Oreyeon – The Grotesque Within

En une grosse dizaine d’années (on n’est plus sur un jeune groupe), Oreyeon ne s’est pas encore frayé un chemin vers les sphères séduisantes de la célébrité et de la reconnaissance internationale. Pourtant, sans aucun faux-pas, ses albums jusqu’ici ont à chaque fois montré une belle qualité et, toujours, une progression. Il ne nous en fallait pas plus pour se jeter avec intérêt sur cette nouvelle galette des italiens.

La profusion de formations transalpines qui se réclament de la scène stoner/doom/sludge impose le respect et un peu l’étonnement pour le novice. Or c’est vite oublier la riche histoire de ce pays en tant que contributeur de notre scène musicale de prédilection, et ce depuis plus d’une grosse génération au moins. De même, de nombreuses structures sont installées dans la Grande Botte pour permettre de soutenir et développer ces talents (la francophonie a vraiment de quoi rougir, en termes de quantité, sur ces deux aspects). En revanche, on croit trop souvent et trop vite que tous ces groupes se ressemblent, aspirés dans une veine stoner sablonneux et psych un peu passéiste, que l’on s’imagine volontiers en image d’Epinal, avec des groupes jouant sur les plages de sable de Piscinas au coucher de soleil… Dans l’ombre de ces encombrants clichés, plusieurs formations, dont Oreyeon, font preuve de fraîcheur, voire d’originalité. S’il est difficile de ne pas parler de stoner à l’écoute des murs de guitare fuzzées qui sortent des haut-parleurs, Oreyeon en propose une déclinaison qui lui est propre. Plus qu’à son tour, on pense à feu-Alastor, formation scandinave qui proposait elle aussi une qualité d’écriture hors norme ; dans un courant musical un peu différent, les italiens transcendent leur musique grâce à un travail de composition bien plus abouti que le commun des formations qui croisent nos oreilles. Résultat, les chansons de The Grotesque Within vous accompagneront longtemps après avoir écouté l’album : les mélodies sont accrocheuses, et chaque nouvelle écoute ravive le plaisir de les découvrir à nouveau.

En outre, le groupe barde ces mélodies séduisantes d’atours encore plus accrocheurs : des arrangements sympa, petits apports sonores originaux ici ou là qui apportent un peu de relief au son, mais surtout des plans audacieux, qui viennent accompagner et structurer leurs compositions. Qu’il s’agisse de breaks venus de nulle part, de changements de tonalités ou de rythmes atypiques, tout est pertinent et efficace.

Si, musicalement, tout le monde est au rendez-vous (bien aidés par une prod plus que solide), le chant s’avère être aussi l’un des marqueurs forts du groupe, Richard Silvaggio s’avérant être un vocaliste efficace, dont les lignes sont parfois agrémentées d’un support en chœur qui ajoute encore en amplitude sur plusieurs refrains ou couplets.

Tout n’est certes pas rose et The Grotesque Within n’est pas parfait : ses 36 minutes en appellent un petit peu plus pour l’auditeur gourmand, et quelques titres séduisent un peu moins (à l’image de « Nothing but Impurites – Part 2 » pour votre serviteur). Mais il faudrait être sourd pour ne pas goûter à leur juste valeur des petites perles comme cet enchaînement de roi « Echoes of Old Nightmares » / « Nothing but Impurites – Part 1 » ou encore le glorieux morceau-titre un peu plus loin, entre autres.

The Grotesque Within est donc une galette de grande qualité, qui méritera bien mieux que le traitement modeste qui lui sera probablement réservé (faible aura médiatique, faible présence scénique du groupe). Une vraie rondelle de plaisir qu’il ne tient qu’à vous de vous offrir.

 


 

Hermano – Clisson, France

Pour ceux qui nous suivent depuis quelques décennies, il paraitra inutile, voire superflu ou indécent, de préciser que l’annonce de cette sortie d’Hermano constitua un enthousiasme fou au sein de notre petite rédaction (en vrai : on est devenu complètement guedin). Le supergroupe s’est radiné sur le devant de la scène il y a une vingtaine de piges et, franchement, cette initiative a  généré un intérêt unanime auprès des nostalgiques du Grand Kyuss que nous étions et sommes toujours. Il y avait eu les pères fondateurs puis quelques groupes majeurs à géométries et longévités variables : Slo Burn, Unida et Ché notamment ainsi que le double d’Hermano : Orquestra Del Desierto. Le grand rouquin a tracé sa route avec QOTSA qui sortait encore des plaques nous intéressant au début du millénaire puis Dandy Brown s’est pointé avec Hermano qui a clairement mis tout le monde OK et KO. Convergence de virtuosités, voix de Kyuss, intensité scénique et shows généreux répétés en Europe (se référer aux lieux de captations du DVD « The Sweet And Easy Of Brief Happiness ») furent la marque de fabrique d’une formation qui marqua son époque avant de se retirer sur la pointe des pieds après 3 albums géniaux.

En 2016, nous mouillions nos petites culottes quand le Hellfest grava Hermano sur son affiche après de (trop) nombreuses années d’absence (et ça n’allait pas s’améliorer par la suite, mais nous ne le sachions pas à l’époque). Bien entendu : nous avions assisté à cette prestation chroniquée ici à chaud : https://desert-rock.com/dr/chrolive/hellfest-2016-jour-2-fu-manchu-hermano-goatsnake-with-the-dead-torche-mantar-crobot-hangmans-chair-lumberjack-feedback-18062016.html .

Notre générosité habituelle, nous avait conduit à partager une captation montée en mode DIY de l’inédit « Love » pour en faire profiter les absents qui ont toujours tort :

Cette prestation à Clisson fait aujourd’hui l’objet d’une sortie officielle qui vient compléter la discographie congrue des Etasuniens. Leur testament étant essentiellement constituée de 3 excellents lp : « … Only A Suggestion », « Dare I Say… » (la tuerie ultime) ainsi que de « …Into The Exam Room » et il est complétée de 2 live et du fourre-tout mi-live mi-inédit « When The Moon Was High » qui a permis au groupe de se rappeler son public à son bon souvenir pour effectuer un come-back remarqué à Clisson pour un nouveau show énorme au Hellfest 2025. Cette dernière production batarde contenait déjà 3 titres captés lors du concert-réunion de 2016 et elles ne devraient pas trop surprendre les esthètes que vous savez – parfois – être.

Les fins limiers de la bande qui ont assisté à cet événement sous la tente de la Valley blindée remarqueront l’absence de « Our Desert Home » sur ce fidèle compte-rendu d’un show d’anthologie. Les newbies devront appréhender cette sortie sous l’angle de ce qu’elle constitue : un témoignage du retour sur le devant de la scène d’une des formations les plus excitantes de notre galaxie après un trop long silence radio qui se répétera malheureusement puisque nous n’avions pas eu la joie immense de nous taper un live d’Hermano jusqu’au tout dernier Hellfest, mais les choses changent et le groupe nous a annoncé sa présence sur le Vieux Continent cette année…affaire à suivre de près.

Cette sortie, pas exempte de considérations d’ordre technique, doit s’appréhender comme le témoignage sonore d’une performance énorme et unique au moment de sa captation. Une des meilleures formation de stoner désertique a gratifié le public du Hellfest d’une concert come-back impressionnant en piochant dans ses 3 productions avec une petite surpondération du premier opus pas désagréable pour les inconditionnels que nous sommes. Le tout sonne très live : on entend bien le public entre les titres et lors du fade out old school au terme de l’extraordinaire « Angry American » qui clot ce set. On perçoit l’intensité d’un show hors d’une tournée des festivals de l’été, balancée sans filet en mode one-shot consciencieux par 5 virtuoses éxplosés géographiquement sur le territoire américain (Denver, Joshua Tree, Palm Spring, Cleveland et Atlanta) comme John Garcia le précise à la fin de « Is This Ok ? » ou au début de « Alone Jeffe » selon que nous considérions le découpage des plages ou le sens de l’exécution publique. Le rendu très brut de cette sortie sans fioriture en fait un must have pour les amateurs de captations live honnêtes et pas retravaillées en studio à grands renforts d’artifices rendant la mariée encore plus belle, mais nettement moins honnête. Certains passages ont un rendu un peu étouffé comme « Senor Moreno’s Plan » et c’est juste car ce show s’est déployé sous une tente pleine jusqu’à la gueule en plein été dans une moiteur certaine !

Il m’apparait indispensable que cette sortie rejoigne la discothèque de tout amateur de stoner qui se respecte la moindre : c’est authentique, c’est des standards de hauts vols, c’est généreux musicalement parlant (pour la durée on est dans le standard festoche), c’est des musiciens incroyables et…

…c’est Hermano soit ce qui s’est fait de mieux dans le genre depuis la fin de Kyuss !

Point Vinyle :

Il y a toute la panoplie au rayon support physique chez Ripple Music : un cd tiré à 500 unités dans son écrin papier exempt de cette saleté de plastic qui ne résiste pas à une chute de 30 centimètres de hauteur, un test press décliné en 20 exemplaires seulement pour les fans hardcore, un 12 pouces noir de minuit pressé 500 fois et une déclinaison cerise noire marbrée (tout un programme) limitée à 250 plaques. Fais ton choix camarade, mais fais le viiiiiite !

 

Fatima – Primal

Déjà 10 ans au compteur pour ce désormais-plus-trop-jeune trio francilien, et certaines choses ne changent pas : le line-up, la fréquence de production (tous les deux ans très précisément, un nouveau disque), le principe de l’artwork (une photo d’une statuette confectionnée pour l’occasion, selon le thème du disque)… et la musique. Ou en tout cas le style musical. Si vous ne connaissez pas Fatima, vous découvrirez quelque chose de foncièrement original, une musique qu’ils maîtrisent désormais, faite de mélanges et d’hybridation, sur un socle fermement grunge énergique (canal Nirvana plutôt), de plans doomy et de saveurs orientales très présentes. Le tout est larvé d’assauts rythmiques nerveux et de saillies vocales devenues emblématiques (le chant d’Antoine peut ne pas plaire à tout le monde – mais il est efficace). Sur le papier, ça ressemble à un gros foutoir, mais – et ce Primal en est l’impeccable démonstration – Fatima est parvenu à en faire et maîtriser la synthèse de manière remarquable, se faisant par la même l’unique porte-étendard de ce style… dont ils sont le seul groupe à se prévaloir.

Ce quatrième album est donc clairement leur plus abouti, la démonstration d’un groupe en maîtrise, qui, stylistiquement, n’a plus rien à prouver. Ce diagnostic est d’ailleurs ambivalent : on ne peut s’empêcher d’admirer ce groupe qui affirme son identité musicale… tout comme on peut déplorer un manque de prise de risque à ce stade de leur carrière.

Mais il faut vraiment être un triste-sire pour ne pas apprécier la qualité injectée dans l’écriture de ces 8 titres, tous redoutablement efficaces dans leur genre. On trouve chez chacun un groove particulier, un riff marquant, mais surtout à chaque fois une trame mélodique impeccable, de celles qui font que chaque chanson a sa propre identité. A titre d’illustration, le premier « single » de l’album, le morceau-titre du disque, « Primal », donne probablement le visage le plus riche de la musique du groupe, et vous donnera un bel aperçu du disque : riff solide, breaks mélodiques, belle construction menant à un final tout en explosivité… Clairement l’un des meilleurs morceaux du disque.

Primal se révèle donc être sans ambiguïté le disque le plus mûr de Fatima : compos abouties, style musical assumé et maîtrisé. Au regard des trésors de ténacité et de créativité qui ont mené à cette situation de la part des trois musiciens, on se prend néanmoins à se dire qu’ils gagneraient à étendre leur exploration musicale. En tous les cas, on aimerait les voir prendre plus de risque, se rapprocher d’un climat d’urgence ou de semi-chaos, quelque chose de moins confortable pour eux. Il n’empêche que ça n’enlève rien à la qualité du disque, mais ça nous force à attendre toujours plus…

 


 

Lord Elephant – Ultra Soul

 

Lord Elephant est un trio dont le nom commence à se faire entendre de plus en plus au sein de la scène. Auteur d’un très bon et remarqué premier album, Cosmic Awakening, les transalpins n’ont depuis pas dormi sur leurs amplis puisqu’ils ont contribué à la  Doom Session Vol8 au côté de Oreyeon (autre groupe italien de qualité), enchainés les bonnes premières parties d’Eyehategod, Church of Misery ou encore Weedeater (…rien que ça !) et les festivals comme le Heavy Psych Sound Fest ou le Rock In Bourlon. Pratiquant un stoner instrumental aux accents bluesy et enfumés, Les pachydermes fuzzés reviennent nous écraser avec leur second album Ultra Soul  

Première chose qui nous frappe en s’attaquant à l’album est son artwork assez stylisé, utilisant des formes qui s’entrecoupent et une palette de couleur variée partant notamment dans des dégradés de bleus autour d’une masse marron. Ce très beau visuel prend la forme d’un arbre mais peut aussi faire penser à une méduse … il affiche surtout une évolution marquante par rapport à l’artwork, tout aussi sympathique, mais beaucoup plus sobre et brut de Cosmic Awakening. Se pose alors la question, est-ce une évolution de façade ou l’indice d’un nouveau virage pour le groupe ?  

Eh bien oui … et non ! On reconnait dès les premières notes de “Electric Dunes” le son des italiens, sous forme d’un jam bluesy où chaque instrument semble se réveiller d’un rêve profond et font monter doucement la température de la pièce jusqu’à faire péter le thermomètre avec le début de “Gigantia”. L’ambiance est posée, pourtant la lourdeur de ce second titre est différente de ce que l’on connaissait du groupe malgré cette agressivité dans le riff, presque à la Wo Fat … et puis il y a cette cassure où la guitare s’élève bien haut comme si elle repartait dans le monde des rêves. Dans le même temps, une basse aux lignes épaisses et une batterie qui frappe fort, très fort finit par nous remettre les pieds bien ancrés dans le sol pour repartir sur le déchainement stoner initial. Plus de doute, Lord Elephant a évolué, et de bien belle manière 

Sentiment confirmé avec le duo “Smoke Tower” et “Black River Blues” qui développent en lenteur ce stoner blues, avec des riffs qui collent aux tympans et des envolées nettes où légèreté et lourdeur se distingue parfaitement. C’est là un des atouts majeurs de Ultra SoulExit l’ambiance sonore dense et enfumée, parfois confuse, de son prédécesseur. Ici chaque instrument apparait avec netteté et avec une importance égale. La basse impose par sa lourdeur hypnotique, la guitare riff a tout va et s’embarque dans des soli forts agréables et, là encore par rapport au premier album, la batterie brille particulièrement par cette balance entre puissance et groove. 

On sent aussi une approche plus doom, sur “Smoke Tower” déjà mais en particulier sur “Astral” dont certains riffs font penser à Belzebong ou ce genre de groupe plus malicieux. Idem sur “Mindnight” où le tempo s’alourdit encore, à en devenir presque malsain avec ces effets de guitares en fin de morceau et cette basse écrasante. Mais là où l’album brille à nouveau c’est qu’il ne se contente pas de nous écraser.  

A l’instar de sa pochette, Ultra Soul est beaucoup plus nuancé et se transforme au fur et à mesure des morceaux et des écoutes. Là où “Astral” semble sonner plus sombre, il se permet ce passage contemplatif et aérien qui vient faire pont entre les différentes phases du morceau. Sur “Mindnight”, la masse informe des riffs implose pour libérer une calvacade garantie 100% pur jam entre la guitare et la basse, le tout toujours porté avec brio par la batterie. Cette subtilité est encore plus appuyée sur “Leave This World With Me”, titre clôturant l’album, dont la mélodie d’intro avance avec langueur. Le morceau se déploie petit à petit, avec un petit côté eldérien, pose ses riffs pour finir sur un solo molto caldo !!  

Avec Ultra Soul, Lord Elephant confirme tout le bien que l’on pensait déjà d’eux. En délaissant une certaine spontanéité brumeuse propre au jam pour aller vers quelque chose de plus aboutie, cohérent, le groupe pose dans leur jeune discographie un album très solide. Sans doute inspiré par les groupes avec lesquels ils ont pu tourner récemment, le groupe n’oublie pas de se forger une identité propre, variée, avec un son plus net mais toujours aussi massif. Voilà un album qui ravira, on l’espère, beaucoup de monde y compris les sceptiques du stoner instrumental !  

Palm Desert – Ray Of The Gold And Grays

Palm Desert n’est pas un groupe de noobs de l’année. La formation polonaise à quatre têtes ponce son stoner depuis 2009 et a revêtu un patronyme qui dit tout de ses intentions. Chez Desert-Rock.com, on avait eu le chic de vous parler du groupe quelque part autour de 2015, et voilà qu’on se décide à remettre une oreille sur eux quelque onze ans plus tard. Ça ne nous rajeunit pas et ça démontre aussi que les hasards de la promo font parfois mal les choses : bon nombre de groupes échappent à notre vigilance pourtant constante. À notre décharge, Ray Of The Gold And Grays est le premier véritable LP du groupe depuis que nous vous en avions parlé (le précédent étant déjà une réédition). Toute honte bue, nous allons donc réparer le demi-affront de ce long silence par quelques mots bien sentis.

On peut dire que Palm Desert vit sur ses acquis, avec une production aussi ténue que la sienne. Ajoutons à cela qu’il n’y aura pas grand-chose à dire de ce Ray Of The Gold And Grays. Les huit titres qui composent ces 45 minutes d’écoute sont faits d’un pur stoner : un son massif, fort bien mixé, nimbé d’une absence quasi totale d’originalité. N’y voyez cependant pas un défaut, mais bien une qualité.

Palm Desert continue, par sa musique, de faire vivre l’esprit d’une époque. À l’écoute de “Black Hurricane”, “Son Of A Wind And Dust” ou de la plus calme “Lightriders”, on perçoit l’usure du vent charriant les milliers de particules laissées par les groupes stoner nés depuis les années 80, provoquant autant de rayures sur le verre dépoli de ce style musical. On ressent la vibration mal couverte d’un groupe électrogène crachant ses watts dans une nuit éclairée par les projecteurs du désert de Mojave. Objectivement, Palm Desert fait le stoner comme on l’aime, et il serait vain de citer ici les influences d’un groupe qui les a toutes digérées.

Ray Of The Gold And Grays a ceci d’attachant qu’il est parfaitement produit et que chacun des quatre musiciens (cinq en réalité si l’on tient compte des arrangements de studio) est parfaitement à son affaire : personne ne cannibalise la partition de son voisin. Il faudra certes passer l’approche discutable de l’artwork pour aller profiter du vrombissement de l’excellent “At The Age Of Time”.

Palm Desert avec Ray Of The Gold And Grays tient un album qui ne fera peut-être pas date, faute d’un vrai banger ou deux dans sa tracklist. Pour autant, il apporte plus de plaisir qu’un bon paquet de ses congénères et donne à penser que le monde serait tellement plus doux avec quelques albums de cet acabit régulièrement. Palm Desert mérite mieux qu’un LP par décennie; souhaitons pouvoir les écouter à nouveau au sommet de leur art dans un délai un peu plus modeste.

Ritual Arcana – Ritual Arcana

Devenu franchement prolifique ces dernières années, Wino enchaîne les projets et les tournées, autour de la seconde vie de The Obsessed en particulier. Il nous propose ici un nouveau projet, sous la forme d’un trio dans lequel il assure les guitares, avec un certain Oakley Munson à la batterie et… son épouse, ici sous le pseudo de SharLee LuckyFree, au chant et à la basse ! (cette dernière fait valoir sa participation au groupe Moth, probablement une formation très underground car les groupes du nom de « Moth » les plus connus ne la mentionnent pas) Népotisme ? Modeste projet à vocation personnelle qui s’est finalement retrouvé sur un pressage vinyl via un label bienveillant ? Un peu de tout ça sans doute.

Musicalement, la formation propose un heavy rock stoner aux relents stoner-doom, qui peut emprunter autant à The Obsessed qu’à Spirit Caravan, pour faire le lien avec des projets de Wino. On y trouvera quelques petites originalités toutefois, à l’image de ces petits arrangements quasi orientaux sur la chanson « Ritual Arcana » (le gong, la ligne de guitare en harmonie…), ces plans hard rock, ces soli aux abondants recours à la Wah-wah (« Wake the Goddess »…). Le chant de SharLee distingue parfaitement Ritual Arcana de toutes les formations susmentionnées, toutefois : même si elle ne peut pas se prévaloir d’une technique vocale remarquable, ses lignes de chant mélodiques un peu nonchalantes servent assez bien le propos du trio, appuyant bien les riffs et les lignes mélodiques des compos.

Les compos, parlons-en : 10 titres, 37 minutes, on est sur un album de chansons, pas de jam session, pas de riff doomy qui tourne en boucle pendant des heures… Un riff, couplet-refrain / couplet-refrain / un petit solo et l’affaire est faite. Dans ce cadre, Wino en « homme de l’ombre » cantonné à la 6-cordes est quand même sur tous les fronts : rythmiques, leads, soli… son jeu est omniprésent. Les chansons sont simples et reposent sur des riffs paradoxalement très basiques, mais aussi très efficaces (non, ça ne va pas tout le temps de pair).

Ce premier album de Ritual Arcana, si l’on pouvait en attendre le pire, s’avère loin d’être déshonorant, proposant une poignée de compos sympathiques, et des moments qui donneront la banane à tout Wino-addict (ne l’est-on pas tous un peu ?). Après un paquet d’écoutes, les titres laissent quand même un peu l’impression d’être très interchangeables… mais les bases sont intéressantes, et s’il ne suscite pas non plus un enthousiasme délirant, ce premier disque procure son petit lot de « moments-plaisirs », sans prétention.

 


 

 

New Mexican Doom Cult – Ziggurat

New Mexican Doom Cult : l’étiquette est accrocheuse pour un groupe venu du froid (de Suède, en l’occurrence). Ce quartette de stoner doom (on nage en plein suspens !) avait eu le tort de passer sous nos radars lors de sa précédente production de 2023. Pour autant, le groupe n’aura pas échappé à Majestic Mountain Records, qui le signe pour son nouvel album Ziggurat. Allons sans plus attendre voir à quelles divinités doom le groupe rend son culte.

Stoner doom : c’est bien le qualificatif qui introduit la plaque avec “The Church of Starry Wisdom”, qui nous envoie direct dans les cordes massives et cinglantes. Qu’elles soient six ou quatre, elles ne présagent que de peu de répit. Côté chant, pour qui n’a pas encore fait la connaissance du frontman multi-instrumentiste et vocaliste Nils Ahnland, on est cueilli par une voix aigre et nasillarde qui fleure bon la belle époque du doom. Pour autant, Ziggurat n’est pas un album daté. Certes, les soli sont ponctuellement grandiloquents, mais jamais lourdingues ; les modulations vocales passent du sombre au lumineux sans jamais s’enfermer dans une direction unique au sein d’une même piste.

On retrouve pas mal de loops et de samples intégrés aux titres de l’album, ce qui apporte un je-ne-sais-quoi de psychédélique, quitte cependant à sombrer dans l’approximatif lors de la tentative de clôture de “Metatron” au piano et à la voix, avant de repartir sur une explosion rythmique digne des moments les plus kitsch de Monster Magnet. Celle-ci débouche par ailleurs sur l’intro de “Cloudrider”, qui paie un lourd tribut à Pentagram (puisqu’on parle de kitsch), tout comme sa voisine “Return to Babylon”. Cette piste devient bancale, notamment à cause d’un pont où les chœurs prennent le dessus sur une structure guitare et rythmique pourtant solide. Dommage, car le morceau en devient indigeste alors que sa colonne vertébrale était loin d’être dégueulasse.

Portons cependant au crédit de l’album les parties de chant les plus agressives de “Metatron” (encore elle), la lancinance du riff maître sur “Return to Babylon” (bis) ou encore l’élégance de la conclusion “I Stand Alone”. Ce dernier titre est d’ailleurs des plus notables, jouant avec les canons du doom tout en laissant transpirer une légèreté assez rafraîchissante. Et puisqu’on en est à louer l’originalité de Ziggurat, un retour sur “Sungod” s’impose. Cette piste, entre mystique et ferveur psychédélique, est une respiration parfaite dans l’album; on ne regrettera que son positionnement en queue de peloton, au sein d’une série de titres servant chacun le storytelling de l’œuvre.

Ziggurat est un album qui, malgré quelques points de déséquilibre, tend à convaincre l’auditeur. Derrière le nom rigolard de New Mexican Doom Cult se cache une formation mouvante mais éprise de sérieux, dont on espère retrouver les compositions un peu plus souvent que tous les trois ans et surtout que l’on aimerait vraiment croiser en salle pour se faire un avis plus pointu.

Bentrees – Silver Veins

Bentrees est un duo de stoner italien (restez, restez, ne partez pas !) comme il en existe, sur le papier, de nombreux autres. Dès lors, qu’est-ce qui fait que l’on vous propose de parler d’eux ? Originaire de Sardaigne (terre de naissance du Duna Jam entre autres), le groupe propose aujourd’hui son troisième album, le second chez les très bons Argonauta records.

Leur formule musicale, fondamentalement, n’a pas trop changé : on est sur un stoner de construction et d’intention assez classiques, mais c’est la mise en son en particulier qui distingue dans un premier temps Bentrees. Premièrement, la formule duo, évidemment, apporte une approche plus simple de la production. Guitare et batterie, sans artifice, on prend tout direct en pleine face : toutes les notes sont là, dans nos oreilles, pas de « multi-couches » laissant présumer d’une production complexe. Bon, on relativise un tout petit peu : il y a souvent deux lignes de guitare, en particulier sur les plans lead / soli – à voir comment ça passe en live.

Même si ce format instrumental guitare-batterie n’est pas inédit, on note en particulier dans le travail de Riccardo Podda à la guitare un recours à des sonorités et des harmonies vraiment atypiques. La fuzz graisseuse est évidemment une part importante de ses choix d’effets (le gros refrain de « The Sea » ou celui de « Alienated »), mais son écriture repose sur des choix d’accords assez originaux souvent, que l’on n’est pas forcément habitué à entendre, tout simplement : voir en particulier le presque-couplet de « Silver Veins », aux frontières du dissonant, le break harmonique sur « Away », la première partie du solo sur « The Sky Never Dies »… Si, comme nous, vos oreilles sont un peu formatées, ces choix réveilleront un peu votre attention.

Plus généralement, le travail d’écriture de Bentrees est intéressant, rendant chaque titre vite infectieux. Sans révolutionner le paysage musical, la petite formation trace et conforte sa propre voie, et propose quelque chose qui, s’il n’est pas inédit, apporte un léger vent de fraîcheur à un style par nature un peu conformisme. Mais ne nous emballons pas, le groupe reste dans un stoner rock psych de bon niveau mais néanmoins classique en termes de style. Un disque qui se démarque un peu, c’est plus que ce que l’on pouvait espérer – et quand en plus il est bien écrit, on recommande.

 


 

10 Slip – Tense Slip

 

10 Slip est un jeune trio basé à Sydney, pas le Sydney des kangourous mais celui dans la froide île canadienne de Cap Breton. Alors 10 Slip aurait forgé sa musique dans les longs hivers pour en sortir un doom puissant et imposant ?! Encore raté ! C’est plus dans le heavy au groove bien bluesy et le stoner teinté de psychédélisme qu’opère le groupe, à quelques surprises près… Après un premier EP sorti en 2023, Blackbeer’d, 10 Slip met dans nos oreilles ce premier album Tense Slip qui s’avère être bien plus que sympathique (pourquoi mettre autant de temps à en parler vous me direz ? Très bonne question … mais l’important est d’en parler !)

10 Slip démarre ce premier album comme il démarrerait un concert, une amorce de batterie et hop ça part direct sur un riff tout beau tout rond et une ambiance heavy blues qui séduira tout fan d’All them Witches ou de Child. Bienvenue dans le monde musical accueillant et chaud des canadiens ! Difficile de ne pas succomber dès ce “Dead Ain’t Gonna Cry” accrocheur puis avec “Cult” et son riff de refrain fédérateur. S’il reste des coriaces, pas de crainte l’enchaînement “10 Split” / “The Wall” finira de vous mettre d’accord avec les autres. 

Car si les deux premiers titres se concentrent sur l’aspect stoner bluesy pour nous introduire doucement dans l’univers de 10 Split, le duo “10 Split” / “The Wall” nous plonge dans le délire à 100% en introduisant d’abord sur le titre éponyme une lenteur collante, comme si nous étions à vagabonder dans le désert, contrebalancé par une seconde partie aux accents punk avec des riffs plus acérés et une basse qui s’emballe comme si elle dégringolait d’une montagne tout en conservant ce son moelleux tellement agréable. En bonus, l’atterrissage malin qui reprend le rythme d’introduction. 

“The Wall” nous emmène dans un monde plus psychédélique avec une guitares aux couleurs plus psychédéliques qui se perd dans des boucles mélodiques et cet éternel duo basse/batterie au groove impeccable mais cette fois plus dans les tonalités d’un King Buffalo. Sensation augmentée par le chant qui vient régulièrement rappeler celui des américains (ce qui rend la chose encore meilleure). A cette ambiance vient là aussi se heurter la seconde partie du morceau qui complète ces belles mélodies psych d’une puissance sonore bien plus stoner que le reste. 

Tense Slip pourrait se résumer avec ces deux titres, mais je vous déconseille de vous arrêter à ces morceaux ! Ce serait rater les ténébreuses lignes de chant et le riff de bûcheron de “Shallow Waters”, la folie punk (presque sludge) cachée derrière “Mirrors” ou les très bons “Hallowed Ground” et “Spore” reprenant les ambiances du duo décrit plus haut (avec une préférence particulière pour certaines parties très dansantes de “Spore”).

Forécement, 10 Slip impressionne avec ce premier album maîtrisé de main de maître, tant dans les compositions que dans la qualité sonore. Tense Slip s’écoute facilement, et révèle ses petites surprises sonores au fil des écoutes mais sans non plus chercher à se la jouer intello du stoner ou à réinventer la roue. En bref, un album (et visiblement un groupe) sans prise de tête qui n’a de mission que le rock, et la bière si on en croit leur description Bandcamp ! 

 


Pale Horse Ritual – Diabolic Formation

Les formations de stoner doom canadiennes ne sont pas nombreuses, et notre curiosité est donc piquée quand il s’est agi d’accueillir cette production d’une jeune groupe chez Black Throne Productions, un petit label qualitatif.

La pochette et son artwork donnent une information assez claire du contenu du disque, qui évolue, si l’on devait résumer, du côté du occult doom old school. Les premières écoutes sont à ce titre assez éclairantes sur les « racines » leur musique. Côté riffs, on n’est jamais trop loin de l’ombre rassurante d’Electric Wizard (« Deflowered », « Holy Lies », « D.E.D. »…). Cet usage de l’orgue occasionnel ou des arrangements 70s peuvent nous ramener aux Cathedral les plus psyche (le chant aussi parfois), tandis que ces plans de guitare lead aériens (et ce recours abondant à la Wah-wah) peuvent aussi rapprocher des plus contemporains Uncle Acid. On pense aussi forcément à des formations récentes pour qui « mélodique » n’est pas une insulte dans le doom, à l’image de groupes comme Dopelord. Plus largement, les arrangements mélodiques viennent pomper les standards du grand Sabbath (les relents du couplet de « Iron Man » piquent un peu sur « Wickedness »).

Le style pratiqué, multi-référencé, a le mérite d’apporter un certain plaisir, voire un plaisir certain, bien aidé par une mise en son qui confine à la perfection : fuzzé, saturé, juste gras comme il faut, et paradoxalement clair et aéré à la fois. Un travail de production de fanboy dévoué et doué, qui sert parfaitement le propos.

Bref, la musique Pale Horse Ritual suinte de références par toutes ses pores… est-ce un mal pour autant ? Evidemment non. Si vous aimez les groupes susmentionnés, la musique du groupe ne vous laissera pas insensible. En outre, Pale Horse Ritual n’est pas un combo de plagiaires en mal d’inspirations : on sent certes l’œuvre de passionnés, mais il y a aussi une bonne dose de talent derrière l’écriture de ces compos : le riff est percutant et/ou envoûtant, et le travail mélodique est prépondérant, signes d’une recherche forcenée (et payante) de l’efficacité dans sa musique de la part du groupe. En revanche, si vous êtes en recherche de défricheurs, d’aventuriers du riff, de doomsters révolutionnaires, passez votre chemin.

 


 

 

Hebi Katana – Imperfection

Imperfection est déjà le quatrième album pour le pourtant jeune trio japonais Hebi Katana (« l’épée serpent »…), qui s’est formé en 2020 à peine. Jusqu’ici, ce qui vient en premier à l’esprit quand on parle de musiques fuzzées en provenance du pays du soleil levant, c’est soit des formations de psych rock propices aux jams aériens et enfumés (option pattes d’eph’ / patchouli), soit le stoner doomy glauque tendance Church of Misery… C’est faire peu de cas d’une scène plus vivace, qui manque surtout d’opportunités et de moyens de se développer. Saluons donc la dynamique de Hebi Katana, qui force un peu le destin en proposant une sortie via le label U.S. Ripple Music, l’opportunité espérons-le de lui apporter un peu plus de visibilité (le groupe a eu peu d’opportunités de jouer live hors de son pays jusqu’ici).

Il faut dire que sa musique mérite une attention particulière : dans un style difficile à décrire simplement (un illuminé du marketing leur aura attaché l’étiquette absurde et cliché de « samourai doom »), le groupe propose sur ce Imperfection sept titres qui vont balayer des dizaines styles différents, à chaque fois au service d’une chanson à l’identité prononcée. Certains mettront en avant une identité musicale diffuse, nous préfèrerons valoriser l’efficacité des compos et le plaisir inlassable à chaque nouvelle écoute.

La mise en musique est aussi riche que les styles abordés, avec un travail de production qui vient proposer tous types de sonorités, entre le très clair et le très saturé (« Bon Nou » en intro en illustre grossièrement le propos, avec ce rageur assaut punk rock qui vient renverser une intro acoustique mélodique). Le chant, assuré alternativement par le bassiste Laven ou le guitariste Nobu, est l’un des marqueurs importants du groupe. En anglais, il est livré sans accent (une remarque pas anodine quand on connaît un peu les japonais…) et avec une redoutable efficacité : le chant de Nobu, majoritaire, a un sens mélodique impeccable (avec des aspects un peu nasillards qui ne plairont pas à tout le monde, par exemple sur « Dead Horse Requiem ») tandis que celui de Laven, plus classique, est mieux adapté aux titres punchy (comme le redoutable « Blood Spirit Rising »).

Cette richesse de sons et de personnalités vient armer une poignée de compos particulièrement attachantes et accrocheuses, dont il est difficile de faire émerger des titres meilleurs que d’autres. On notera (pour les auditeurs sur vinyles) une face B moins « percutante », avec des titres plus denses, moins directs – mais certainement pas moins intéressants, à l’image du duo final « Yu Gen » et « Yume Wa Kareno », des titres complexes, plus lents mais renforcés en larges rasades doom bien lourdes. Si vraiment vous voulez un échantillon, on vous encourage à vous pencher sur « Doomed Echoes from Old Tree » (ci-dessous) pas forcément la meilleure compo du disque, mais la plus riche probablement.

Penchez-vous dans tous les cas sur ce groupe qui ne devrait pas vous laisser insensibles.

 


Elepharmers – Western Wilderness

Il aura fallu un hiatus de près de six ans pour que les Italiens d’Elepharmers ressortent un album. Rétrospectivement, le démarrage semblait sérieux : trois disques et une signature chez Electric Valley Records. Un parcours au sein d’influences space rock pas toujours orthodoxes, certes, mais sans éclats majeurs entre 2010 et 2019. Pourtant, leurs sonorités étranges auraient dû attiser notre curiosité et laissaient présager le meilleur pour l’avenir.
Pourquoi, alors, six ans entre le précédent album et ce Western Wilderness ? La réponse appartient au trio, et après tout, peu nous chaut : si la plaque s’avère bonne, c’est bien tout ce qui compte.

Les Sardes d’Elepharmers signent ici un retour à leurs sources rock et annoncent délaisser le space rock. Et c’est assez vrai : ce nouvel opus s’inscrit dans une veine plus classique du genre il suffit d’une oreille meme distraite pour recevoir “Burning The Nest” pour s’en convaincre.  Les riffs nerveux, soutenus par la linéarité de la batterie sur “The Call of the Wild” et “Dung Beetle”, ne démentent pas le propos. Le groupe joue avec les poncifs du style, certes, mais le fait avec talent. Les titres ne sont jamais ennuyeux, et l’on ne peut que recommander ces pistes vives où transpirent quelques soli et autres surprises loin d’être dégueulasses.

Se réinventer complètement n’est toutefois pas une mince affaire, et Arcentu comme Tower of Silence font la part belle aux mélodies en apesanteur, trahissant encore l’attachement du groupe pour le space rock. Reconnaissons cependant qu’ils ont clairement laissé derrière eux les aspects les plus barrés de leurs anciennes productions : le bref passage planant de “The Call of the Wild” ou les quelques secondes synthétiques au cœur de Genna Serapis” en sont sans doute la dernières rémanences.

Une fois l’écoute passée, le constat s’impose : la plaque est solide. Les sautillants “Drifter” et “Blind” marquent l’esprit par leurs compositions enjouées; un cœur d’album où pulse la vitalité d’Elepharmers. Qu’on ne se laisse pas abuser par leur nom : la lourdeur est peut-être leur étendard et ils lui font honneur avec “Genna Serapis”, mais ils restent malgré tout attachés aux intentions les plus rétro du genre. Solis hard rock de qualité, crunch désertique comme on l’aime… L’étiquette ne reflète pas tout à fait le produit, mais le titre de l’album, lui, tape dans le mille : Western Wilderness sent la poussière et le sans-plomb, une plaque qui file à toute allure sous un soleil radieux.

Elepharmers signe donc son retour aux affaires avec un Western Wilderness travaillé et construit avec talent. On espère croiser le trio bientôt dans quelques clubs proches de chez nous, histoire de prendre un shoot de poussière méditerranéenne plein les esgourdes.

Bell Witch and Aerial Ruin – Stygian Bough – Volume II

Même si les bases du projet sont très explicites (les noms des deux formations le composant figurent dans son titre) rappelons qu’il s’agit ici du volume II d’un partenariat dont le premier disque est sorti il y a cinq ans maintenant. D’un côté : Bell Witch, le duo à l’origine de l’incontestable pierre angulaire du Funeral Doom, avec son écrasant Mirror Reaper en 2017 (on ne vas pas vous en ressasser les tenants et aboutissants, et on vous encourage à vous pencher sur la question si vous êtes passé à côté…). De l’autre côté, un projet musical « one man band », Aerial Ruin, derrière lequel se cache Erik Moggridge, non seulement un ami de longue date de Bell Witch, mais surtout un partenaire de composition de toujours pour le duo. Dès lors, il faut appréhender ce projet partagé comme la volonté commune de faire émerger une tierce entité musicale de la part de ces musiciens.

A l’image du Volume I, la production commune de ces deux entités musicales produit une musique qui se situe… pile entre les deux ! Pour faire très schématique, Stygian Bough repose sur une base doom lente et un travail d’écriture très élaboré (la marque de Bell Witch), et y injecte des sonorités plus aériennes (aux influences folk au sens pur, bien loin des clichés de la guitare sèche au coin du feu), mélodiques, un chant clair, et des thématiques plus mystiques (des apports liés à l’entité Aerial Ruin).

Le résultat est donc une musique moins introspective et oppressante que le Funeral Doom très sombre de Bell Witch, mais plutôt un doom mélodique, très lent et souvent mélancolique, incarné ici sur quatre titres massifs (entre 11 et 19 minutes).

Même si l’on est prévenu, pourtant, la première mesure (et même les premières secondes) du disque sur « Waves Became the Sky » a failli nous sortir complètement du projet : une progression mélodique sur trois notes (riff ?) avec un chant en harmonie aux atours quasi-cléricaux… les clichés les plus caricaturaux et éculés sont là, jetés en pâture aux chroniqueurs blasés qui n’aura pas à en écouter plus pour classer le disque. Avec force abnégation, on pousse un peu, pour prendre la juste mesure de l’objet. Et autant prévenir tout de suite : il faut vraiment écouter copieusement le disque pour en appréhender la teneur ; on vous le dit souvent, mais c’est, ici plus qu’ailleurs, primordial. Sur ce premier titre par exemple, même si la trame mélodique est la même pendant douze minutes (les mêmes notes), les variations sont aussi nombreuses que subtiles, progressivement amenées, avec en particulier une transition en milieu de titre, pour préparer un dernier tiers qui, s’il n’est pas cataclysmique non plus (on est dans le monde du pas feutré sur un lit de décibels), propose une toute autre densité.

Chacun des titres a sa propre touche, développant son ambiance propre. On mentionnera notamment « King of the Wood », avec sa première moitié majestueuse, où les harmonies soutenues par le jeu de basse 6-cordes de Dylan Desmond font des merveilles, et sa seconde moitié plus sombre et complexe. Enfin, après un « From Dominion » moins ambitieux (un peu ampoulé dans son interprétation, surtout pour son segment central très aérien et sa conclusion) mais néanmoins efficace, « The Told and the Leadened » vient clôturer avec majesté ce disque : au long de ses 19 minutes, il prend l’auditeur par la main et l’emmène dans les méandres les plus sombres (son premier tiers, en gros), chaotiques ensuite, avant de faire jaillir la lumière (autour du second tiers) pour enfin le lâcher, inquiet, dans un environnement incertain voire agressif et hostile. Ça a l’air cliché ? Écoutez, vous verrez.

En conclusion, ce rappel, primordial : ce disque se digère TRÈS lentement. Il faut lui consacrer du temps, pour progressivement lui faire confiance, se laisser amadouer puis envoûter, voire hypnotiser. Il faut aussi le faire bénéficier d’un système sonore correct, pour valoriser le travail de production remarquable d’un autre ancien partenaire, qui fait son retour dans l’équation : Billy Anderson. Le dispositif instrumental a beau être simple sur le papier (une guitare, une basse, une batterie), leur enchevêtrement, plus ou moins complexe, et plus ou moins dense, leurs sons (acoustique, saturé, en solo ou rythmique…), l’articulation des séquences (avec un rôle décisif à nouveau du discret mais prodigieux batteur Jesse Shreibman), et le jeu sur les lignes de chant (clair, harmonies…) rendent l’écoute au casque passionnante. Bref, un disque compliqué à appréhender, difficile à catégoriser, mais qui saura ravir les audacieux – à l’image de son prédécesseur.

 


 

Black Charger – Small Town

Dans les dizaines d’albums de toutes (plate)formes, toutes origines, tous styles, reçus au fil d’une semaine, mois, année… on trouve des disques d’ambition ou d’originalités différentes. Dans cette marée de sorties, Blackcharger a retenu notre attention, alors qu’il n’avait a priori “rien pour lui” : ce premier album pour les natifs de l’âpre Osnabrück ne paye pas de mine, ne bénéficie pas de support prestigieux et puissant, pas de guest pompeux… rien d’autre qu’une musique séduisante, sincère et une certaine humilité dans l’intention.

C’est le son qui séduit en premier, cette guitare fuzzée aux limites de l’outrance qui fait tant de bien aux oreilles de l’amateur de stoner, qui vient graisser vos tympans dès l’intro de “Liquor Store”. Si vous voulez votre dose rapide, on vous orientera par exemple sur le morceau titre “Small Town”, dont la guitare arrive presque au niveau de saturation fuzzée d’un The Midnight Ghost Train. Se reposant sur une basse ronde et saturée, les compos développent un groove particulièrement enthousiasmant.

On pense à Slomosa (“Sound Outside”, “Walk with Me”) ici ou là, à Fu Manchu bien sûr, mais aussi 1000Mods, les premiers QOTSA (“Liquor Store”), etc… Le trio ne devrait pas s’offusquer de cette liste de références à la Prévert, d’autant plus que jamais ils ne tombent dans le plagiat ou l’influence un peu trop envahissante. Ils mènent leur barque et  délivrent une belle poignée de pépites catchy sans se prendre la tête, envoutant les stoner heads à grands coups de riffs et de groove turgescent. On vous laisse prendre votre dose avec “Super Ego” ci-dessous ou autres “Snakedance”.

Small Town n’est pas parfait : certains titres sont moins efficaces que d’autres, le chant mériterait un peu plus de travail pour tirer les compos encore plus vers le haut… Mais on revient à ce disque comme une petite gourmandise de plaisir coupable.

 


Kadavar – Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin

C’est avec au cœur un vent de soulagement que nous prenons la plume, l’oreille encore frétillante de l’écoute du dernier Kadavar. Le précédent album nous avait laissés sur une impression de fin d’ère : celle d’un éloignement définitif du groupe de son identité rétro rock, au profit d’autre chose d’encore indéfini. Et, pour notre plus grand bonheur, voici le tout neuf Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin (K.A.D.A.V.A.R), un album qui signe le retour aux affaires de nos Allemands préférés, avec une approche qui devrait réconcilier plus d’un déçu des productions berlinoises de ces six dernières années.

Dès la sortie du premier single, “Total Annihilation”, le quatuor avait surpris. D’une part, parce que leur précédent opus, I Just Want To Be A Sound, n’avait pas encore soufflé sa première bougie (à vrai dire, il avait à peine six mois). D’autre part, parce que le son de ce titre marquait un véritable retour en grâce du groupe : une pièce rétro rock, agressive et fougueuse, laissant espérer un album digne de ceux de la première heure.

Si l’esprit des débuts plane sur “The Children”, dont l’intro évoque brièvement “Bron-Y-Aur Stomp” de Led Zeppelin, et que “Lies” ouvre l’album avec une puissance toute nouvelle, il faut bien admettre que le retour aux sources n’est pas la seule valeur portée par ce disque.

Rien de rédhibitoire, n’allez pas nous faire dire ce qu’on n’a pas dit ! “Heartache” trace une voie du milieu parfaite entre Berlin et I Just Want To Be A Sound, démontrant que le groupe ne se renie pas. Kadavar caresse même les Beatles sur Explosion In The Sky” et continue d’innover avec “Stick It”, qui semble tout droit sorti d’un album pop bigarré et acidulé façon années 90.

Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin n’est ni un jouet ni une sucrerie pour enfants : c’est plus ardu que cela. Impossible de réduire cet album à un archétype, autant qu’il est impossible d’enfermer le groupe dans une case. Du lumineux “You Me Apocalypse” et ses patterns de batterie entraînants sur fond de chant gorgé de reverb, à l’intro plus inquiétante du titre “K.A.D.A.V.A.R”, qui exploite des sons numériques distordus et inhabituels, il y a à prendre et à laisser. Mais nul doute que “K.A.D.A.V.A.R” vous fera headbanger et épeler le nom du groupe à tue-tête, comme s’il fallait consacrer ce dernier une fois pour toutes.

Pour vous repérer dans ce disque, deux écoles s’affrontent. Ceux qui veulent relier les albums Kadavar à Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin en deux titres choisiront “Lies” et “K.A.D.A.V.A.R” : acidité du chant, entrain de la basse, mélodies rétro acides et agressives, tout y est. Ceux qui ont découvert le groupe avec I Just Want To Be A Sound trouveront leur réconfort dans “Explosion In The Sky” et “Stick It”, deux morceaux atypiques mais d’une belle inventivité.

En à peine plus de six mois, Kadavar prouve qu’il a de l’imagination à revendre. Comme Simon “Dragon” nous le confiait à la sortie d’un set : le groupe refuse de s’inscrire dans un schéma établi, quitte à dérouter ses plus fidèles auditeurs, dont nous sommes.

Kids Abandoning Destiny Among Vanity and Ruin , vous l’aurez compris, nous a convaincus et soulagés : heureux de pouvoir à nouveau vous écrire sur Kadavar avec passion. Certes, on ne se retrouve pas tout à fait en terrain connu, mais c’est justement ce qu’on attend d’un groupe qui a tant roulé sa bosse : qu’il se réinvente et nous surprenne à chaque sortie. Une attente que Kadavar comble encore une fois avec brio.

Kadavar, K.A.D.A.V.A.R !

 

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