Bull Terrier – Be Like Water

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La frontière entre l’autoproduction et l’album signé est parfois très mince. Aujourd’hui des albums soutenus par labels et producteurs ne sonnent pas forcément mieux que ce premier effort de Bull Terrier. Les strasbourgeois l’ont bien compris, pour sortir du lot et caresser l’espoir d’une certaine reconnaissance dans une scène en perpétuelle expansion, il faut envoyer du lourd. Dès les premières notes de « Resurrection Mary », le lourd, le groupe l’envoie ! Voilà un manifeste de stoner pur jus de cuisson, qui suinte et qui graisse les conduits auditifs. En France aussi on peut faire des productions dignes des meilleurs artilleurs suédois, maîtres du riff sabbathien et de son massivement fuzzé. C’est ce que nous démontre le quintet alsacien au fil des 6 titres de ce premier EP « Be Like Water ».
 Après les près de 10 minutes du premier morceau, qui allie stoner épais à une deuxième partie plus doom, Bull Terrier varie les tempos et les ambiances. Tantôt plus sudiste dans son hard-rock, lorgnant sur du grunge gras sur certains plans, les références et clins d’œil défilent en tête sans prendre le dessus sur la sincérité du groupe. Depuis 2011 on sent que les influences communes transpirent dans chaque arrangement et riff, et le plaisir est communicatif. Surtout quand c’est fait avec autant de qualité instrumentale et avec une production aussi puissante que précise. Paru en 2014 ces 39 minutes de stoner-rock haute volée témoigne de tout l’intérêt que l’on a à porter au groupe.

Classique mais bigrement efficace, reste à affirmer cette identité propre qui semble parfois contrainte de rentrer dans un cahier des charges trop défini. Les grattes en ont sous le pied et aimeraient titiller les cieux mais trop souvent s’en reviennent à l’efficacité du riff plus qu’à son envolée. La section rythmique joue et groove, et saurait se permettre de sortir des sentiers martelés. Ces morceaux méritaient d’être enregistrés parce qu’ils sont sacrément bons et bien foutus, plus stoner-métal finalement. Attention à ne pas vouloir enfoncer trop de portes déjà trop souvent ouvertes. La voix au même titre que les instruments méritent de parfois moins essayer d’en faire ou au contraire de creuser ses aspects les plus originaux. Super base pour un avenir prometteur si le groupe explose le cadre dans lequel il s’enferme parfois. Et quand bien même, on prend son pied dans ce cadre !

Ufomammut – Ecate

Ecate

Voilà, il fallait trancher, séparer la fanfreluche de l’absolue nécessité. En même temps, à la vue des dernières prestations live des italiens, on se doutait un peu de cette évolution. Plus ramassée, plus directe, moins grandiloquente, la musique du trio nous entrelaçait les intestins en un chapelet d’angoisses, faisant éclater ses balles doom-doom au cœur même de nos incertitudes. « Ecate » est donc le symptôme physique de ce retour vers plus de simplicité, la conclusion gravée de son envie d’être plus direct et urgent.

La plaque s’éloigne des standards du groupe en proposant 46 minutes de furie pour 6 titres, grand écart structurel comparé aux deux volumes de « Oro ». Ramassé dans le temps donc, mais grand ouvert dans l’esprit, le trio envoyant son doom dans l’espace ou dans la lave selon les morceaux. Prenez le premier titre « Somnium » qui vous file l’impression d’être sur le pas de lancement d’un missile V2, prêt à décoller sous le joug de cette rythmique martiale et lointaine (le groupe ayant une fois de plus enregistré dans son ptit lieu fétiche, l’ancienne école du village de Sarezzano, profitant de la réverbe naturelle qui mousse de son ampleur l’ensemble de l’album). Le titre-missile explose ensuite dans une gerbe grasse de TNT, trois lettres pour trois notes laissant peu de place à la finesse. Finesse à nouveau déflorée, par le titre suivant, un « Plouton » glouton très indus avec sa voix éructée et lointaine, un concentré de haine viscérale pure gerbant sur le « Chaosecret » suivant. Ce morceau est d’ailleurs un fier représentant de la bipolarité nouvelle du trio. On assiste à un long développé couché narcoleptique et psychotrope sur plus de 6 minutes pour finir sur une baise graveleuse où le doom et le groove s’enlacent en un python luisant et salace. Le reptile poursuit sa course avec « Temple » qui promet l’enfer à toutes les nuques. Promenant ses écailles luisantes sur un groove salace, le titre semble prendre un malin plaisir à nous entraîner plus bas encore, dans les profondeurs du doute et de nos retranchements.

Mais réduire « Ecate » à un album terrien, voir sous-terrien serait une erreur. Car Ufomammut a toujours su distiller des gouttes de respiration au gré de ses albums. On retrouve donc leur nouvel essai, parcouru de nappes synthétiques, de notes acides et cristallines baignées donc de cette fameuse et enveloppante réverbération, offrant le juste contrepoint à la brutalité des compos. Le trio allant même glisser un « Revelation » tout en kraut-respiration au trois-quart de l’album. Un soupir spatial permettant au dernier titre « Ecate » d’exploser plus que de raison et d’éradiquer nos dernières incertitudes quant à la qualité de cet album.

Le fait est que Ufomammut a décidé d’être plus direct et concis. Des méandres labyrinthiques qu’il composait précédemment, ne reste qu’un couloir étroit, sombre, suffocant, tout juste éclairé au loin, par cette lumière rédemptrice. « Ecate » symbolise le renouveau et le retour d’un grand et gros Ufomammut. Il a, dans sa démarche, su recentrer les débats, un peu à la manière de Conan, pour en extirper l’essentiel. On en ressort essoufflé et finalement, plus vivant que jamais. A l’écoute de cet album, je me suis senti comme un astronaute sans oxygène. On se sait condamné, c’est inéluctable. On meurt étouffé, certes, mais serein et apaisé devant la beauté et l’immensité de l’espace.

Appalooza – Chameleon

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C’est sous le soleil de Brest que commence la cavalcade d’Appalooza qui passera par un nombre conséquent de troquet avant de finir sa course sur l’EP, objet de cette chronique. Tout commence par une courte et légère ambiance tranchée par un riff auquel vient s’harnacher la basse/batterie pour tabasser. Ce premier titre « Obsolescence » rentre dans le vif et nous fait ressentir les cailloux qui parsèment le chemin de l’ultime riff. La voix semble plus que nonchalante. Le morceau prend une forme assez classique avec un bon solo en fin de parcours suivi d’un monceau de lourdeur de son qui permet de déboucher les oreilles de la fureur du vent. Le batteur tape sans vergogne sur tout ce qui semble se présenter à lui quant la guitare galope presque sans cesse et que la basse trouve sa position. La prod est très bonne mais on distingue, lors des premières écoutes, une certaine distance entre le son et nos oreilles. Ceci dit elle a vite disparue après plusieurs écoutes. C’est également après quelques écoutes que ce premier titre dévoile son potentiel accrocheur. Mais pour tout vous dire, il me semble qu’au fil des 4 morceaux de cet EP, on monte en plaisir et en intérêt. Comme je l’ai déjà dit, ce premier morceau est somme toute assez classique mais on passe de plus en plus vers quelque chose d’expérimentale pour diminuer le côté Alice In Chains et augmenter le côté Qotsa des débuts. « Glory Pain » garde cette même rage instrumentale mais ici la voix se fait plus énervée et subtil ce qui apporte beaucoup. Le solo quant à lui est plus que cool dans le oldschool. « Chameleon » prend le contre-pied de tout cela et commence avec une vraie intro de quelques notes se répercutant dans le lointain du canyon. On rencontre rapidement une boucle courte pleine de fuzz avec un côté psychédélique encore non rencontré sur le skeud qui fait plaisir. Mais c’est la deuxième partie du morceau qui le met au-dessus avec sa guitare mélodique et ses ponts/transitions pour obtenir une fin jubilatoire. Enfin, « Matador » commence avec un rythme presque syncopé et les variations qui suivent font forcément penser aux premiers Qotsa. On assiste alors à un concentré d’idées avec un timing parfait et une guitare qui donne son plein potentiel.

En somme, en 4 titres, si les 2 premiers sont peut-être un peu redondants, Appalooza parvient sans mal à capter notre attention et se révèle vraiment au fil des écoutes. Si ma préférence va à la seconde partie de l’EP qui va plus loin et plus fort, le tout reste très qualitatif.

Mammoth Mammoth – Volume IV : Hammered Again

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Tout comme Super Résistant, l’icône du cinéma français, les Mammoth Mammoth n’ont qu’un seul mot d’ordre : pas de chis-chis !

Vous l’aurez compris donc, pas de long jams sessions improvisées sous des volutes d’herbe qui fait rire, ni d’élans psychédéliques instrumentaux endimanchés dans un patte d’éph moule-burnes et entourés d’elfes magiques ou autres farfadets. Que nenni donc, car Mammoth Mammoth est au stoner ce que Mötorhead ou AC/DC sont au rock n’roll : les chantres d’une musique faîte pour les hommes, les vrais, les tatoués et sévèrement burnés, par des hommes, des vrais, des tatoués et des sévèrement burnés.

Dès l’ouverture, le ton est donné avec l’hymne « Life’s a Bitch » où nos australiens se rappellent à leurs ancêtres de la perfide Albion et nous emmènent joyeusement dans l’ambiance d’un pub irlandais enfumé où The Real Mackenzies seraient en train de se produire. Direct et efficace, tout comme le refrain « Life’s a bitch and then you die » qui résume parfaitement la philosophie du combo et de ce « Volume IV : Hammered again ».

On part de très haut donc, telle la plus méchante des montagnes russes, pour redescendre abruptement avant le soubresaut de « Fuel Injected », tuerie rock’n’roll dédiée aux amateurs des « vestes à patchs » et autres porte-clés décapsuleurs. L’ambiance monte donc, retombe, puis remonte à moitié au gré des 10 titres de cet album inégal. Car à côté des pépites taillées pour la scène que sont le lourd comme une enclume et lent comme une tortue « Promised Land », ou bien l’excellent et punk « Sick (of being sick) », on trouve quelques morceaux un brin faiblards (« Black Dog », « Reign Supreme »).

Fraîchement signés chez Napalm Records, Mammoth Mammoth est donc loin d’accoucher de l’album du siècle (ou de l’année). En revanche les australiens nous ont pondu une bien sympathique galette qui fait le job et servira allégrement de bande son quand il s’agira de griller une bonne grosse côte à l’os au BBQ tout en buvant des bières avec vos potes.

Stonehenge – Bunch of Bisons

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Tout pousse à imaginer un troupeau de bisons fonçant tête baissée et naseau humide dans les grandes étendues américaines, mue qu’il est, par cette irrépressible envie d’aller brouter l’herbe plus grasse du voisin. Mais le bestiau qui nous fait face est allemand, a plutôt tendance à broyer du tympan et, à défaut d’étendues sauvages, fait virevolter son heavy-prog stoner dans toutes les caves humides de Germanie. Sortie en 2013, « Bunch of Bisons » fut ré-édité en 2014, en vinyle, par fuzzmatazz records et étale sur ses 7 titres un stoner virevoltant, aiguisé à la saucisse, parfait mélange entre influences 70s et impact contemporain, petits-fils moustachu de Deep Purple et Elder.

Enfin un groupe qui redonne ses lettres de noblesse à l’orgue ! Véritable pape des années 60/70s et lien nécessaire entre chaque composante d’un groupe, l’orgue ne semblait, depuis, relégué qu’à un rôle de faire-valoir, d’apport vintage pour sonner « comme avant ». Stonehenge le replace au centre des débats, tant au niveau du son, que de sa place dans les compositions. « Artic Brother », morceau d’ouverture le prouve d’emblée, c’est l’orgue qui dirige le quatuor, suscite le débat et fait progresser le titre. Et de progression, il s’agit. Chaque compo vient tutoyer la dizaine de minutes, assise sur de solides riffs, « Pizza Fonkey », de lignes de guitares plus subtiles, « Kaléidoscope », de chœurs conquérants, « Bunch of Bisons » et de moments de blastkrieg tout en violence, « Concrete Krieger ». On pense à Elder pour l’alambic des structures et la technique des musiciens. D’ailleurs, présentons-les ces conquérants chevaliers du prog. Enny à la guitare et au chant, Johannes à l’orgue, Micha à la basse et Ole à la batterie. Les « german fab-four » nous régalent dans ce premier essai où la maîtrise côtoie des instants de pur rock’n’roll. Écoutez donc « Sun on the asphalt » et osez dire que vous n’avez pas headbangué !

Reste qu’au bout de 6 titres, on tourne un peu en rond vis-à-vis de la formule. Mais il s’agit là d’un premier album, souvent plus « compilation » hétéroclite d’anciens et nouveaux morceaux pour un groupe, que véritable album réfléchi dans sa globalité. Et à l’écoute de « Delay », voilà que l’excitation renaît à nouveau. Le chant est plus poussé techniquement et mélodiquement, la composition sonne plus mature et réfléchie. On sent une influence jammesque courir le long des 11minutes-échine du titre, les ambiances se posent faisant éclater les idées au grand jour. Cette fin d’album laisse entrevoir un horizon radieux pour les allemands s’ils s’entêtent dans cette voie, tant « Delay » est costaud et nous colle un large sourire.

Qu’on se rassure, le combo devrait normalement offrir une suite à ce « Bunch of Bisons » frais et prometteur. On l’espère plus grand, plus fat, plus barré que ce premier jet qui reste, au demeurant, une excellente découverte. Il passe très bien la barre de la première écoute, puis de la deuxième, puis de la troi…, bref il passe très bien à n’importe qu’elle heure de la journée et se marie très bien avec n’importe quel alcool. D’ailleurs « Bunch of Bisons » pourrait être le nom d’un cocktail riche en couleur et agressif au palais. A Stonehenge d’en parfaire la composition.

Pombagira – Flesh Throne Press

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On pensait presque les avoir perdus… faut dire qu’ils nous avaient mal habitués ! Un album par an depuis les débuts de leur carrière, passant de label obscur à label discret, et d’un seul coup… silence ! Trois ans qu’on n’en avait pas entendu parler, et voilà que le duo grand-briton déboule chez les décidément très hypés Svart Records (Acid King, Brutus, Mantar, etc…) avec un nouvel album, que dis-je, un colosse de près d’une heure et demie, qui remplit bien un double disque / CD.

 

Au niveau du style, on n’est pas complètement déstabilisé : les londoniens évoluent dans une sorte de mélange entre le doom le plus traditionnel (quelque chose à cheval entre l’austérité froide des premiers Electric Wizard et le sens mélodique un peu malsain d’un Pentagram) et des fulgurances atmosphériques et mélodiques, puissantes ou envoûtantes. Même s’ils semblent subtilement se détacher de plans parfois très construits, presque prog, au profit d’ambiances plus “jammesques”, on est quand même en terrain connu, ce qui fait du bien, car le contraire nous aurait contrarié. L’agréable surprise de ce Flesh Throne Press est en réalité qu’il est très bon, meilleur sans doute que ses prédécesseurs. Plus direct, plus soigné, plus fort… Plus riche, globalement, si bien qu’il en est difficile de résumer son périple en quelques mots clés, dans une synthèse qui apparaît, au fil des écoutes, aussi difficile qu’inutile.

 

Laissons parler les chansons plutôt. Points forts de la double-galette, des titres comme “Sorcerous Cry”, “In The Silence” ou “The Way” déroulent chacun sur une douzaine de minutes en moyenne leur ambiance lugubre, portée par la six-cordes à la fois omniprésente et lointaine (un subtil écho dans le mix) de Peter, ainsi que par son chant proprement hanté. Le duo sait faire tournoyer un riff quand il en a un sous le coude. Bénéficiant d’un luxe d’espace (un double album, quand même), le duo se permet des quasi-interludes instrumentaux (“Soul Seeker”, “Time Stone”, ou même les plus de quatre minutes de “Gather”…) qui ne manquent pas d’intérêt. Notons quand même, petite facétie de prod s’il en est, que le couple se permet d’ajouter occasionnellement une ligne de basse ou de guitare pour densifier un peu des morceaux ici ou là, mais ça ne diminue en rien la puissance musicale débitée par ces deux cinglés. Le premier disque se termine par un majestueux “Flesh Throne Press” de presque un quart d’heure, tortueux et aérien, qui par son ambiance peut même raviver le souvenir récent du dernier Yob dans ses segments les moins agressifs. En miroir, pour conclure (ou presque) la seconde galette, le duo s’engage dans un titre sinueux, qui ouvre en sa moitié (passées la cinquième minute, quoi…) la voie à une séquence aérienne, presque enjouée, essentiellement en son clair (et avec toujours – mais de manière plus prégnante ici – ce son chargé d’une reverb un peu froide). Ce faisant, le groupe finit sa production en ouvrant la perspective à de nouveaux sons, de nouvelles tentatives qui, si elles sont aussi soignées que ce Flesh Throne Press, nous font saliver d’avance. Un excellent album.

Bleeding Eyes – Gammy

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La très prolixe scène italienne à vu sortir fin 2014, le cinquième album de Bleeding Eyes. Voilà 13 ans maintenant que ces vieux grognards du sludge s’appliquent à recouvrir de boue leur botte de pays. « Gammy » est leur 5ème album et fait montre d’une maîtrise toute particulière du genre, nous proposant la photographie aérienne et planante d’un paysage souillé de poisse, englué et tourmenté.

On sait depuis l’antiquité que les Italiens sont des bâtisseurs hors-pairs, de géniaux architectes. Bleeding Eyes ne déroge pas à la règle ouvrant son opus par « La Chiave », la clef. Ce morceau synthétise l’esprit de l’album, des lignes aériennes de guitares couvrant une assise grasse et lourde, ouvrant la porte d’un univers personnel et marqué. « Gammy » est la Daumus aurea des transalpins. Un album parfaitement construit, reflétant la folie de ses géniteurs à l’instar de la demeure de Néron. Mais Bleeding Eyes n’assèche pas les marais pour construire son palais. Non, il ancre ses fondations dans la boue terrienne. « Amaro Tez » ou « Lacrime Flume Sangre Dolore » déversent leur sludge efficace, soutenus par une voix scandée en italien, filant une rouste directe à l’écoute, migrant ses riffs dans le sud de l’Amérique.

« A fistfull of dynamite » syncrétise les influences du groupe est fait naître une nouvelle facette, plus stoner, plus limpide dans les riffs et les mélodies (très System of a Downesque dans le chant sur celle-là). Mis à part « Gammy » les compos ne dépassent jamais les 6 minutes, ce qui permet d’éviter des redites et de ne pas se perdre en route. La galette est parcourue et piquée d’effets éthérés, de lignes réverbérées, de morceaux plus aériens, « Full Fledged » par exemple, qui permettent de surélever l’ensemble, de donner de l’esprit à la musique très corporelle du combo. Ces instants de respiration offrent un contrepoint salutaire aux morceaux plus dégueulasses, les rendant encore plus sales et caca (oui c’est possible).

L’alternance du chant italien/anglais est intéressant car il offre une palette plurielle d’émotions à chaque instant de l’album. Du prédicateur méditerranéen inquiétant et dictatorial, au chœur anglais tout en mélodie, tout y passe, reste cohérent et lie bien l’ensemble. Le mixage et la production sont cohérents et offrent un écrin sur mesure à la musique de Bleeding Eyes qui, au final, ne souffre peut-être, que de son artwork. Le front plissé, les yeux inquiétant d’un mec chelou tout frippé, semblant scruter une femme Casper devant sa cabane en bois, tout ceci semble étrangement adolescent pour représenter la musique foutrement adulte des italiens. Bref.

« Gammy » est une bonne surprise. Moins monolithique qu’il n’y paraît, transcendant le genre, l’album se découvre au fil des écoutes, laissant apparaître des titres bien composés et la patte toute personnelle de Bleeding Eyes. Son sludge psychédélique fait mouche, larguant des ptits bouts de buvard au LSD dans les marécages de Crowbar et Weedeater. Un bon moment d’écoute, un édifice efficace étalant sont architecture de ses origines latines à ses influences ricaines. A écouter avec des bottes en caoutchouc.

Mule Arm Enemy – Mule Arm Enemy

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Si vous aimez My Sleeping Karma et ses pochettes hindouesques, ne vous fiez pas à l’intitulé du troisième titre de cet EP (« Mass mantra ») et passez votre chemin. Mule Arm Enemy, trio basé à Lille, laisse le stoner instrumental (à d’autres lillois) pour naviguer dans la voie du grunge/sludge (ce n’est pas moi qui le dit).

Tout commence avec « Vision » et son intro lugubre à souhait qui, 2’30 durant, maintient l’oreille en alerte avant de basculer vers un rock plus « conventionnel ». Du Grundge, il faut plutôt chercher la filiation avec un Alice in Chains pour l’aspect abrasif et écorché de l’époque « Dirt ».

Le deuxième morceau, « Cockroach is the word », est le plus direct des titres de cet EP autoproduit et est plutôt bien ficelé, avec toujours cette touche ‘Staleyesque’. Quant au « Mass Mantra » évoqué plus haut, et long de 8’22, il débute par des incantations avant de basculer dans la furie sonore. Ce morceau à lui seul mérite une petite visite sur le bancamp du groupe.

Elder – Lore

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C’est peu dire qu’on l’attendait avec impatience ce nouvel Elder. Car depuis le EP Spires Burn/Release paru en 2012 où le trio enfonçait un peu plus son heavy-prog dans des méandres de noirceurs, pas de nouvelles ou peu. C’est donc la bave de désespoir aux commissures des lèvres que j’enfourne goulûment la galette dans le lecteur, les plus-si-jeunes-loups m’ayant toujours fait dresser le corps caverneux à chaque écoute. Avec l’intime conviction d’être déçu, allez savoir pourquoi, persuadé qu’ Elder ne peut être bon à chaque fois. Inspiration. Play.

« Compendium » se fend d’entrée d’un tapping monomaniaque puis chipe les olives de Led Zeppelin, histoire de poser ses couilles sur le skeud et d’annoncer la couleur. Le Elder nouveau sera gros, avec de la couenne sur le pourtour et du riff en médaillon. La voix de Di Salvo est toujours aussi claire et un peu en retrait (ce qui reste toujours une faiblesse chez eux) mais accompagnée d’une guitare bien sentie et d’une basse grasse aux entournures. On sent l’envie de revêtir ses influences 70s d’un épais châle à la maille mastodonte. L’impact mélodique est beaucoup plus net sur cet album. Il ne se dilue plus autant dans l’alambic de la composition qu’affectionne les américains. Du coup, l’alternance arpège/heavy fonctionne en plein et fait passer les 10 minutes du morceau pour la norme temporelle radiophonique.

« Legend » comprend une légèreté pas si habituelle chez Elder. En lustrant la guitare d’une réverbe aérienne, le combo évolue dans l’approche de son univers, élevant ses arpèges, renforçant ainsi l’impact des parties saturées. L’ombre du Zeppelin plane à nouveau au-dessus de ce titre, par l’influence folk, le groove des riffs et la richesse de la rythmique basse/batterie terriblement sexy. Une fois de plus, l’aspect mélodique est plus prenant et intègre la complexité des arrangements avec une étonnante facilité. Allez un gros pouce de satisfaction en l’air, à tutoyer l’anus de Dieu, pour ce titre.

« Lore » se pose en point culminant de l’album. On sent que le trio a voulu créer un morceau-monde, une œuvre unie et tentaculaire, son escalier pour le paradis. Mais il se prend malheureusement les pieds dans la première marche. Les plans semblent empilés les uns après les autres sans véritable liant. A la légèreté mélodique des deux premiers titres se substitue un matraquage heavy un peu pompeux. Il faut attendre le point de respiration à mi-chemin du morceau pour percevoir ce qu’aurait pu donner l’ensemble avec plus de cohérence. L’apport de claviers permet d’élargir le spectre sonore et ouvre considérablement l’espace pour Elder, pour sa technique et ses solis. J’ai l’impression d’une prod un poil contraignante, enfermant leurs idées dans un espace trop étroit. Une semi-déception que ce morceau car quand les 16minutes s’acoquinent de grands espaces, le combo tutoie une ampleur jamais atteinte.

« Deadweight » fait figure de titre punk avec ses 9 minutes suite à « Lore ». Il est pourtant un beau symptôme de l’évolution d’Elder, de sa drague effrénée à la folk, de son dessein à redonner du lustre au métal des années 70. Guitare chorusée, solo rock’n’roll, dégoulinant de culs, batterie coquine. Ce titre est une ode à la libération des sens et à l’érection de ses fans caverneux. Efficace car plus ouvert, il n’oublie pas non plus d’être un poil plus salace, les voix se faisant choeur efficace, soutenant une fin headbangueuse en diable. Deuxième pouce.

« Spirit at Aphelion » s’ouvre sur un duo guitare sèche, clavier léger, bienveillant. La batterie martiale ouvre ensuite le chemin pour les fameux riffs du trio. La formule est maintenant connue et fonctionne en plein dans ce dernier titre. La batterie de Matthew Couto est beaucoup plus rageuse et l’apport de claviers fait à nouveau grand bien à l’ensemble, décuplant les claques métalliques que le combo nous assène par la suite. Le morceau clôt l’album sur un fade-out un peu facile mais qui nous plonge dans un état de manque malsain.

Cet album est bon, cet album est même très bon. Il n’est pas encore la claque absolue que l’on attend de Elder. Le trio, par ses qualités, son insolent savoir-faire, ne peut faire autrement. On le condamne à la perfection car il est né pour ça, le prouvant à chaque sortie. Cet album est très bon. J’ai un putain de sourire éclairant mon visage et les deux pouces en l’air, très haut. A faire rougir l’arrière-train du tout-puissant.

L’Effondras – L’Effondras

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A la croisée des chemins.

 

C’est un immense tout. Multiple. Un être complexe et simple. Le huitième jour musical qui marche sur cette putain de route. Linéaire, longue, quasi sans fin. L’Effondras c’est l’idée fixe d’un mouvement mutin mais contenu, c’est savoir que deux guitares et une batterie seront à jamais plus forts que n’importe quelle autre formation musicale.

Il est difficile et inutile d’inscrire L’Effondras dans un courant particulier. D’aucuns les trouveraient noise, d’autres drone, ceux-là pencheraient pour du post-rock. En ce qui nous concerne, le trio nous intéresse parce qu’il tire aussi bien vers les grandes étendues de psychédélisme froid que de la Bresse poisseuse. Mais finalement la terminologie, on s’en branle un peu quand un groupe comme L’Effondras nous assaille. Les gens tiraillés le sont parce qu’ils sont intelligents. L’Effondras est un génie. Et sa musique sent la remise en cause et le pourquoi incisif. Toujours sur le fil, à naviguer entre l’équilibre et le chaos, les compositions des bressans sont une ode à l’attente et à la frustration.

Prenez « La Fille aux yeux orange » par exemple. L’Effondras nous balade pendant près de 10 minutes sur ce mantra, l’accompagnant de quelques dissonances, de montées progressives puis de remises à plat pour finir par un enchevêtrement de notes piquées, mon pêché mignon, de quelques notes de piano croque-mort. Chaque compo de l’album véhicule cette tension mais apporte son lot d’inattendu, de trouvailles, bottleneck, E-bow, wah-wah la gueule ouverte. Autant d’inspirations accompagnant la technique irréprochable des trois zicos. Ecoutez cette batterie, son inventivité, cette façon de « rentrer » dans les fûts, dans les cymbales, cette rythmique hypnotique au tom basse sur « Amrha ». Ecoutez cette batterie, dis-je, vous prouver qu’elle est un instrument soliste à part entière.

L’Effondras, l’album sonne direct, il suffit de se coller un casque sur les oreilles, d’écouter les deux parties de « Caput Corvi » pour se retrouver au milieu du trio, d’entendre le médiator sur les cordes, de sentir les balais caresser autant la peau de la caisse claire que celle de nos bras frissonnant. On passe ces 22 minutes orgiaques les yeux fermés, à ralentir notre respiration, à souhaiter que ce western mental ne s’arrête jamais.

Mention plus plus au mixage de la galette qui respecte parfaitement la place et les idées de chaque musicien faisant de cet album une pépite atypique et réjouissante, un pont cubiste, complémentaire et total entre différents genres.

Je serai tenté de dire que L’Effondras par L’Effondras est un album nécessaire pour toute personne curieuse et souhaitant s’affranchir de quelques carcans et idées musicalement ethnocentrés. Il brasse tellement d’influences sans jamais perdre son propos, qu’il en devient une référence concernant le travail de composition et de réflexion autour de l’identité musicale. Nécessaire, urgent, triturant le corps et l’esprit. Prenez donc un casque, vous verrez.

Black Rainbows – Hawkdope

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L’histoire de Black Rainbows est depuis le début liée à la France. C’est en effet chez Longfellow Deeds, label parisien, que le trio Italien fait ses premiers pas, avant qu’ils n’aient leur pays, puis l’Europe à leur botte. Désormais il paraît clair que l’hexagone exerce toujours une certaine attraction chez le groupe, et réciproquement. Venus de Rome, où ils sont grandement responsables de l’effervescence musicale des soubassements de l’antique capitale Italienne, les trois membres du groupe organisent des concerts, enregistrent dans leur studio et diffusent leur son via leur propre structure, Heavy Psych Sound Records. Seuls décisionnaires à chaque étape de la manufacture de leur musique, les romains ont réussi, avec trois albums, un split avec Farflung, puis un autre rassemblant également Naam et The Flying Eyes, à s’inscrire comme l’un des combos qui comptent, chez eux bien sûr mais aussi et surtout en dehors de leurs frontières, à force de tournées et de concerts à haute teneur en fuzz.

Héritiers d’une musique où l’on croise l’urgence des MC5 et les digressions d’Hawkwind, chantre d’un stoner d’abord désertique, puis un poil plus personnel, Black Rainbows a clairement forgé sa réputation sur scène. Si leur premier album Twilight in The Desert péchait par ses influences marquées et Carmina Diablo par une volonté forcenée de trancher avec le précédent, le trio a trouvé sa recette sur Supermothafuzzalicious. Au moment de fêter 10 ans d’existence avec un quatrième opus, Hawkdope, c’est un groupe dans la force de l’âge que l’on retrouve, publiant tout simplement son meilleur effort à ce jour.

Il y a, c’est désormais évident, quelque chose de Fu Manchu chez les Italiens. Cette obsession pour le fuzz ne vient clairement pas de nulle part, ainsi que ce groove rond comme les mamelles de la louve à laquelle Gabrielle Fiori et ses deux acolytes se nourrissent goulument. Mais il semble important de faire également un parallèle avec Monster Magnet, dont Black Rainbows a décortiqué les extravagances psychédéliques, jusqu’à en gaver Hawkdope jusqu’au moindre recoin. Le titre même de l’opus sonne comme à hommage à ceux qui célèbrent les drogues jusqu’à l’infini. Chaque morceau est un hit, du refrain « Hypnotize My Soul with rock’n’roll » aux accents sludgy du riff de « Killer Killer Fuzz » en passant par le tempo lascif et presque sexuel d’« Hawkdope ». La galette est inFUZZée de guitares, transpire le groove et répand son aura cosmique piste après piste. Incarnation messianique de l’esprit du disque, le single « The Prophet » prêche pour la paroisse de ce noir arc-en-ciel à grand renfort de guitares dont l’interminable solo renforce, si besoin était, la filiation avec l’ancien groupe d’Ed Mundell.

Plus apaisé que Supermothafuzzalicious, tout en gardant une continuité certaine dans la discographie en mouvement des italiens, Hawkdope poursuit l’exploration des chemins nébuleux, voyage que le trio avait commencé à entreprendre sur Holy Moon pour ramener le propos sur les berges chaudes d’un rock fuzzé de tout premier ordre. La synthèse est d’excellente facture qu’on se le dise.

 

Le point vinyle :

Très au fait des envies des collectionneurs, Black Rainbows cajole ses fans avec une version ultra limitée et numéroté à 100 exemplaires (yellow splatter), une version violette à 400 unités pressées ainsi qu’une version gold. Les prix vont de 15 à 45€ selon votre degré de folie.

Güacho – Vol.II (Historias de Viajeros)

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J’ouvre la fenêtre de la portière et un vent chaud s’engouffre dans l’habitacle de cette camionnette qui m’emmène où elle pourra. Parti sur un coup de tête, sans trop savoir pour où, ni pourquoi, je me retrouve à fixer une ligne d’horizon qui ne cesse de reculer à mesure que mon tacot avale les kilomètres brûlant. Un voyage ? Une quête ? Peu importe. Ce que je sais c’est que mon histoire se déroule à la vitesse argentine des compos de Güacho. Des histoires de voyageurs, voilà ce que propose le combo dans son Vol. II, et il les raconte de merveilleuse manière.

Le trio ouvre son second effort par un chœur d’hommes paumés, un blues introductif à la « O’Brother », des souliers usés qui martèlent la route vers une éventuelle rédemption. Cette dernière se trouve être le but ultime de la galette. Et pour se racheter les musiciens de Güacho tissent des riffs aériens et mélancoliques. « Blus para un planeta rojo » n’est pas sans rappeler les bijoux d’écriture que sont les dernières compositions de Dwellers. Le titre sent la poussière mais s’extirpe de la suffocation par une série de riffs limpides et une volonté de pousser quelques simples idées jusqu’à leur quintessence. Soutenu par une basse merveilleuse d’expressivité, ce morceau est un parfait résumé du savoir-faire argentin. Mais le karma nécessite tout de même quelques sacrifices et violences que n’hésite pas à s’infliger le trio. Des titres tels que « El hambre y la sed » ou « El Principio de Caminar » poussent les guitares à donner du gain aux oiseaux de passages que nous sommes. La machine s’emballe, semblant dévier le train de marchandises vers des territoires plus blues-rock, taquinant le Greenleaf par-ci et le Hendrix par là.

Périple et péripéties, chant et contre-chants, la part belle faite aux voix par Güacho est partie prenante du voyage. Le lead singer raconte. De fait, on ne surprend jamais de hurlements, non, la narration est mélancolique, plaintive, elle chevrote de temps à autres, « Ciervo Negro » par exemple. Elle s’émerveille du panorama qui se dessine sous la cohérence de la section rythmique. Il faut accepter cette voix qui conte, cette nonchalance que ne renierait pas les espagnols d’El Columpio Asesino. Les huit titres du Vol.II sont parcourus par un travail de contre-voix, de chœurs, comme autant de personnages croisés, de vies traversées. Fugace mais intime, le travail se dévoile au fur et à mesure des écoutes, dévoilant sa minutie et son importance dans le mix, très bien équilibré par ailleurs.

La quête des argentins ne semble cependant pas vouée à l’échec. On sent le salut au bout du voyage, une envie majeure d’en découdre avec le destin. « A nadie », « El Camino » et « Atardecer Venemo » transpirent l’espoir par des tonalités moins plaintives et mélancoliques que le reste de l’album. Une ouverture d’accords qui permet de respirer, de regarder un peu en l’air, de se prendre une bouffée de liberté qui nous poussera un peu plus loin. Encore.

Voilà, le plein de la camionnette est fait, j’ai acheté une carte routière pour aller je-ne-sais-où, et j’ai des argentins pour m’accompagner. Belle surprise que cet album, et beau trio que ces Güacho. On embarque facilement dans leur univers, marquant le trio à la culotte, curieux de ses pérégrinations et avide de nouvelles histoires. J’vous laisse, j’ai de la route à faire, mais si vous voulez venir, c’est avec plaisir.

High Fighter – The Goat Ritual

EP Cover Artwork © by Dominic Sohor Design

Les plus grands crus ont besoin de temps pour exprimer toutes leurs richesses. Du temps pour développer des arômes, des parfums qui vont chercher par delà les sensations usuelles que le vin vous procure. Et il y a les vins du nouveau monde qui, sans prétention, vous offrent un plaisir délectable, presque coupable parce qu’immédiat sans avoir à attendre de longues années. High Fighter vient d’Allemagne mais fait pourtant totalement partie du stoner du nouveau monde.

Efficacité, richesse des effluves d’influence, belle présentation (jolie pochette signée Dominic Sohor Design), sans apporter un panel de perceptions nouvelles, le groupe tape juste et, pour un début, c’est franchement prometteur. Le quintet vous propose un sludge/metal avec un bouquet bien stoner et une belle robe d’arrangements plus mélodiques qui vous laisse une fin de dégustation de très belle tenue. Ca ne fait pas dans le liquoreux ici mais dans le blanc sec ! Les riffs dépotent et sentent le metal au premier nez. Puis quand on aère un peu « The Goat Ritual », on perçoit des refrains plus sablonneux et en bouche restent les arpèges et harmonies plus subtils que déposent les grattes sur la lie de groove velu de la section rythmique.

Outre les passages plus mélodieux qui sortent l’EP de la masse des riffs qui ne transpirent pas l’originalité, c’est bien la voix de Mona qui pousse ce cru 2014 vers des horizons plus intéressants. Tantôt grave à suinter le blues, tantôt hurlée à cracher le death, Mona s’impose comme un cépage autour duquel bâtir des cuvées plus complexes. Attention néanmoins à ne pas en abuser et laisser plus souvent les cépages instrumentaux s’exprimer et dévoiler leurs profondeurs.

High Fighter n’est pas un regroupement de jeunes viticulteurs, le groupe comptant dans ses rangs des œnologues confirmés, et ça se sent. La production est brute mais on sent que le terroir est fertile. Si les allemands continuent à peaufiner leurs assemblages en creusant leurs différences, c’est un futur grand cru qui pourrait en naître.

The Midnight Ghost Train – Cold Was The Ground

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L’ascension du trio du Kansas depuis quelques années n’est pas tant spectaculaire qu’elle apparaît inéluctable : après un premier album réussi mais passé un peu inaperçu, le groupe sort un second album, “Buffalo” encore meilleur, qu’ils décident d’aller vendre sur la route, en bouffant du bitume et des planches, contaminant les pires rades ou les meilleurs festivals spécialisés, passant des mois et des mois à trois dans leur petite bagnole, blindée d’amplis et de guitares (on a des preuves…). L’énergie du groupe en concert laisse des marques indélébiles auprès d’un public subjugué. A ce stade, The Midnight Ghost Train a alors atteint ce statut de tuerie live, une réputation hors de proportion au regard de l’accueil réservé à leurs disques – et ce n’est pas la sortie un peu improvisée de ce live au Roadburn qui a changé la donne. Non, à ce stade, la bande à Steve Moss l’a bien compris, il faut rétablir le sacro-saint équilibre universel, et sortir un album à la hauteur des ambitions désormais assumées du combo. Pour mettre toutes les chances de son côté, ils signent avec Napalm Records et intègrent le solide roster du désormais quasi-hégémonique label autrichien (de gros moyens de prod, un soutien promo important, une distribution solide…). Puis, sûr d’eux et dans un trip intègre, ils se collent dans un studio de Georgie équipé à 100% de matos old school, enregistrent sur bandes (oui oui) leur nouveau bébé, avant de faire masteriser la bête chez un ingé son texan spécialisé là aussi dans le mastering analogique. Et nous voilà donc, quelques mois plus tard, la gorge sèche mais la bave aux lèvres, en appuyant sur “play” pour la première d’une longue série d’écoutes…

 

Premier choc (et même si ce damné MP3 ne rend pas hommage à la chaîne du son analogique opérée par ces esthètes du gras sonique), le son est gros. Non : GROS. On n’attendait rien de moins, faut dire, mais là, la prod est au rendez-vous. L’efficacité musicale de la formule du combo était déjà connue, mais c’est la “tenue dans le temps” qui était questionnable jusqu’ici chez les productions vinyliques du trio : seule une poignée de leurs compos résistaient à l’épreuve du temps jusqu’ici – même si leur puissance en live n’était jamais remise en question. Mais sur ce “Cold Was the Ground”, point de grief : le travail de composition, sans doute issu d’un processus un peu inversé (du live vers le disque), est remarquable. Le premier extrait de l’album, “Gladstone” (clin d’œil) avait botté quelques culs et déjà prouvé il y a quelques mois son efficacité en live… or après de nombreuses écoutes de l’album, il est toujours aussi véloce ! Rien de tel qu’un bon riff pour traverser l’usure du temps, faut dire. Même constat pour son successeur sur le disque, “B.C. Trucker”, lui aussi jouissif, au même titre que d’autres brûlots boogie graisseux tels que ce “Straight To The North” porté par un groove de basse impeccable, ou un “No. 227” dantesque doté d’une sorte de riff à une note (… et demie…). Quand le combo s’engage dans des terrains plus difficiles, dans du mid-tempo par exemple, il s’en sort bien, car toujours équipé d’une grosse poignée de graisse dans une main, et d’un vieux matelas de groove bluesy sous le bras (voir “Arvonia” et son dernier tiers notamment, ou un “One Last Shelter” dantesque, rappelant que dans le trio, Brandon Burghart à la batterie n’est pas un maillon faible, même s’il est moins en visibilité). On y revient : groove, blues, gras, la sainte trinité en quelque sorte.

 

A l’heure des bilans, point de suspense artificiel : The Midnight Ghost Train est présent au rendez-vous. Le trio a capitalisé sur ses points forts, avec un album chargé d’énergie, de matière grasse et de groove. On n’en attendait pas moins – on est servi. “Cold Was The Ground” est leur meilleur album, il reprend de fait les points forts de ses albums précédents, et met les curseurs au taquet. On peut en revanche s’interroger sur la suite de la carrière vinylique du groupe : ils ont amené leur musique à un niveau d’efficacité optimum, mais niveau renouvellement et surprise, stylistiquement notamment, c’est light. Le prochain virage devra passer par une évolution musicale nécessaire pour construire la pérennité du combo – faute de quoi, le groupe prendra le risque de se répéter, et de n’être “qu’un” groupe live. Pas si mal en soi, mais pas un gage de pérennité non plus. Mais foin de prise de tête anticipée, jouissons du temps présent et montons le son, car “Cold Was The Ground”, en l’état, est joie, mandale et cholestérol auditif.

Way Beyond Reason – Core

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Le stoner à voix féminine à le vent en poupe.

Josephine Gunther amène ainsi une touche de finesse à la musique testostéronée de Way Beyond Reason, combo originaire de Francfort qui nous livre un premier effort autoproduit intitulé « Core ». Le skeud reprend les 3 titres distillés par le groupe en 2012 et contient 5 nouvelles compositions. Ajoutez à cela que le groupe n’est pas avare dans son offrande (puisque, hormis Compactor et son format relativement compact, tous les morceaux oscillent entre 6 et 8 bonnes minutes) et vous obtenez près d’une heure de rock 100% pur jus.

Jamais poussif, le stoner du quintette est brut de décoffrage, respire la Deutsch-touch et se répand insidieusement, tel un reptile, comme en témoigne le final du monstrueux Goliath. Le chant de Josephine, quant à lui, s’intègre plutôt bien à l’architecture des morceaux. Seul bémol : il souffre parfois d’un manque de hargne comme sur le décalé Breed.

Pour une première autoproduction, ce « Core » est plutôt d’excellente facture. N’hésitez surtout pas à y jeter une oreille.

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