitares et les claviers s’expriment. Les bandes interlopes balancées durant cet exercice fonctionnent comme à leur habitude et l’ovation du public qui est retranscrite dans le sillon à son terme – et au terme de cet effort – prouve, s’il le fallait, que c’est un show de toute grande classe qui a été proposé au public du Freak Valley ce jour-là.

Les amateurs de cette formation ne rechigneront donc pas à délier leur bourse pour procéder à l’acquisition de cette trace – indispensable à leur discothèque – et les néophytes pourront découvrir les trésors du temps jadis que Monkey 3 balançait sur scène (et que j’aimerai bien entendre plus souvent si jamais ils me lisent). Un futur grand classique de toutes collections de vinyle orientées stoner est donc mis en circulation et il intéressera pas mal de quidams au-delà du cercle contraint des spectateurs ayant assisté à ce set d’anthologie.

Point vinyle :

Les fans du quatuor aiment bien l’odeur du napalm au petit matin et c’est leur tirelire qui prendra cher à nouveau. La chose est déclinée en 4 versions : un double (agent) orange tiré à 190 exemplaires commercialisé lors de l’édition 2017 du Freak Valley, un double bleu ainsi qu’une double tournée de rouge (qui tache) limités à 100 pièces disponibles via Napalm Records et finalement le duo noir traditionnel. Toute ces jolies pièces, futiles pour les uns et indispensables pour les garçons comme moi, sont toutefois dépourvue du lien permettant de télécharger le son afin de l’emporter avec soi dans son téléphone intelligent ; c’est dommage, mais les plateformes de téléchargement légal comblent ce manque.

Sasquatch – Maneuvers

Oyez, oyez, le Sasquatch vient de nouveau d’être repéré ! Nous ne parlons bien évidemment pas ici du légendaire homme-singe mais du trio californien, pourvoyeur de fuzz depuis maintenant plus de 13 ans, qui nous revient avec un cinquième album.

Premier changement : à l’instar d’un Led Zeppelin, le groupe abandonne l’incrémentation en guise de nom d’album. Exit donc le V ou le 5 : place à Maneuvers.

Deuxième changement : bye bye Rick Ferrante, batteur originel du combo. Et place à Craig Riggs, plus connu pour ses exploits vocaux au sein de Roadsaw que pour frapper des fûts ou des cymbales…

Troisième changement : fini Small Stone, label renommé et connu de tout stonerhead qui se respecte. C’est chez Mad Oak Records que sort ce cinquième opus. Mad Oak, label du Massachussetts lié au studio du même nom et appartenant à… Craig Riggs.

C’est donc un peu l’heure des grandes manœuvres (OK, je sors) pour un groupe crédité d’une solide réputation underground mais toujours resté un brin méconnu dans nos contrées (la faute à un manque cruel de tournées de ce côté-ci de l’Atlantique).

Le tonitruant « Rational Woman », qui ouvre ce Maneuvers, rassure immédiatement puisque, malgré tous les changements, Sasquatch conserve toujours un sens aiguisé du riff et déborde toujours autant de fuzz. Sans prétention, le trio enquille les bûches. Qu’ils soient baignés de fuzz (« Destroyer »), plus orientés hard rock  (« Bringing me Down»), ou agrémentés d’un Hammond (« Just Couldn’t Stand the weather »), chacun des huit titres de cet album (je ne compte pas « Lude » et sa poignée de secondes) démontre que les californiens sont de réelles pointures et mériteraient un succès plus franc.

D’autant que ce Maneuvers, contrairement à ses prédécesseurs, sort volontiers des sentiers “sasquatchiens” traditionnels pour s’aventurer vers des contrées un peu plus mélodiques, voire bluesy. « Just Couldn’t Stand The Weather » et « Drown All The Evidence », les deux titres “phares” de cet opus (et véritable colonne vertébrale du skeud) démontrent que Sasquatch parvient à se renouveler, à muter, à séduire, tout en restant fidèle au son Sasquatch tel que défini par le premier album du groupe. Le trio élargit donc son horizon, le même que tient en point de mire le pilote qui orne la pochette de l’abum.

L’air de rien, Sasquatch est au sommet de son art et accouche d’un album parfait… ou presque : la durée inférieure à 40 minutes laisse un arrière goût de trop peu.

Arcadea

Etrange projet que ce Arcadea monté par Brann Dailor (Mastodon), Core Atoms (Zruda) et Raheem Amlani (Scarab). Associer le chant et la capacité de frappe colossale de Brann à des synthétiseurs des 80’s, uniquement. Ou comment surprendre tout en humant habilement l’air du temps.

Relapse ne s’y trompe d’ailleurs pas en évoquant Perturbator dans leur accroche. Une part de la synth-wave/dark-synth perce en effet un peu plus chaque jour les affiches des gros festivals pour barbus, les deux mondes se gorgeant des mêmes influences. Arcadea s’intercale donc dans un nouvel espace aux frontières brouillées.

Cependant le groupe ne nous trompe pas sur ce qui fait « Arcadea ». Les synthés remplacent certes les guitares mais finalement l’inverse pourrait s’appliquer sans que l’on perde les intentions. La résultante d’une utilisation frontale des synthés au détriment de leur potentiel cinématographique. Les membres d’Arcadea font ce qu’ils savent très bien faire et ce qui s’apparente d’abord à un délire se retrouve finalement plus balisé que prévu. On change les moyens mais pas la fin en somme.

Mais là où le groupe réussi son pari, c’est que passé l’effet de surprise, on reste, emporté par le souffle d’énergie indéniable des compositions. De vraies idées se dégagent de ce qui n’est pas un Mastodon sous perfusion synthétique. Et étrangement, la voix de Brann qui est, pour moi, inécoutable sur un Mastodon est parfaitement audible ici.

Une possibilité de parfait mélange de deux mondes soutenus par une production inattaquable. Un immanquable si tant est que l’absence de cordes ne vous écorche pas.

 

Mammoth Mammoth – Mount The Mountain

Le temps passe, mais certaines choses ne changent pas. Des valeurs sûres… Troisième album chez Napalm Records pour nos quatre australiens, et le temps ne semble pas avoir de prise sur leur heavy rock fuzzé aux hormones. Car les bonhommes maîtrisent désormais à la perfection leur recette, où ils mélangent avec talent des éléments issus de AC/DC (bon sang ne saurait mentir, ce sens du riff qui groove et de cette rythmique qui fait taper du pied n’est pas tombé du ciel…), Motörhead, Valient Thorr, Rocket From The Crypt, Nashville Pussy, etc… Un petit enrobage fuzzy sur tout ça, et quelques soupçons de soli devraient finir de convaincre les plus récalcitrants.

On orientera ces derniers sur quelques morceaux de choix autour de l’os, par exemple “Sleepwalker”, “Wild and Dead”, “Cold Liquor” ou le frénétique “Kickin’ My Dog” que l’on croirait composé par le meilleur des frangins Young, pour mieux déguster le reste du plat ensuite… et en redemander ! Seule la très gratuite reprise de Kylie Minogue qui vient en bonus apparaît dispensable… Elle permet toutefois d’aller taquiner la jauge des 45 minutes, on ne va pas cracher dessus non plus.

Comme le bon vin, un bon Mammoth Mammoth est un investissement sûr, une valeur refuge dont le (bon) goût ne se dément pas avec les années. Si jamais ils étaient un chouilla plus prétentieux et hautains, nos musicos de là bas down under pourraient probablement prétendre à une belle position dans les top albums de l’année en cours ; mais les gars préfèrent violer les tympans et casser les tibias – une démarche qui les honore.

The Sword – Greetings from… (live)

En cette ère du numérique, il est bien rare de recevoir des CD promo « physiques ». Razor & Tie se rappelle à notre bon souvenir avec ce premier véritable live du combo texan : Greetings From...

Premier constat : The Sword fait la part belle à son(ses) dernier(s) opus en date (le High (Low) Country) en délaissant ses deux premiers albums (1 seul titre pour chacun des deux brûlots du groupe) et en ignorant totalement le pas si vieux Apocryphon. Si la démarche scénique ressemble à celle d’un Clutch (qui blinde ses setlists avec les titres de son dernier album en date), elle a de quoi déstabiliser car nous étions en droit d’attendre plus de cette première retransciption live sur disque. Quid des bûches que sont « Barael’s Blade », « Freya » ou encore « How Heavy This Axe » ?

Fort heureusement, la qualité « sonore » est là. La voix de J.D est limpidement fidèle à elle même, tandis que les riffs de Kyle Shutt font honneur au nom du groupe en tranchant tout ce qui passe à portée de main. Ainsi, les morceaux survivants de l’ère Trivett Wingo (« Maiden, Mother & Crone », « The Horned Goddess ») font le job. Oui, mais…

Deuxième constat, pour ceux qui ont eu la chance de voir le groupe en concert au début de sa carrière, il manque à ce Greetings From… la puissance qui caractérisait les sets des texans et réussissait à électriser la foule plus vite que ne le ferait une ampoule avec Claude François. Le mix faiblard  de ce skeud ne rend aucunement justice à « Tres Brujas » par exemple. Niveau férocité, ça tranche donc timidement et tient plus du couteau de cuisine que de l’épée de gladiateur. Quant à cette « foule » : on ne l’entend guère. Les quelques clameurs perçues ça et là laissent à penser que le groupe est soit un cover-band jouant dans les bars les plus reclus de la planète, soit juste mou-du-genou.

Troisième et dernier constat, et non des moindres, avec 42 minutes et 10 secondes au compteur, la tentation est grande de considérer ce premier témoignage live officiel comme un grand foutage de gueule. Avis plus que mitigé donc pour le petit dernier des texans qui comblera difficilement les nostalgiques de l’ère pré-Apocryphon. A n’acheter qu’en cas d’absolue nécessité ou si vous êtes convaincu que la carrière de The Sword démarre en 2015.

Captain Crimson – Remind

On n’est pas encore prêt à lâcher l’affaire Small Stone Records… mais on n’est quand même pas loin de penser que ce n’est plus vraiment le même label que celui qui nous apporta tant de bonheur sonore il y a une bonne décennie de ça. Non pas que Captain Crimson soit nul (loin de là) mais à quel titre figurent-ils sur le label US, à la place de tant d’autres productions au moins aussi méritantes ? Mystère.

Du coup on va pas en faire un roman : Captain Crimson est un (relativement) jeune groupe suédois, né sur les fastes terres qui ont engendré dans leur temps d’illustres sommités musicales comme Truckfighters, Blues Pills et Graveyard (cherchez l’horreur… euh l’erreur). Les bonhommes s’y entendent dès lors qu’il s’agit de réciter son vintage rock customisé. Clairement, ça joue. Mais tout ceci est d’un policé, d’un propret… Ca sonne bien, c’est bien produit, bien propre derrière les oreilles, rien qui dépasse… Une exécution sans faille, et – pire – une inspiration remarquable sont pourtant les maîtres mots de cette galette, qui crache quelques superbes compos, imparables et admirables en tant que telles. On pense à “Ghost Town”, impeccable, ou encore le groovy “Senseless Mind”, entre autres, ainsi que quelques mid-tempo ou balades qui baignent dans le sirupeux le plus efficace…

Dans le genre (gros heavy rock connoté 70s, chargé en soli et vocaux haut de gamme), Captain Crimson est excellent, et mérite même objectivement de faire parler d’eux un peu plus dans cette mouvance qui met en avant des groupes moins méritants et moins intéressants. C’est un fait. Toutefois, est-ce qu’ils proposent quelque chose d’assez remarquable pour laisser une trace mémorielle ou vinylique pérenne ? A partir du moment où la question se pose, la réponse est malheureusement un peu évidente…

Elder – Reflections of a Floating World

Et si Lore n’avait été qu’un marchepied au véritable but d’Elder ? Si le précédent effort du trio (devenu quintet sur ce nouvel opus) n’était finalement qu’une ébauche de ses véritables intentions artistiques ? Souvenez-vous. Elder y faisait du Elder mais tâchait, un peu maladroitement, d’insuffler plus de progression, plus de respiration à ses enfilades de notes et ses circonvolutions rythmiques. On ressortait de l’écoute sur une impression mitigée, sur le sentiment que le groupe n’avait pas réussi à exprimer véritablement son propos, que cette tentative se perdait en exercice un peu gauche de provoquer le contrepoint.

Un essai finalement salutaire car avec « Reflections of a Floating World », Elder place la barre très haute et ne semble plus écrasé par ses ambitions. A l’image de l’artwork, l’opus tumultueux et acéré ne l’est que par la grâce de sa partie immergée, monde silencieux, profond et réfléchi. Elder ne balance ni plus ni moins qu’un merveilleux album de rock progressif. En jouant du clavier, en alternant véritablement les ambiances au sein de ses morceaux, en n’ayant plus peur d’épurer considérablement ses idées, de remiser la guitare, Elder ne se ré-invente pas mais grandit, devient plus mature et explose complètement son champs d’expression.

Avant même d’être surpris par les arrangements, on se retrouve face à un Nick DiSalvo affirmant enfin son chant. Précis, puissant, clair dans ses intentions, le leader maitrise enfin son sujet vocal là où l’exercice laissait à désirer sur les précédents albums. Nous voilà donc guidés par une voix sûre d’elle au milieu de compositions fleurant bon l’esprit d’aventure, d’expérimentations, provoquant l’écoute et son auditeur à chaque mesure. L’excitation du groupe est palpable, l’on sent les musiciens vraiment à l’aise dans cette nouvelle mouture où l’inventivité côtoie une technique jamais rassasiée et toujours juste. C’est à la richesse d’un King Crimson à laquelle on pense, c’est à toute l’intelligence du courant progressif que ce nouvel album fait référence. N’ayant plus peur de se reposer pour mieux exploser sa grammaire, le groupe se fend même d’un ovni de 9 minutes intitulé « Sontag ». Répétitif, limpide, d’une progression intense, le groupe tape avec ce titre dans un désir de transe et d’immersion qui tranche intensément avec son style habituel. Pourtant différent, le morceau s’intègre parfaitement à la track-list de l’album. Cohérence, maturité, une fois de plus.

L’album ne souffre en aucun cas sur la durée, passant même l’épreuve de la multi-écoute avec brio. On découvre à chaque fois des détails, des sons qui font de son architecture un travail solide et intelligent. Une production passionnante et passionnée, d’une cohérence solide à tous les échelons. De la composition à l’interprétation en passant par la réalisation, tout concourt à faire de ce nouvel effort un objet fait pour s’inscrire dans la durée.

Vous l’aurez compris, on tient avec « Reflections of a Floating World » une pièce maîtresse de la discographie de Elder. Peu importe où les gonzes iront ensuite, dans quelle direction se porteront leurs envies artistiques. Nous sommes face à une œuvre brillante, riche, intelligente, sincère et folle. Incroyable quand on pense à la moyenne d’âge des instrumentistes. Peu importe donc ce que deviendra Elder car ici et maintenant, il est immense.

Se connecter