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Palm Desert n’est pas un groupe de noobs de l’année. La formation polonaise à quatre têtes ponce son stoner depuis 2009 et a revêtu un patronyme qui dit tout de ses intentions. Chez Desert-Rock.com, on avait eu le chic de vous parler du groupe quelque part autour de 2015, et voilà qu’on se décide à remettre une oreille sur eux quelque onze ans plus tard. Ça ne nous rajeunit pas et ça démontre aussi que les hasards de la promo font parfois mal les choses : bon nombre de groupes échappent à notre vigilance pourtant constante. À notre décharge, Ray Of The Gold And Grays est le premier véritable LP du groupe depuis que nous vous en avions parlé (le précédent étant déjà une réédition). Toute honte bue, nous allons donc réparer le demi-affront de ce long silence par quelques mots bien sentis.
On peut dire que Palm Desert vit sur ses acquis, avec une production aussi ténue que la sienne. Ajoutons à cela qu’il n’y aura pas grand-chose à dire de ce Ray Of The Gold And Grays. Les huit titres qui composent ces 45 minutes d’écoute sont faits d’un pur stoner : un son massif, fort bien mixé, nimbé d’une absence quasi totale d’originalité. N’y voyez cependant pas un défaut, mais bien une qualité.
Palm Desert continue, par sa musique, de faire vivre l’esprit d’une époque. À l’écoute de “Black Hurricane”, “Son Of A Wind And Dust” ou de la plus calme “Lightriders”, on perçoit l’usure du vent charriant les milliers de particules laissées par les groupes stoner nés depuis les années 80, provoquant autant de rayures sur le verre dépoli de ce style musical. On ressent la vibration mal couverte d’un groupe électrogène crachant ses watts dans une nuit éclairée par les projecteurs du désert de Mojave. Objectivement, Palm Desert fait le stoner comme on l’aime, et il serait vain de citer ici les influences d’un groupe qui les a toutes digérées.
Ray Of The Gold And Grays a ceci d’attachant qu’il est parfaitement produit et que chacun des quatre musiciens (cinq en réalité si l’on tient compte des arrangements de studio) est parfaitement à son affaire : personne ne cannibalise la partition de son voisin. Il faudra certes passer l’approche discutable de l’artwork pour aller profiter du vrombissement de l’excellent “At The Age Of Time”.
Palm Desert avec Ray Of The Gold And Grays tient un album qui ne fera peut-être pas date, faute d’un vrai banger ou deux dans sa tracklist. Pour autant, il apporte plus de plaisir qu’un bon paquet de ses congénères et donne à penser que le monde serait tellement plus doux avec quelques albums de cet acabit régulièrement. Palm Desert mérite mieux qu’un LP par décennie; souhaitons pouvoir les écouter à nouveau au sommet de leur art dans un délai un peu plus modeste.

Devenu franchement prolifique ces dernières années, Wino enchaîne les projets et les tournées, autour de la seconde vie de The Obsessed en particulier. Il nous propose ici un nouveau projet, sous la forme d’un trio dans lequel il assure les guitares, avec un certain Oakley Munson à la batterie et… son épouse, ici sous le pseudo de SharLee LuckyFree, au chant et à la basse ! (cette dernière fait valoir sa participation au groupe Moth, probablement une formation très underground car les groupes du nom de « Moth » les plus connus ne la mentionnent pas) Népotisme ? Modeste projet à vocation personnelle qui s’est finalement retrouvé sur un pressage vinyl via un label bienveillant ? Un peu de tout ça sans doute.
Musicalement, la formation propose un heavy rock stoner aux relents stoner-doom, qui peut emprunter autant à The Obsessed qu’à Spirit Caravan, pour faire le lien avec des projets de Wino. On y trouvera quelques petites originalités toutefois, à l’image de ces petits arrangements quasi orientaux sur la chanson « Ritual Arcana » (le gong, la ligne de guitare en harmonie…), ces plans hard rock, ces soli aux abondants recours à la Wah-wah (« Wake the Goddess »…). Le chant de SharLee distingue parfaitement Ritual Arcana de toutes les formations susmentionnées, toutefois : même si elle ne peut pas se prévaloir d’une technique vocale remarquable, ses lignes de chant mélodiques un peu nonchalantes servent assez bien le propos du trio, appuyant bien les riffs et les lignes mélodiques des compos.
Les compos, parlons-en : 10 titres, 37 minutes, on est sur un album de chansons, pas de jam session, pas de riff doomy qui tourne en boucle pendant des heures… Un riff, couplet-refrain / couplet-refrain / un petit solo et l’affaire est faite. Dans ce cadre, Wino en « homme de l’ombre » cantonné à la 6-cordes est quand même sur tous les fronts : rythmiques, leads, soli… son jeu est omniprésent. Les chansons sont simples et reposent sur des riffs paradoxalement très basiques, mais aussi très efficaces (non, ça ne va pas tout le temps de pair).
Ce premier album de Ritual Arcana, si l’on pouvait en attendre le pire, s’avère loin d’être déshonorant, proposant une poignée de compos sympathiques, et des moments qui donneront la banane à tout Wino-addict (ne l’est-on pas tous un peu ?). Après un paquet d’écoutes, les titres laissent quand même un peu l’impression d’être très interchangeables… mais les bases sont intéressantes, et s’il ne suscite pas non plus un enthousiasme délirant, ce premier disque procure son petit lot de « moments-plaisirs », sans prétention.

New Mexican Doom Cult : l’étiquette est accrocheuse pour un groupe venu du froid (de Suède, en l’occurrence). Ce quartette de stoner doom (on nage en plein suspens !) avait eu le tort de passer sous nos radars lors de sa précédente production de 2023. Pour autant, le groupe n’aura pas échappé à Majestic Mountain Records, qui le signe pour son nouvel album Ziggurat. Allons sans plus attendre voir à quelles divinités doom le groupe rend son culte.
Stoner doom : c’est bien le qualificatif qui introduit la plaque avec “The Church of Starry Wisdom”, qui nous envoie direct dans les cordes massives et cinglantes. Qu’elles soient six ou quatre, elles ne présagent que de peu de répit. Côté chant, pour qui n’a pas encore fait la connaissance du frontman multi-instrumentiste et vocaliste Nils Ahnland, on est cueilli par une voix aigre et nasillarde qui fleure bon la belle époque du doom. Pour autant, Ziggurat n’est pas un album daté. Certes, les soli sont ponctuellement grandiloquents, mais jamais lourdingues ; les modulations vocales passent du sombre au lumineux sans jamais s’enfermer dans une direction unique au sein d’une même piste.
On retrouve pas mal de loops et de samples intégrés aux titres de l’album, ce qui apporte un je-ne-sais-quoi de psychédélique, quitte cependant à sombrer dans l’approximatif lors de la tentative de clôture de “Metatron” au piano et à la voix, avant de repartir sur une explosion rythmique digne des moments les plus kitsch de Monster Magnet. Celle-ci débouche par ailleurs sur l’intro de “Cloudrider”, qui paie un lourd tribut à Pentagram (puisqu’on parle de kitsch), tout comme sa voisine “Return to Babylon”. Cette piste devient bancale, notamment à cause d’un pont où les chœurs prennent le dessus sur une structure guitare et rythmique pourtant solide. Dommage, car le morceau en devient indigeste alors que sa colonne vertébrale était loin d’être dégueulasse.
Portons cependant au crédit de l’album les parties de chant les plus agressives de “Metatron” (encore elle), la lancinance du riff maître sur “Return to Babylon” (bis) ou encore l’élégance de la conclusion “I Stand Alone”. Ce dernier titre est d’ailleurs des plus notables, jouant avec les canons du doom tout en laissant transpirer une légèreté assez rafraîchissante. Et puisqu’on en est à louer l’originalité de Ziggurat, un retour sur “Sungod” s’impose. Cette piste, entre mystique et ferveur psychédélique, est une respiration parfaite dans l’album; on ne regrettera que son positionnement en queue de peloton, au sein d’une série de titres servant chacun le storytelling de l’œuvre.
Ziggurat est un album qui, malgré quelques points de déséquilibre, tend à convaincre l’auditeur. Derrière le nom rigolard de New Mexican Doom Cult se cache une formation mouvante mais éprise de sérieux, dont on espère retrouver les compositions un peu plus souvent que tous les trois ans et surtout que l’on aimerait vraiment croiser en salle pour se faire un avis plus pointu.

Bentrees est un duo de stoner italien (restez, restez, ne partez pas !) comme il en existe, sur le papier, de nombreux autres. Dès lors, qu’est-ce qui fait que l’on vous propose de parler d’eux ? Originaire de Sardaigne (terre de naissance du Duna Jam entre autres), le groupe propose aujourd’hui son troisième album, le second chez les très bons Argonauta records.
Leur formule musicale, fondamentalement, n’a pas trop changé : on est sur un stoner de construction et d’intention assez classiques, mais c’est la mise en son en particulier qui distingue dans un premier temps Bentrees. Premièrement, la formule duo, évidemment, apporte une approche plus simple de la production. Guitare et batterie, sans artifice, on prend tout direct en pleine face : toutes les notes sont là, dans nos oreilles, pas de « multi-couches » laissant présumer d’une production complexe. Bon, on relativise un tout petit peu : il y a souvent deux lignes de guitare, en particulier sur les plans lead / soli – à voir comment ça passe en live.
Même si ce format instrumental guitare-batterie n’est pas inédit, on note en particulier dans le travail de Riccardo Podda à la guitare un recours à des sonorités et des harmonies vraiment atypiques. La fuzz graisseuse est évidemment une part importante de ses choix d’effets (le gros refrain de « The Sea » ou celui de « Alienated »), mais son écriture repose sur des choix d’accords assez originaux souvent, que l’on n’est pas forcément habitué à entendre, tout simplement : voir en particulier le presque-couplet de « Silver Veins », aux frontières du dissonant, le break harmonique sur « Away », la première partie du solo sur « The Sky Never Dies »… Si, comme nous, vos oreilles sont un peu formatées, ces choix réveilleront un peu votre attention.
Plus généralement, le travail d’écriture de Bentrees est intéressant, rendant chaque titre vite infectieux. Sans révolutionner le paysage musical, la petite formation trace et conforte sa propre voie, et propose quelque chose qui, s’il n’est pas inédit, apporte un léger vent de fraîcheur à un style par nature un peu conformisme. Mais ne nous emballons pas, le groupe reste dans un stoner rock psych de bon niveau mais néanmoins classique en termes de style. Un disque qui se démarque un peu, c’est plus que ce que l’on pouvait espérer – et quand en plus il est bien écrit, on recommande.

10 Slip est un jeune trio basé à Sydney, pas le Sydney des kangourous mais celui dans la froide île canadienne de Cap Breton. Alors 10 Slip aurait forgé sa musique dans les longs hivers pour en sortir un doom puissant et imposant ?! Encore raté ! C’est plus dans le heavy au groove bien bluesy et le stoner teinté de psychédélisme qu’opère le groupe, à quelques surprises près… Après un premier EP sorti en 2023, Blackbeer’d, 10 Slip met dans nos oreilles ce premier album Tense Slip qui s’avère être bien plus que sympathique (pourquoi mettre autant de temps à en parler vous me direz ? Très bonne question … mais l’important est d’en parler !)
10 Slip démarre ce premier album comme il démarrerait un concert, une amorce de batterie et hop ça part direct sur un riff tout beau tout rond et une ambiance heavy blues qui séduira tout fan d’All them Witches ou de Child. Bienvenue dans le monde musical accueillant et chaud des canadiens ! Difficile de ne pas succomber dès ce “Dead Ain’t Gonna Cry” accrocheur puis avec “Cult” et son riff de refrain fédérateur. S’il reste des coriaces, pas de crainte l’enchaînement “10 Split” / “The Wall” finira de vous mettre d’accord avec les autres.
Car si les deux premiers titres se concentrent sur l’aspect stoner bluesy pour nous introduire doucement dans l’univers de 10 Split, le duo “10 Split” / “The Wall” nous plonge dans le délire à 100% en introduisant d’abord sur le titre éponyme une lenteur collante, comme si nous étions à vagabonder dans le désert, contrebalancé par une seconde partie aux accents punk avec des riffs plus acérés et une basse qui s’emballe comme si elle dégringolait d’une montagne tout en conservant ce son moelleux tellement agréable. En bonus, l’atterrissage malin qui reprend le rythme d’introduction.
“The Wall” nous emmène dans un monde plus psychédélique avec une guitares aux couleurs plus psychédéliques qui se perd dans des boucles mélodiques et cet éternel duo basse/batterie au groove impeccable mais cette fois plus dans les tonalités d’un King Buffalo. Sensation augmentée par le chant qui vient régulièrement rappeler celui des américains (ce qui rend la chose encore meilleure). A cette ambiance vient là aussi se heurter la seconde partie du morceau qui complète ces belles mélodies psych d’une puissance sonore bien plus stoner que le reste.
Tense Slip pourrait se résumer avec ces deux titres, mais je vous déconseille de vous arrêter à ces morceaux ! Ce serait rater les ténébreuses lignes de chant et le riff de bûcheron de “Shallow Waters”, la folie punk (presque sludge) cachée derrière “Mirrors” ou les très bons “Hallowed Ground” et “Spore” reprenant les ambiances du duo décrit plus haut (avec une préférence particulière pour certaines parties très dansantes de “Spore”).
Forécement, 10 Slip impressionne avec ce premier album maîtrisé de main de maître, tant dans les compositions que dans la qualité sonore. Tense Slip s’écoute facilement, et révèle ses petites surprises sonores au fil des écoutes mais sans non plus chercher à se la jouer intello du stoner ou à réinventer la roue. En bref, un album (et visiblement un groupe) sans prise de tête qui n’a de mission que le rock, et la bière si on en croit leur description Bandcamp !

Les formations de stoner doom canadiennes ne sont pas nombreuses, et notre curiosité est donc piquée quand il s’est agi d’accueillir cette production d’une jeune groupe chez Black Throne Productions, un petit label qualitatif.
La pochette et son artwork donnent une information assez claire du contenu du disque, qui évolue, si l’on devait résumer, du côté du occult doom old school. Les premières écoutes sont à ce titre assez éclairantes sur les « racines » leur musique. Côté riffs, on n’est jamais trop loin de l’ombre rassurante d’Electric Wizard (« Deflowered », « Holy Lies », « D.E.D. »…). Cet usage de l’orgue occasionnel ou des arrangements 70s peuvent nous ramener aux Cathedral les plus psyche (le chant aussi parfois), tandis que ces plans de guitare lead aériens (et ce recours abondant à la Wah-wah) peuvent aussi rapprocher des plus contemporains Uncle Acid. On pense aussi forcément à des formations récentes pour qui « mélodique » n’est pas une insulte dans le doom, à l’image de groupes comme Dopelord. Plus largement, les arrangements mélodiques viennent pomper les standards du grand Sabbath (les relents du couplet de « Iron Man » piquent un peu sur « Wickedness »).
Le style pratiqué, multi-référencé, a le mérite d’apporter un certain plaisir, voire un plaisir certain, bien aidé par une mise en son qui confine à la perfection : fuzzé, saturé, juste gras comme il faut, et paradoxalement clair et aéré à la fois. Un travail de production de fanboy dévoué et doué, qui sert parfaitement le propos.
Bref, la musique Pale Horse Ritual suinte de références par toutes ses pores… est-ce un mal pour autant ? Evidemment non. Si vous aimez les groupes susmentionnés, la musique du groupe ne vous laissera pas insensible. En outre, Pale Horse Ritual n’est pas un combo de plagiaires en mal d’inspirations : on sent certes l’œuvre de passionnés, mais il y a aussi une bonne dose de talent derrière l’écriture de ces compos : le riff est percutant et/ou envoûtant, et le travail mélodique est prépondérant, signes d’une recherche forcenée (et payante) de l’efficacité dans sa musique de la part du groupe. En revanche, si vous êtes en recherche de défricheurs, d’aventuriers du riff, de doomsters révolutionnaires, passez votre chemin.

Imperfection est déjà le quatrième album pour le pourtant jeune trio japonais Hebi Katana (« l’épée serpent »…), qui s’est formé en 2020 à peine. Jusqu’ici, ce qui vient en premier à l’esprit quand on parle de musiques fuzzées en provenance du pays du soleil levant, c’est soit des formations de psych rock propices aux jams aériens et enfumés (option pattes d’eph’ / patchouli), soit le stoner doomy glauque tendance Church of Misery… C’est faire peu de cas d’une scène plus vivace, qui manque surtout d’opportunités et de moyens de se développer. Saluons donc la dynamique de Hebi Katana, qui force un peu le destin en proposant une sortie via le label U.S. Ripple Music, l’opportunité espérons-le de lui apporter un peu plus de visibilité (le groupe a eu peu d’opportunités de jouer live hors de son pays jusqu’ici).
Il faut dire que sa musique mérite une attention particulière : dans un style difficile à décrire simplement (un illuminé du marketing leur aura attaché l’étiquette absurde et cliché de « samourai doom »), le groupe propose sur ce Imperfection sept titres qui vont balayer des dizaines styles différents, à chaque fois au service d’une chanson à l’identité prononcée. Certains mettront en avant une identité musicale diffuse, nous préfèrerons valoriser l’efficacité des compos et le plaisir inlassable à chaque nouvelle écoute.
La mise en musique est aussi riche que les styles abordés, avec un travail de production qui vient proposer tous types de sonorités, entre le très clair et le très saturé (« Bon Nou » en intro en illustre grossièrement le propos, avec ce rageur assaut punk rock qui vient renverser une intro acoustique mélodique). Le chant, assuré alternativement par le bassiste Laven ou le guitariste Nobu, est l’un des marqueurs importants du groupe. En anglais, il est livré sans accent (une remarque pas anodine quand on connaît un peu les japonais…) et avec une redoutable efficacité : le chant de Nobu, majoritaire, a un sens mélodique impeccable (avec des aspects un peu nasillards qui ne plairont pas à tout le monde, par exemple sur « Dead Horse Requiem ») tandis que celui de Laven, plus classique, est mieux adapté aux titres punchy (comme le redoutable « Blood Spirit Rising »).
Cette richesse de sons et de personnalités vient armer une poignée de compos particulièrement attachantes et accrocheuses, dont il est difficile de faire émerger des titres meilleurs que d’autres. On notera (pour les auditeurs sur vinyles) une face B moins « percutante », avec des titres plus denses, moins directs – mais certainement pas moins intéressants, à l’image du duo final « Yu Gen » et « Yume Wa Kareno », des titres complexes, plus lents mais renforcés en larges rasades doom bien lourdes. Si vraiment vous voulez un échantillon, on vous encourage à vous pencher sur « Doomed Echoes from Old Tree » (ci-dessous) pas forcément la meilleure compo du disque, mais la plus riche probablement.
Penchez-vous dans tous les cas sur ce groupe qui ne devrait pas vous laisser insensibles.

Il aura fallu un hiatus de près de six ans pour que les Italiens d’Elepharmers ressortent un album. Rétrospectivement, le démarrage semblait sérieux : trois disques et une signature chez Electric Valley Records. Un parcours au sein d’influences space rock pas toujours orthodoxes, certes, mais sans éclats majeurs entre 2010 et 2019. Pourtant, leurs sonorités étranges auraient dû attiser notre curiosité et laissaient présager le meilleur pour l’avenir.
Pourquoi, alors, six ans entre le précédent album et ce Western Wilderness ? La réponse appartient au trio, et après tout, peu nous chaut : si la plaque s’avère bonne, c’est bien tout ce qui compte.
Les Sardes d’Elepharmers signent ici un retour à leurs sources rock et annoncent délaisser le space rock. Et c’est assez vrai : ce nouvel opus s’inscrit dans une veine plus classique du genre il suffit d’une oreille meme distraite pour recevoir “Burning The Nest” pour s’en convaincre. Les riffs nerveux, soutenus par la linéarité de la batterie sur “The Call of the Wild” et “Dung Beetle”, ne démentent pas le propos. Le groupe joue avec les poncifs du style, certes, mais le fait avec talent. Les titres ne sont jamais ennuyeux, et l’on ne peut que recommander ces pistes vives où transpirent quelques soli et autres surprises loin d’être dégueulasses.
Se réinventer complètement n’est toutefois pas une mince affaire, et Arcentu comme Tower of Silence font la part belle aux mélodies en apesanteur, trahissant encore l’attachement du groupe pour le space rock. Reconnaissons cependant qu’ils ont clairement laissé derrière eux les aspects les plus barrés de leurs anciennes productions : le bref passage planant de “The Call of the Wild” ou les quelques secondes synthétiques au cœur de Genna Serapis” en sont sans doute la dernières rémanences.
Une fois l’écoute passée, le constat s’impose : la plaque est solide. Les sautillants “Drifter” et “Blind” marquent l’esprit par leurs compositions enjouées; un cœur d’album où pulse la vitalité d’Elepharmers. Qu’on ne se laisse pas abuser par leur nom : la lourdeur est peut-être leur étendard et ils lui font honneur avec “Genna Serapis”, mais ils restent malgré tout attachés aux intentions les plus rétro du genre. Solis hard rock de qualité, crunch désertique comme on l’aime… L’étiquette ne reflète pas tout à fait le produit, mais le titre de l’album, lui, tape dans le mille : Western Wilderness sent la poussière et le sans-plomb, une plaque qui file à toute allure sous un soleil radieux.
Elepharmers signe donc son retour aux affaires avec un Western Wilderness travaillé et construit avec talent. On espère croiser le trio bientôt dans quelques clubs proches de chez nous, histoire de prendre un shoot de poussière méditerranéenne plein les esgourdes.

Même si les bases du projet sont très explicites (les noms des deux formations le composant figurent dans son titre) rappelons qu’il s’agit ici du volume II d’un partenariat dont le premier disque est sorti il y a cinq ans maintenant. D’un côté : Bell Witch, le duo à l’origine de l’incontestable pierre angulaire du Funeral Doom, avec son écrasant Mirror Reaper en 2017 (on ne vas pas vous en ressasser les tenants et aboutissants, et on vous encourage à vous pencher sur la question si vous êtes passé à côté…). De l’autre côté, un projet musical « one man band », Aerial Ruin, derrière lequel se cache Erik Moggridge, non seulement un ami de longue date de Bell Witch, mais surtout un partenaire de composition de toujours pour le duo. Dès lors, il faut appréhender ce projet partagé comme la volonté commune de faire émerger une tierce entité musicale de la part de ces musiciens.
A l’image du Volume I, la production commune de ces deux entités musicales produit une musique qui se situe… pile entre les deux ! Pour faire très schématique, Stygian Bough repose sur une base doom lente et un travail d’écriture très élaboré (la marque de Bell Witch), et y injecte des sonorités plus aériennes (aux influences folk au sens pur, bien loin des clichés de la guitare sèche au coin du feu), mélodiques, un chant clair, et des thématiques plus mystiques (des apports liés à l’entité Aerial Ruin).
Le résultat est donc une musique moins introspective et oppressante que le Funeral Doom très sombre de Bell Witch, mais plutôt un doom mélodique, très lent et souvent mélancolique, incarné ici sur quatre titres massifs (entre 11 et 19 minutes).
Même si l’on est prévenu, pourtant, la première mesure (et même les premières secondes) du disque sur « Waves Became the Sky » a failli nous sortir complètement du projet : une progression mélodique sur trois notes (riff ?) avec un chant en harmonie aux atours quasi-cléricaux… les clichés les plus caricaturaux et éculés sont là, jetés en pâture aux chroniqueurs blasés qui n’aura pas à en écouter plus pour classer le disque. Avec force abnégation, on pousse un peu, pour prendre la juste mesure de l’objet. Et autant prévenir tout de suite : il faut vraiment écouter copieusement le disque pour en appréhender la teneur ; on vous le dit souvent, mais c’est, ici plus qu’ailleurs, primordial. Sur ce premier titre par exemple, même si la trame mélodique est la même pendant douze minutes (les mêmes notes), les variations sont aussi nombreuses que subtiles, progressivement amenées, avec en particulier une transition en milieu de titre, pour préparer un dernier tiers qui, s’il n’est pas cataclysmique non plus (on est dans le monde du pas feutré sur un lit de décibels), propose une toute autre densité.
Chacun des titres a sa propre touche, développant son ambiance propre. On mentionnera notamment « King of the Wood », avec sa première moitié majestueuse, où les harmonies soutenues par le jeu de basse 6-cordes de Dylan Desmond font des merveilles, et sa seconde moitié plus sombre et complexe. Enfin, après un « From Dominion » moins ambitieux (un peu ampoulé dans son interprétation, surtout pour son segment central très aérien et sa conclusion) mais néanmoins efficace, « The Told and the Leadened » vient clôturer avec majesté ce disque : au long de ses 19 minutes, il prend l’auditeur par la main et l’emmène dans les méandres les plus sombres (son premier tiers, en gros), chaotiques ensuite, avant de faire jaillir la lumière (autour du second tiers) pour enfin le lâcher, inquiet, dans un environnement incertain voire agressif et hostile. Ça a l’air cliché ? Écoutez, vous verrez.
En conclusion, ce rappel, primordial : ce disque se digère TRÈS lentement. Il faut lui consacrer du temps, pour progressivement lui faire confiance, se laisser amadouer puis envoûter, voire hypnotiser. Il faut aussi le faire bénéficier d’un système sonore correct, pour valoriser le travail de production remarquable d’un autre ancien partenaire, qui fait son retour dans l’équation : Billy Anderson. Le dispositif instrumental a beau être simple sur le papier (une guitare, une basse, une batterie), leur enchevêtrement, plus ou moins complexe, et plus ou moins dense, leurs sons (acoustique, saturé, en solo ou rythmique…), l’articulation des séquences (avec un rôle décisif à nouveau du discret mais prodigieux batteur Jesse Shreibman), et le jeu sur les lignes de chant (clair, harmonies…) rendent l’écoute au casque passionnante. Bref, un disque compliqué à appréhender, difficile à catégoriser, mais qui saura ravir les audacieux – à l’image de son prédécesseur.

Dans les dizaines d’albums de toutes (plate)formes, toutes origines, tous styles, reçus au fil d’une semaine, mois, année… on trouve des disques d’ambition ou d’originalités différentes. Dans cette marée de sorties, Blackcharger a retenu notre attention, alors qu’il n’avait a priori “rien pour lui” : ce premier album pour les natifs de l’âpre Osnabrück ne paye pas de mine, ne bénéficie pas de support prestigieux et puissant, pas de guest pompeux… rien d’autre qu’une musique séduisante, sincère et une certaine humilité dans l’intention.
C’est le son qui séduit en premier, cette guitare fuzzée aux limites de l’outrance qui fait tant de bien aux oreilles de l’amateur de stoner, qui vient graisser vos tympans dès l’intro de “Liquor Store”. Si vous voulez votre dose rapide, on vous orientera par exemple sur le morceau titre “Small Town”, dont la guitare arrive presque au niveau de saturation fuzzée d’un The Midnight Ghost Train. Se reposant sur une basse ronde et saturée, les compos développent un groove particulièrement enthousiasmant.
On pense à Slomosa (“Sound Outside”, “Walk with Me”) ici ou là, à Fu Manchu bien sûr, mais aussi 1000Mods, les premiers QOTSA (“Liquor Store”), etc… Le trio ne devrait pas s’offusquer de cette liste de références à la Prévert, d’autant plus que jamais ils ne tombent dans le plagiat ou l’influence un peu trop envahissante. Ils mènent leur barque et délivrent une belle poignée de pépites catchy sans se prendre la tête, envoutant les stoner heads à grands coups de riffs et de groove turgescent. On vous laisse prendre votre dose avec “Super Ego” ci-dessous ou autres “Snakedance”.
Small Town n’est pas parfait : certains titres sont moins efficaces que d’autres, le chant mériterait un peu plus de travail pour tirer les compos encore plus vers le haut… Mais on revient à ce disque comme une petite gourmandise de plaisir coupable.

C’est avec au cœur un vent de soulagement que nous prenons la plume, l’oreille encore frétillante de l’écoute du dernier Kadavar. Le précédent album nous avait laissés sur une impression de fin d’ère : celle d’un éloignement définitif du groupe de son identité rétro rock, au profit d’autre chose d’encore indéfini. Et, pour notre plus grand bonheur, voici le tout neuf Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin (K.A.D.A.V.A.R), un album qui signe le retour aux affaires de nos Allemands préférés, avec une approche qui devrait réconcilier plus d’un déçu des productions berlinoises de ces six dernières années.
Dès la sortie du premier single, “Total Annihilation”, le quatuor avait surpris. D’une part, parce que leur précédent opus, I Just Want To Be A Sound, n’avait pas encore soufflé sa première bougie (à vrai dire, il avait à peine six mois). D’autre part, parce que le son de ce titre marquait un véritable retour en grâce du groupe : une pièce rétro rock, agressive et fougueuse, laissant espérer un album digne de ceux de la première heure.
Si l’esprit des débuts plane sur “The Children”, dont l’intro évoque brièvement “Bron-Y-Aur Stomp” de Led Zeppelin, et que “Lies” ouvre l’album avec une puissance toute nouvelle, il faut bien admettre que le retour aux sources n’est pas la seule valeur portée par ce disque.
Rien de rédhibitoire, n’allez pas nous faire dire ce qu’on n’a pas dit ! “Heartache” trace une voie du milieu parfaite entre Berlin et I Just Want To Be A Sound, démontrant que le groupe ne se renie pas. Kadavar caresse même les Beatles sur “Explosion In The Sky” et continue d’innover avec “Stick It”, qui semble tout droit sorti d’un album pop bigarré et acidulé façon années 90.
Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin n’est ni un jouet ni une sucrerie pour enfants : c’est plus ardu que cela. Impossible de réduire cet album à un archétype, autant qu’il est impossible d’enfermer le groupe dans une case. Du lumineux “You Me Apocalypse” et ses patterns de batterie entraînants sur fond de chant gorgé de reverb, à l’intro plus inquiétante du titre “K.A.D.A.V.A.R”, qui exploite des sons numériques distordus et inhabituels, il y a à prendre et à laisser. Mais nul doute que “K.A.D.A.V.A.R” vous fera headbanger et épeler le nom du groupe à tue-tête, comme s’il fallait consacrer ce dernier une fois pour toutes.
Pour vous repérer dans ce disque, deux écoles s’affrontent. Ceux qui veulent relier les albums Kadavar à Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin en deux titres choisiront “Lies” et “K.A.D.A.V.A.R” : acidité du chant, entrain de la basse, mélodies rétro acides et agressives, tout y est. Ceux qui ont découvert le groupe avec I Just Want To Be A Sound trouveront leur réconfort dans “Explosion In The Sky” et “Stick It”, deux morceaux atypiques mais d’une belle inventivité.
En à peine plus de six mois, Kadavar prouve qu’il a de l’imagination à revendre. Comme Simon “Dragon” nous le confiait à la sortie d’un set : le groupe refuse de s’inscrire dans un schéma établi, quitte à dérouter ses plus fidèles auditeurs, dont nous sommes.
Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin , vous l’aurez compris, nous a convaincus et soulagés : heureux de pouvoir à nouveau vous écrire sur Kadavar avec passion. Certes, on ne se retrouve pas tout à fait en terrain connu, mais c’est justement ce qu’on attend d’un groupe qui a tant roulé sa bosse : qu’il se réinvente et nous surprenne à chaque sortie. Une attente que Kadavar comble encore une fois avec brio.
Kadavar, K.A.D.A.V.A.R !

Fut un temps où les albums « tribute » suscitaient une certaine excitation, démultipliée quand la combinaison parfaite était proposée : le groupe célébré devait mériter et justifier l’hommage, et les artistes impliqués devaient être intéressants (qu’il s’agisse de groupes à faible notoriété ou au contraire de formations reconnues qui se frottent à un répertoire différent). Mais les années ont passé, les tribute insignifiants et sans intérêt se sont multipliés (avec des motivations… « diverses »), emmenés par des labels peu inspirés (voyant surtout là une occasion de mettre en avant leurs propres groupes) voire sans moyens. Résultat : la perspective d’un tribute à Kyuss cette fois ne nous a pas fait particulièrement sauter au plafond. Pour autant, c’est avec une oreille bienveillante que l’on a écouté celui-ci, proposant des groupes peu connus, ou peu exposés.
Après bon nombre écoutes, plusieurs approches se détachent de la part des groupes en action : certains se placent dans l’ombre du géant et n’apportent pas grand-chose aux titres originaux (soit par déférence, soit par… manque d’inspiration ou d’originalité), d’autres essayent des choses et se détachent plus ou moins de l’original (que ce soit pertinent ou parfois sans intérêt). Pourtant, ce critère ne suffit pas à apprécier chaque titre, certains peuvent être bons dans une approche ou dans l’autre !
Se frotter à des reprises de Kyuss, c’est forcément un exercice casse-gueule : ça passe ou ça casse. Sans même parler de l’empreinte culte colossale de la formation californienne, les compos, en termes de son, se distinguent par leur massif son de guitare-basse, et par le chant si particulier de John Garcia. En termes de reprise, un bon technicien de la guitare n’aura pas de mal à reproduire les parties de Homme. En revanche, quiconque tente de « faire du Garcia » ou de se distinguer par le chant se plante dans les largeurs (c’est le cas de pas mal de groupes ici, dont les chanteurs sont aux frontières de l’approximatif).
Avec 20 chansons, pour presque 1h45 en tout, on ne s’essaiera pas au track-by-track. Les grands gagnants de l’opération sont finalement assez rares, et dans des registres bien différents. On pense au « Odyssey » de ISAAK (une interprétation solide et un son puissant qui conviennent bien à ce titre qui se prête bien à cette locomotive guitaristique), « One Inch Man » par Loose Sutures (un arrangement vraiment bien vu, autour d’un groove psych renflé de plans de synthé space rock), « Freedom Run » par King Howl (respectent bien le groove original, et ne tombent pas dans le piège de singer Garcia) ou encore, dans son style bien à lui, « Space cadet » par les français de DoctoR DooM (une bonne maîtrise instrumentale et des arrangements pertinents).
Derrière, plusieurs groupes s’en sortent bien, sans susciter ni surprise ni admiration toutefois : Rainbow Bridge (un « Apothecaries’ Weight » avec quelques efforts dans le jeu et les sons de guitare), Folwark (« Whitewater » bien géré sur l’axe instrumentation et interprétation), les français de Mercure (version intéressante de « Size Queen », un choix original, doté d’arrangements intéressants, en particulier sur ce refrain un peu grandiloquent qui fonctionne bien) ou Wet Cactus (une vraie appropriation de la chanson, fidèle mais efficace). Au rang des déceptions, on notera les français de Poste 942, qui ne parviennent pas à transcender un « Demon Cleaner » probablement trop emblématique (trop fidèles à l’original, jusque dans les « yeah » du couplet, ils ne parviennent pas à se détacher assez de la chanson, malgré une bonne perspective sur la fin du titre). Les autres titres ne se détachent pas vraiment, et procurent tout au plus (pour certains) un petit plaisir d’écoute lié aux compos originelles.
Vous l’aurez compris, on n’est pas sur un disque incontournable : sans jamais être déshonorant (aucun groupe n’est ridicule…), le disque propose quelques moments intéressants, mais aussi beaucoup de morceaux sans réel intérêt. Les groupes se seront probablement fait plaisir, et se seront un peu fait connaître par ce biais – c’est déjà pas mal.

En une douzaine d’années environ, Primitive Man s’est petit à petit retrouvé à la fois à la pointe de son style musical et… quasiment son seul représentant ! C’est plus facile d’être hégémonique dans ces conditions… Dans les faits, le trio a posé les bases d’une sorte d’hybridation entre le funeral doom, le drone, le sludge, le post metal, le noise, le black metal, etc… dont il est le seul à maîtriser la recette et l’ensemble des composantes.
Observance s’avère en être une illustration impeccable, robuste et intègre, nettoyée de toutes les sonorités « annexes », se construisant sur ses bases musicales les plus brutes. Parmi les formations s’illustrant dans les genres musicaux susmentionnés, aucune ne propose une synthèse similaire et aussi aboutie : lenteur, lourdeur, désespoir, noirceur, puissance, rugosité, douleur même parfois… Au bingo de la musique dépressive, Primitive Man coche direct toutes les cases : c’est tout ça à la fois, simultanément.
Il n’y a pas sur Observance (ni sur ses prédécesseurs d’ailleurs) de morceau plus léger qu’un autre, ni moins sombre, ni plus rapide… La formation parvient à nouveau (après le mastoc Immersion) à maintenir sur un album entier un niveau de tension difficile à atteindre par d’autres formations, tout en proposant un ensemble de compositions assez diversifié pour ne pas avoir envie de quitter l’album en cours d’écoute. Attention toutefois à la relativité du terme « diversifié » : la cohérence sonique du disque est redoutable (production massue), et les premières écoutes ne permettent d’entendre qu’un flot ininterrompu de séquences plus brutales et sinistres les unes que les autres. C’est au fil des passages du disque que se révèlent des nuances d’ambiance, de rythmiques, de gimmicks sonore (ah ce « toc toc toc » malaisant qui tisse la trame de la première partie de “Social Contract” ou ce presque aérien premier tiers de “Devotion”…) qui dessinent le parcours sonore de plus d’une heure proposé par la formation.
Il faut donc d’abord passer ces premières écoutes un peu complexes, ce qui pourra représenter un obstacle difficile à surmonter pour les Spotify-addicts et autres auditeurs à l’attention défaillante au bout de quelques minutes sans « twist » musical. Primitive Man est un groupe à digestion lente, et Observance ne change pas cet état de fait, au contraire. Le disque nécessite d’avoir envie d’entendre ça… envie de souffrir ? Au-delà du cliché facile, tâchons de reconnaître une certaine beauté, et en tout cas une vraie qualité dans cette musique. L’intention qu’elle matérialise en tant que forme artistique et en tant que vecteur de communication est redoutable d’efficacité – la plateforme parfaite à la transmission des messages sombres, froids et cyniques qu’embarque le trio.
Observance est à ce stade un point culminant de la carrière de Primitive Man : il affirme et affine les piliers qui faisaient de Immersion son premier aboutissement il y a quelques années, en mêlant maturité dans l’écriture et efficacité de la mise en son pour accompagner et renforcer son propos. On ne peut pas vraiment dire qu’un nouveau palier est franchi dans leur discographie, toutefois le groupe se positionne en leader dans son segment, avec un album encor supérieur. Avec le potentiel pour fédérer des publics de « franges » (paradoxe ?), Observance promet en tout cas de prochaines douloureuses prestations live. On a hâte.
Note : un extrait de 14 minutes ci-dessous, juste parce que pourquoi pas :

On ne vous fera pas l’affront de vous présenter Wino, son parcours ou sa discographie. Re-devenu plutôt actif ces derniers temps surtout avec The Obsessed, l’emblématique frontman s’est préalablement illustré dans de nombreuses formations, ayant souvent effleuré le statut de légende, pour surtout revêtir celui de musicien culte. Sa discographie longue comme le bras compte plusieurs disques solo jusqu’ici, qui n’ont en revanche jamais laissé de trace remarquable. Hétéroclites pour partie, hétérogènes surtout, ils ont à chaque fois apporté, sinon un album remarquable, en tout cas une pastille temporelle, image à un moment « T » de Wino, et de son inspiration du moment.
On ne s’attend pas à autre chose en lançant les premières rotations de ce Create or Die. Et du coup… on n’est pas déçu, finalement : le disque contient exactement ce qu’on imaginait, à savoir un patchwork de titres variés, à l’inspiration variable.
On a un peu de tout stylistiquement, à commencer, évidemment, par des mid-tempo de heavy rock U.S. custom, tranches d’americana fuzzées emblématiques de l’inspiration du bonhomme : « Anhedonia » en intro, « Us or Them », voire « Carolina Fox », un bon exemple de riffing sérieux mêlé à une rythmique qui tient plus de la nonchalance que d’un groove ténu. Wino s’emballe un peu plus avec un « Hopeful Defiance » qui porte les mêmes codes mais pousse les curseurs côté vitesse et saturation. Réussi.
Malheureusement, l’exercice global est plombé par plusieurs titres ramollos, à l’image de « Never Said Goodbye », bluette solide mélodiquement, mais un peu cliché, tendance « tire-larmes » cheesy. Plus loin « Lost Souls Fly » est encore plus gênant, traînant sa nonchalance sirupeuse sur plus de six minutes.
Le reste du disque est réservé à des plages acoustiques (« Cold and Wrong » ou « Noble Man », dépouillées à l’extrême, chant et guitare) ou électro-acoustiques, pour « New Terms » (gentil morceau influence western sur fond de banjo) ou « Bury Me in Texas » (mid tempo mollasson aux relents country servi par une slide guitar opportune).
Le bilan est donc évidemment mitigé. Ce nouvel effort solo du père Weinrich n’est en rien désagréable, il s’écoute sans déplaisir, et l’on passe un moment agréable. Malheureusement il n’apporte pas grand-chose de neuf ou de rafraîchissant dans le paysage musical actuel, ou même dans la discographie du productif frontman : prévisible dans le fond et la forme, on cherche en vain ce petit « supplément d’âme » qui peut inciter à y revenir avec gourmandise.

Cinquième album déjà pour le sextet belge (belgo-français pour être précis ?), voilà qui confirme leur installation dans le long terme. Ils changent en revanche de crèmerie, s’associant au label compatriote Consouling Sounds pour ce nouveau LP. Son line-up évolue aussi un peu, avec l’adjonction d’un nouveau bassiste, VaathV, sans fracas, car ami du groupe de longue date.
La formation a toujours évolué dans une frange stylistique assez large qui, si elle emprunte au doom, pioche aussi à de nombreux râteliers, qui ont la lenteur et l’occulte en commun : metal atmo, post rock, black… Tout se fond dans leur musique, qui la rend conséquemment généralement pertinente pour un doomster un peu avisé et ouvert d’esprit. C’est avec cet esprit grand ouvert que l’on aborde cette nouvelle offrande.
Dans l’intention, ce disque ne diffère pas des propositions précédentes du combo, se positionnant toujours dans des chemins de traverse des genres susmentionnés, empruntant ici ou là les approches qui lui apparaissent pertinentes, sans se prendre la tête avec un carcan quelconque. On trouve donc beaucoup de choses dans ce nouveau disque, du doom atmosphérique (« Purple Poison », « Damnation »), des influences ethniques/ritualistiques (« Things that Breathe are Death », « Tarantism »…), de la folk U.S. (lointains échos des titres les plus sombres de Ry Cooder sur « Burial » et son jeu de slide) et même des influences new wave (ici ou là sur « The Shadow on your Side » par exemple, un titre très accrocheur, avec sa prod ample, son jeu de batterie brut de décoffrage, ses fonds de Theremin…).
Plusieurs titres émergent au fil des écoutes comme des points névralgiques du disque, des chansons auxquelles on s’accroche plus que d’autres, à l’image du single « Décharné » (en français dans le texte, oui), « Hunters » (son chant presque growlé) ou bien « Another Nail » avec sa batterie quasi martiale et son refrain mélodique.
Avec onze titres et 1h15 de musique (!!) il est toutefois difficile de digérer complètement cette belle pièce. Cette taille, colossale dans le monde musical actuel, faisant fi de nos désormais réduites capacités cérébrales (formatés que l’on est à ces productions répondant aux mêmes cahiers des charges), rend malheureusement ardu l’attachement à l’objet dans sa totalité, et il est difficile d’en faire émerger une vision globale. C’est d’autant plus le cas quand le disque balaye un spectre musical aussi large. Etouffant… mais jamais écœurant toutefois ! Les écoutes successives ne sont donc pas ennuyeuses, mais le spectre d’attention nécessaire est difficile à mobiliser sur une telle densité.
De manière subjective, on aurait donc probablement apprécié un disque plus resserré, plus sélectif dans ses compos, pour une efficacité plus immédiate. Mais est-ce que ce n’est pas aussi l’ambition du groupe, un niveau d’exigence qu’il attend de ses auditeurs, pour en quelque sorte « mériter » les fruits des écoutes du disque ? C’est bien possible – dans un monde de l’immédiateté, Wolvennest n’aurait de toute façon pas sa place. Un disque qui se mérite, donc, et qui n’est probablement pas à recommander aux amateurs de musique plus « directe ».
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