Red Stone Souls – Mother Sky

Red Stone Souls Quartet de Detroit ne fait pas office de petit nouveau de la scène Stoner puisque formé en 2012. Pourtant on ne pourra pas dire que ces gars-là ont profité de feux de la rampe en matière de promo. Leur Album Mother Sky est sorti en décembre 2017 dans un murmure et si l’on n’avait pas tendu l’oreille un petit peu, fort est à parier que nous aussi nous serions passés à côté de ce petit poucet qui a enfilé les bottes de sept lieues pour mieux venir nous botter le cul.

Avec son Stoner qui fleure bon le rock 70’s Red Stone Souls attaque fort sa dernière galette avec un “Nights Watchful Eye” qui navigue entre rythmique sabbathéenne et lourdeur rocailleuse d’un Sasquatch, on y retrouve même des riffs qui feraient penser à un “Moby Dick”” de Led Zep’ autant dire que l’on risque de ne pas bouder notre plaisir avec cette galette. Il faut s’arrêter sur “Trucker”. Ce morceau bien balancé au relents de Thin Lizzy ou même de Creedence Clearwater, envoie ce qu’il faut. Les enchaînements au poil et la monté qui précède l’outro démontrent une excellente maîtrise de la composition et du timing. L’album est résolument Rock, il intègre les codes des grands du genre et fait appel aux Deep purple et consorts tout en proposant une musique jeune et pleine de puissance.

Red Stone Souls pourrait se contenter de cela et user les gammes dans un genre unique mais dès “Before the Devil Knows You’re Dead” les notes sonnent Space Rock avant de virer dans les envolées Heavy Blues et des passages plus posés. Pas de genre unique pour cette galette, le morceau en est la parfaite démonstration faisant défiler 8 minutes d’un voyage au cœur des genres Stoner et Garage. On est pleinement nourri avec cette écoute qui remplit de contentement Alors même si Red Stone Souls ne réinvente pas le genre pour moi ce qui compte c’est l’âme. Et de l’âme il y en a à revendre, ça sent l’investissement et le jeu en connivence. Il y a même à parier qu’un live de ces quatre-là doit laisser vidé de toute énergie et pleinement satisfait.

Si je devais faire un reproche malgré tout à l’album Mother Sky, cela porterait sur les outros pas toujours bien ficelées et qui chutent abruptement un peu trop souvent. Mais au fond si ce reproche leur est fait c’est presque un lieu commun tant cet exercice semble difficile. L’attaque de “Murder Thrill” est un must de Heavy du début des années 70. La basse ronfle comme un gros diesel qui dégorge l’huile et l’attaque de chant surprend car on ne s’attendrait pas à quelque chose d’aussi mélodieux après une telle ouverture. Il surprend mais ce contrepied fait plaisir à entendre car une fois de plus la facilité est évitée. L’enchaînement instrumental du dernier tiers de la piste fait surgir de nouveau Black Sabbath et on se délecte de cette référence comme bien souvent lorsqu’elle se présente chez les pairs de Red Stone Souls.

Il n’y a au final pas grand-chose à reprocher à Red Stone Souls sur ce Mother Sky, un bon album bien ficelé, droit dans ses références et qui délivre là où il faut intensité et maîtrise. Je ne saurais donc que trop vous recommander de jeter une oreille sur cet album sous peine de passer à côté de près de 35 minutes de bonheur sans prise de tête, ça se passe par là:

https://redstonesouls.bandcamp.com/album/mother-sky-official-cd

Foghound – Awaken To Destroy

Le quatuor étasunien n’en est pas à son coup d’essai avec « Awaken To Destroy » qui fait suite à une première démo sortie en 2014 et un premier vrai album (« The World Unseen » déjà sur sorti sur Ripple Music) ayant laissé mitigé mon camarade qui l’avait chroniqué alors. Lorsque Chuck m’avait donné leur première démo à Berlin quelques années plus tôt, la moitié des acteurs de cette plaque officiaient dans le mythe ressuscité Sixty Watt Shaman. Comme personne ne peut l’ignorer vu que les différents partis (en fait 1 contre 3) se sont abondamment épanchés sur les réseaux sociaux : Sixty Watt Shaman n’est pas prêt à refoutre la compresse en tant que groupe ; ses acteurs ont donc pu dégager du temps pour se consacrer à d’autres projets musicaux notamment Foghound.

Tout ça tournait à peu près rond dans un contexte tendu jusqu’à ce maudit 18 décembre 2017 : jour où notre ami James Robert Forrester dit « Reverrend Jim » s’est fait abattre devant le shop de tattoo où il bossait à Baltimore. Il est impossible pour moi de ne pas penser à lui alors que j’écoute les lignes de basse qu’il a imprimé sur cette production (« The Buzzard » en est une belle illustration) et mon avis sera donc partial ! Tant pis ! Et carrément tant mieux de savoir qu’Adam Heinzmann a rejoint cette fine équipe par la suite afin qu’un meurtre n’ait pas raison de cette aventure rock’n’roll qui envoie de belles buches ! Je signale que la vague de solidarité au sein du microcosme stoner du nord des USA a été exemplaire.

Je signale aussi que musicalement cette pièce envoie sérieusement le bois et que passée outre la dimension émotionnelle, « Awaken to Destroy » mérite sa place dans toutes les discothèques heavy rock qui se respectent (elle a par ailleurs le potentiel de toucher au-delà vu l’intérêt déclaré grandissant pour Motörhead auprès des tribus rock).

Le mid-tempo est à l’honneur de certaines plages dont le titre éponyme ou « Keep On Shoveling » qui font aussi montre d’une rare sauvagerie assénée à grands renforts de riffs saturés quand c’est nécessaire. Quand l’équipée mixte décide de passer la vitesse supérieure (« Known Wolves » qui a fait l’objet d’une vidéo visible sur les plateformes vidéo en ligne), on tape dans une débauche plus saignante bourrinant sa maman avec brio dans un registre entre punk’n’roll véloce et stoner pour mâles en direct de chez les Rednecks ! Les chants façon Riot Grrrl amènent un petit plus qui tonifie une production qui, sans s’inscrire dans la révolution musicale, bouscule les codes avec Dee, un Lemmy au féminin, aux commandes.

Jouant sur toute la largeur du spectre de l’héritage stoner, le quatuor du Maryland commet le grand écart sur « Awaken To Destroy ». D’un côté ils concluent l’album sur quatre minutes apaisées entre ambiance enfumée/enivrée et suave sans jamais se lancer dans un passage où ils excellent pourtant : l’invitation à danser de la nuque et ils le font avec brio. D’un autre côté ils envoient un brulot impeccable de deux minutes trente qui transpire le punk US des eighties par tous les pores et fait bien saigner les oreilles : un pur régal pour amateurs d’ambiances plus trépidantes.

Le curseur est habilement placé entre les deux extrêmes sur « Gone Up in Smoke » : cette réussite du genre est habilement amenée par une rythmique lourde, dirigée par Chuck à la batterie, qui monte en intensité parallèlement à un alignement de gros plans de guitares overdrivées. Les Étasuniens s’affranchissent des conventions en dérapant dans les soli dès la première minute de jeu et y reviennent dans un registre plus barré en fin de partie lors d’un final énorme qui cartonne au rayon des bûches.

Inconditionnel du heavy rock US des années deux-mille : si à l’époque tu as kiffé The Glasspack, Halfway To Gone voire même Sixty Watt Shaman, ce disque manque cruellement à ta collection en cd, en téléchargement voire même en vinyle !

Alastor – Slave to the Grave

On s’est construit une relation étrange avec Riding Easy depuis quelques mois. Après une série de premières sorties détonantes, marquées par des découvertes / révélations fulgurantes et solides (Monolord, The Well, R.I.P., The PictureBooks, Holy Serpent…), le label a depuis parfois dilué son aura dans quelques sorties plus faibles, qui avaient du mal à se distinguer. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : Daniel Hall reste un grand dénicheur de talent, et on aurait pu passer à côté de ce disque si on ne s’en était pas rappelé…

Alastor, donc, quatuor suédois tout jeune par sa structure (naissance en 2016, quelques titres sortis ici ou là…) mais pas si jeune musicalement : les gaillards trouvent leurs racines dans les meilleures productions qui ont baigné la fin des années 70 / début des années 80. Vous me direz : c’est le cas de bon nombre de sorties des derniers mois / années, et pas toujours la garantie d’une grande réussite musicale en soi. Certes, sauf que là, le résultat est d’une qualité remarquable, fruit d’une synthèse si réussie que l’on croirait nos jeunes loups en provenance directe du siècle précédent.

Le groupe tape dans tous les sens et fait mouche à chaque fois. Insolent. Le doom séminal de “Your Lives are Worthless” traîne sa froide langueur sur presque 10 minutes gorgées en riffs pachydermiques 100% AOC. “N.W 588” convoque les meilleures références du heavy metal des années 80 et y rajoute quelques rasades de fuzz croustillant pour faire bonne mesure. Le morceau titre “Slave to the Grave” rappellera les grandes heures de Pentagram sur une première moitié très doom old school, tandis que sa seconde moitié livre une déclinaison entêtante du master-riff, propice pendant 4 bonnes minutes à un déluge de leads roboratives en enivrantes qui emmène le titre aux portes du space rock le plus trippant. Mais le morceau-maître de cette galette réside sans discussion dans les 17 minutes du délicieux “Spider of my Love”, un pur joyau de vieux doom classique, où les vocaux légèrement nasillards de Dharma Gheddon (!) viennent se caler sur un riff monolithique joué avec une lenteur extrême mais évidente dans le contexte. Le morceau, emmené sur sa longueur par un clavier qui trouve impeccablement sa place, se conclue pendant plusieurs minutes sur une orgie de soli jouissifs. Bon, les 8 min de “Gone”, bluette électro-acoustique terminant sur une section “on tape des mains en rythme au coin du feu”, s’avèrent être le passage facultatif du disque, clairement. Mais sur presque une heure de musique, on ne va pas chipoter non plus !

Le plaisir est au rendez-vous dès les premières écoutes, et les suivantes s’enchaînent sans jamais l’ombre d’un déplaisir. Quel excellent premier album ! On sort de ce disque repu, souriant, avec le sentiment qu’on en a eu largement pour notre argent. Et on n’a qu’une envie désormais : voir le groupe en live.

All Them Witches – ATW

J’ai mis du temps avant de l’écrire cette chronique là, mais que voulez-vous, les histoires d’amour finissent mal en général, tout du moins les histoires contrariées étouffent quelque peu la flamme. Contrariant oui. C’est l’effet que procure ce nouvel opus de All Them Witches intitulé simplement « ATW ». Effet d’épure ou imagination en berne, la suite nous prouvera que les deux choix parcourent la galette.

Épure en effet, car le combo décide de réduire ses expérimentations pour revenir à un blues plus direct où l’overdrive des guitares sera plus mis en avant que le signal des claviers, où la voix raconte plus qu’elle ne chante, où les mélodies se font plus rêches. Le groupe tente peut-être de recentrer le débat en revenant à ses premiers amours mais, soyons francs, n’y parvient guère. Il suffit des quelques minutes du morceau d’introduction «Fishbelly 86 Onions» pour comprendre que quelque chose sonne creux au royaume de Nashville. Malgré la virtuosité des gonzes le riff est vide, les envies faussement garages et le chant d’habitude si habité se trompe de direction. C’est une immense déception que cette ouverture et la suite est malheureusement du même acabit.

J’ai écouté « ATW » des dizaines et des dizaines de fois parce que, voyez-vous, j’aime ce groupe passionnément. J’ai chroniqué beaucoup de leurs albums, dévoré leurs lives de manière déraisonnable, je les ai sûrement défendu ardemment en me voilant la face par moment mais voilà, le constat est terrible et difficile à accepter. Je me suis emmerdé à chaque écoute de ce dernier opus. J’y revenais sans cesse en me disant « Non, non, je refuse qu’il en soit ainsi… », mais la sentence fut la même à chaque fin de respiration. Ennui total.

Je ferai tout de même exception du titre « Diamond » qui retrouve l’inspiration, la force créatrice et l’acidité du All Them Witches que j’aime et qui nous berce de son obsédante langueur.

Immense déception que ce dernier album de All Them Witches. La vérité est que peut-être le combo devrait se reposer un peu. S’imposer une période de calme en réduisant la voilure, cesser ce rythme infernal en alternant tournées conséquentes et album tous les ans. Si toutefois le groupe décide de maintenir ce cap esthétique il sera temps pour moi de leur dire au-revoir, le cœur serré. Et de les remercier pour toute cette incroyable musique qu’ils nous ont donné alors.

King Buffalo – Longing to Be the Mountain

C’est déjà la fin de l’année et plus que quelques jours pour rattraper les manquements à nos devoirs de couverture des sorties de l’année. King Buffalo a mis au jour mi-octobre son second LP sur le label Stickman Records et au vu de ce que le premier album avait suscité comme engouement du public il eut été dommage de ne pas se laisser tenter par l’écoute de Longing to Be the Mountain. Du coup j’ai cliqué sur play pour me faire une petite idée de ce que pouvait donner le trio lors de l’exercice de production d’une seconde galette plein format.

A la première écoute l’album paraît dense et l’approche pas si évidente que cela. Pourtant à la réécoute on comprend bien que King Buffalo sort des sentiers Psychs creusés par les semelles de ses prédécesseurs. L’album ne s’attarde jamais trop sur la répétition de ce qui a déjà été fait. Les références se glissent par touches et c’est un réel plaisir que de les retrouver au fil des auditions successives. Bien entendu l’esprit d’un Elder est présent sur cette plaque tant dans les riffs que dans la structure même de l’album, quoi de plus naturel après que les deux formations aient tourné ensemble et qu’elles aient partagé le créateur de l’artwork. Il est indéniable également que l’âme de Pink Floyd, déjà présente sur Orion, hante les riffs de guitare et s’affirme ici plus nettement (rien que l’intro de “Morning Song” devrait vous rappeler quelque chose avec ses samples de cris d’oiseaux et les premières notes arpégées dignes de “Shine On You Crazy Diamond”). Cependant passé cela, King Buffalo montre une prise d’assurance dans ses compositions et l’affirmation de ses origines Prog.

Il est appréciable de trouver dans cet album d’entrée l’apaisement avec une guitare électro-acoustique gratifiant la piste “Morning Song” d’un univers tout en douceur et en lenteur, pour rappeler une ballade bluesy servie par le producteur et guitariste de All Them Witches, Ben McLeod. Progressivement l’intensité vient, chaque piste monte d’un cran, les effets de pédales Fuzz, les Loop et autres Delay sont autant d’ingrédients ajoutés aux plats successifs apportant à chaque fois une touche rehaussée de saveurs. La rondeur des lignes de basse Heavy-Blues de Dan Reynolds emporte l’auditeur de “Cosmonaut” à “Eye of the storm” et les boucles possessives de ce dernier titre entraînent l’auditeur dans une transe totale lorsque la guitare s’en mêle. Le chant de Sean McVay marque l’esprit par une approche mélodique peu courante et difficilement descriptible mais certainement fort habile.

Au registre des morceaux notables “Quickening” prend son temps, commence à saturer les guitares doucement mais surement pour exploser dans son dernier tiers et tout emporter sur son passage afin de mieux laisser le calme de “Longing to Be the Mountain” s’installer. Mais ce n’est pas parce que le tout est abordé sereinement qu’il n’y a pas grand-chose à ressentir. La piste est lumineuse et addictive, pleine d’une profondeur où les notes se matérialisent quasiment. Une fois de plus Sean McVay troque sa guitare pour le synthé et offre un univers aux touches de Samsara Blues Experiment loin d’être déplaisantes d’autant qu’elles se complètent à merveille d’une frappe magistrale du batteur Scott Donaldson. La galette se termine abruptement après “Eye The Storm” dont on salue les modulations d’intensité. Je souligne volontairement ici une fois de plus le travail fait sur ce titre car les trois acolytes qui jouent les uns pour les autres, se servent mutuellement en produisant, à mon sens, le meilleur titre de l’album.

En conclusion on peut dire qu’il aurait été dommage en effet de manquer Longing to Be the Mountain malgré sa sortie discrète. Avec une moitié d’album où les pistes ne dépassant que de peu les quatre minutes et l’impression qu’il manque une poignée de titres pour se trouver véritablement rassasié, il faut bien admettre que l’album est plutôt réussi puisque autant le dire, on en redemande! Longing to Be the Mountain intègre donc le cortège des sorties de qualité de l’année 2018 et on ne saurait que trop saluer tant sa maîtrise instrumentale que sa qualité structurelle. Un bien bel objet et un King Buffalo à suivre de près lors de ses prochaines sorties.

Moab – Trough

Triste histoire que celle de cet album : le trio californien a vu l’enregistrement de son troisième album, Trough, marqué par une tragédie : le suicide de leur batteur Erik Herzog, atteint de dépression. Difficile d’envisager la suite pour un trio de ce type, encore plus de remonter la pente. Ils l’ont pourtant fait, décidant de poursuivre leur enregistrement en collectant le maximum de prises d’Herzog, et en s’adjoignant les services de rien moins que Brad Davis (oui, le bassiste de Fu Manchu est aussi un batteur très honorable) pour finaliser les pistes manquantes. Seuls maîtres à bord dans le process d’enregistrement, ils ont pris le temps de retrouver leurs marques et ont donc fini ce nouvel opus qui, de fait, rend un fier hommage à leur batteur.

Dire que le décès d’Herzog est tangible sur tout l’album est on ne peut plus faux en revanche : là où, dans une situation comparable, des groupes comme Bell Witch ont pondu un album hommage pénétré par la tristesse et l’absence de l’ami cher, Moab… fait du Moab. Point de séquence outrancièrement dépressive sur Trough, ni plus de mise en son emphatique, de balade sirupeuse ou autre signe extérieur de désespoir. Comme ses prédécesseurs (et en particulier leur premier album Billow) Trough propose un stoner rock teinté de sable californien, lorgnant du côté de la scène de Los Angeles (Fu Manchu, Nebula et consorts…), blindé de plans psyche, doom, et même occasionnellement grunge. Le trio est emmené par Andrew Giacumakis dont les vocaux, que certains ramèneront à Ozzy (RIP), participent surtout à rapprocher Moab du travail de Uncle Acid : il partage en effet avec Kevin Starrs ce type de chant très « nasal » (parfois assorti d’une autre ligne de chant en harmonie, technique aussi courante chez Uncle Acid), mais surtout la musique du groupe trouve souvent des similitudes avec le quatuor anglais, qui à travers des plans de guitare aux mêmes sonorités, qui au détour de plans rythmiques très proches de leurs productions emblématiques (« The Onus » par exemple, ou la seconde moitié de « Skeptics Lament »).

Pourtant Moab développe son style musical sans jamais tomber dans la copie. Ils apportent un disque riche de dix compositions efficaces, parfaitement ficelées, constituant un album riche de variété et de qualité. Mieux, et c’est finalement assez rare pour être mis ici en exergue : pas de remplissage ou de titres médiocres sur ce disque. Chaque morceau fait mouche, pour des raisons différentes, et parfois même déstabilisantes : associer des plans pop (un son de guitare clair auquel on n’est pas franchement habitué) et des plans heavy dans une évidence quasi-absurde ? Check (« The Will is Weak »). Partir sur un instru issu d’une BO de film pour se transformer en bluette sur-fuzzée à l’ambiance mélancolique ? Check (« Turnin’ Slow » ). Développer un riff catchy en intro/couplet qui rappellera les plans les plus malins de… Masters of Reality (le groupe, pas le disque) ? Check (« Fifty Thousand Tons »)… Les plans variés et imaginatifs sont omniprésents, presque roboratifs, et les assemblages étonnants sont toujours bien sentis. En complément, des titres plus « classiques » montrent le savoir-faire du groupe qui reste à l’aise sur ses bases : le nerveux « Medieval Moan » déroule son riff-cavalcade sur un morceau tendu de moins de trois minutes, le très doom « Moss grows Where No One Goes » qui rappellera les grandes heures de Goatsnake, « Fend for Dawn » en clôture qui fait manger le bitume avec son riff metal imparable…

Bref, Trough est encore un album réussi pour Moab, un disque riche, certainement pas de ceux que l’on écoute 2 fois en kiffant et qui finissent gentiment leur vie sur une étagère après la troisième écoute. Un album qui se redécouvre au fil du temps, généreux et modeste à la fois.

Il y a de ces albums associés à une tragédie qui s’en retrouvent transcendés. Est-ce le cas ici ? Le temps le dira, mais plus raisonnablement, on peut penser que Trough restera comme un excellent album de stoner, probablement (malheureusement) resté sous le coup d’une certaine discrétion. De ces petites perles cachées…

Rezn – Calm Black Water

Après le feu de Let it burn sortie en février 2017, REZN est revenu cet automne dernier avec un opus intitulé Calm Black Water. Un titre de choix qui pourrait suggérer une invitation au repos, au caractère apaisant de l’eau et à sa douceur maternelle. Toutefois, comme le dit l’adage, il faut se méfier de l’eau qui dort. Car sous cette surface en apparence paisible, se tapit une vraie bête. On salue par conséquent le choix du fanart réalisé par Allyson Medeiros qui, fait assez rare pour être souligné, évoque on ne peut mieux cette dichotomie palpable tout le long de l’album.

En effet, à mesure que l’on progresse dans l’écoute de Calm black Water, on remarque que deux entités se livrent bataille. La première arbore des traits affables, doux, et une certaine sérénité ; son rejeton le plus pertinent restant « Mirrored Mirage », tandis que sa jumelle se révèle prédatrice, sauvage, pleine de violence. D’un côté, les habiles phrasés hypnotiques, les cymbales discrètes, les effets envoûtants au clavier semblables à des bois venus d’ailleurs ; le tout visant à abaisser notre vigilance. De l’autre, la puissance de musculeux riffs et d’une batterie massive. Ainsi, lorsque le monstre déchire la mer pour nous hurler son doom cosmique dans les oreilles, la digue se rompt et nous en frissonnons de plaisir.

« Iceberg » nous ouvre le bal de cette manière. Puis, fendant les eaux tumultueuses pour s’élever vers des cieux inatteignables, la voix du prophète Rob McWilliams survient. Un chant si métallique, si aérien, qu’il semble surgir d’un autre monde. Lorsqu’il se pose sur les riffs dévastateurs de « Quatum Being » ou d’« High Tide », le contraste évoque une créature mystique à la fragile silhouette dorée, juchée sur un cerbère en rage qui crache des flammes noires. Et ce contraste à l’équilibre parfaitement maîtrisé, ce rythme finalement, servira la cause de l’album tout du long.

Nous avions remarqué le gros travail effectué sur l’ambiance dans le premier opus, et il semblerait que celui-ci s’inscrive dans la continuité. Et puisqu’on parle de continuité, mentionnons que les six pistes constituant Calm Black Water s’enchaînent comme un seul et même morceau. Lors d’une écoute distraite, vous ne remarquerez sans doute jamais les transitions et aboutirez à la fin de l’album sans même vous en rendre compte. Une pérennité qui renforce encore un peu plus l’immersion dans cet univers sombre et froid.

Alors que Let It Burn paraissait s’essouffler après quelques pistes, ce nouveau bébé se révèle plus équilibré. Un travail muri donc pour le quatuor de Chicago qui réussit le pari de produire une deuxième galette de qualité encore supérieure. Amateur de gros doom bien membré avec un petit quelque chose d’authentique en plus, ne passez pas à côté de cette pépite.

The Skull – The Endless Road Turns Dark

Lorsque l’air est devenu irrespirable entre Bruce Franklin et Eric Wagner, les deux têtes pensantes de l’hydre Trouble, légende heavy doom de Chicago, le premier a gardé le nom de domaine tandis que le second, en bon chrétien, s’est effacé pour fonder The Skull, prenant tout de même soin d’emporter avec lui Ron Holzner et Jeff Olson, soit ni plus ni moins que la section rythmique de Trouble. Acoquinés avec un ex-Pentagram, cette moitié de Trouble propose avec For Those Which Are Asleep, publié en 2014 chez Tee Pee Records, un excellent disque de doom aux antiques vibrations, reprenant le temps de ce que l’on imaginait comme un coup d’un soir, les qualités ancestrales de ce qui a bati la légende doom US. Voilà que sort alors, quatre ans plus tard et en toute discrétion, The Endless Road Turns Dark, comme une seconde chance pour cette jolie romance.

Toujours chez Tee Pee Records, sans l’ex-Pentagram (Matt Goldsborough), sans Jeff Olson derrière la batterie mais avec le talentueux Rob Wrong (Witch Mountain) à la guitare (son jeu Sabbathien se marie à merveille avec le toucher, plus heavy 80 de Lothar Keller) et rien de moins que Brian Dixon (Cathedral) à la batterie. Solide vous avez dit solide ? Si vous cherchez ici de l’originalité, passez votre chemin, allez du côté de la musique bruitiste, dissertez post rock avec le petit doigt sur l’ourlet et pourquoi pas avilissez-vous jusqu’à suivre la mode synthwave (ce qui vous amènera tragiquement à saluer la prise de risque de Muse sur son dernier disque), mais si votre cœur de doomster bat (au ralenti) pour le vieux heavy, avec refrains poignants et riffs tout en huile de vidange, vous trouverez là votre bonheur. Batti avec les normes usuelles du genre, The Endless Road Turns Dark offre un morceau d’ouverture imparable, puis un single au riff plus complexe qu’il n’y paraît (« Ravenswood », qui rappelle Trouble période Plastic Green Head, le Trouble qui influençait Alice In Chains) avant de se permettre de prendre ses aises, considérant que le contrat est déjà rempli. Ainsi les 5 routiers du mid-tempo se permettent à peu près ce qu’ils veulent, du doom lancinant (« Breathing Underwater ») à  l’inévitable ballade (« All That Remains (Is True) ») pour quinquas en mal de « c’était mieux avant » (« Thy Will Be Done » nous sort même le meilleur riff de 2018 qu’on aurait aimé avoir en 1989). Reste que cette apparente routine d’un heavy rock ronronnant est sublimée par la classe folle de ceux qui l’on composée. Avec son patronyme qui le prédestinait à la musique pesante, (Eric) Wagner prêche pour sa paroisse (le refrain de « Longing ») et ses comparses rivalisent de bonnes idées (« From Myself Depart ») tout au long d’un disque aussi ramassé qu’il est efficace. Et puis merde, comment résister à « From Myself Depart », entre feeling bluesy (cette basse) et groove à papa ?!

En se terminant avec « Thy Will Be Done » qui reprend le thème et le refrain de « The Endless Road Turns Dark » en seconde partie de morceau, l’album réalise donc une sorte de boucle et s’impose, par delà sa forme classique et son respect absolu des préceptes Sabbathiens, comme une  pépite heavy doom, comme il y en a trop peu en cette fin de siècle tournée vers d’autres préoccupations métalliques. Avons nous affaire ici à une chronique de vieux con (avec plus de parenthèses que dans un roman de Stephen King ?) d’un disque pour vieux con ? Probablement.

 

Point Vinyle :

205ème publication de Tee Pee Records, The Endless Road Turns Dark n’a été pressé que dans un pas très joli gris avec black splatter en quantité limitée, sans que le chiffre ne soit donné (500 ? 1000 ? 1500 ? Mystère). Pas le plus difficile des albums à trouver.

Psychlona – Mojo Rising

 

De l’Heavy truckin’ space fuzz, voilà avec quel bois on se chauffe aux côtés de ce quatuor outre-Manche. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce titre n’estampille aucun mensonge sur la marchandise. Les gars de Bradford sortent cette année leur premier album intitulé Mojo Rising et signé chez Ripple Music. Une galette aux neuf morceaux sentant fort l’huile moteur et la poussière du désert.

On y découvre un son très sec, aride ; corrélé sans doute à la présence d’une forte fuzz, qu’il s’agisse des guitares ou de la basse de Martyn. La frénésie s’invite souvent à leurs phrasés électriques et nous propulse sur les platebandes d’un Fu Manchu dans sa période Boogie Van. Il n’y a qu’à écouter « Ride », « Juju », ou « Black Dog » pour abonder dans ce sens. Toutefois, et comme nous le prouve « Stone », par exemple, nous sommes loin de la simple imitation. Car si la ferveur californienne reste perceptible tout du long de l’album, elle s’avère en revanche diluée d’éléments doom bien caractéristiques. Lent sans œuvrer dans le pesant, lourd sans s’enfoncer dans les poncifs des musiques incantatoires, Psychlona semble exister à la frontière du style, n’en distillant que la phase la moins dense.

Ce substrat se mêle alors à la fièvre du désert pour donner vie à des pistes très accrocheuses, telles que « Down in the Valley » avec son riff d’intro bien bourrin ; ou encore « Your God » qui, après une minute aux limites du psyché, nous propulse au galop avec la voix presque distante et neutre de Phil en guise de rappel régulier à l’ordre.

Mojo Rising, c’est aussi « Breakfoot ». Un morceau s’étirant sur neuf minutes à la structure évoluant peu à peu vers le jam session débridé. Une pièce sans équivoque taillée pour le live et qui aura certainement pour rôle de boucler les futurs shows du groupe.

Finalement, au carrefour des styles, on trouve forcément de quoi sustenter ses esgourdes. Néanmoins, et pour les mêmes raisons, les plus difficiles pourraient déplorer un je-ne-sais-quoi manquant dont la présence transcenderait le tout. Un ultime ingrédient nécessaire à cette potion pour véritablement devenir explosive. En somme, rien de dramatique pour un premier album, bien au contraire. Laissons donc à ce quatuor prometteur le temps de parachever sa quête du Graal et venir nous rabattre le caquet à sa prochaine sortie !

Fiend – Seeress

Fiend est l’archétype du groupe qui gagne à être connu. Si si. Dans un monde idéal, il y aurait plus de Fiend et moins de Sabaton, par exemple. Bien sûr il y a d’autres combats plus importants à mener, mais celui de la réhabilitation de ce quatuor d’origines incontrôlées est une mission que Desert-Rock se doit de porter. Pourquoi diable Fiend n’est-il pas  (re)connu comme l’un des tout meilleurs groupes de doom en France ? Parce qu’ils le font de manière ancestrale, loin de la surfuzzcherie ambiante et des relents de retro-rock mal plagiés qui semblent être un standard en cette fin de décennie ? Possible. Parce qu’ils ne jouent absolument jamais (une poignée de concerts en presque 15 ans) Probablement. Pourtant le CV des musiciens est loin d’être ridicule : Heitham Al-Sayed est un anglais rompu à la scène fusion anglaise 90’s avec Senser, Nicolas Zivkovich a rejoint DDENT et Michel Bassin, le guitariste, a joué de longues années dans Treponem Pal et prêté main forte parfois à KMFDM et même… Ministry. Même leur premier batteur n’était autre que Simon Doucet, ex Kickback. Bref on est pas loin du pédigrée. Et pourtant. Aglan leur premier album sort en 2009 chez un discret label du sud de la France (Trendkill) et ne remue pas la scène (et pourtant jetez d’urgence une oreille à la chanson « St. Helens »). Leur second effort Onerous, publié en 2013, est même une auto-prod. L’une des auto-prods les mieux produites de l’année (Non mais écoutez moi « Frankenstein, You’re Fired » !). Quelques dates sur Paris (dont un Stoned Gatherings remarqué dans ces pages) et puis silence total. Jusqu’à cette signature chez Deadlight Entertainement, autre label du… Sud de la France, qui semble avoir fait de Seeress, ce troisième album, une priorité. Et tant mieux.

Avec Renaud Lemaître à la batterie, dont la subtilité du jeu sied à ravir au groupe, les quatre garçons toujours pas dans le vent ont mis en boîte un bien bel album. 7 titres, 7 bonnes raisons de s’enthousiasmer. Derrière « Morning Star », tête de gondole évidente du projet, notons « Ancestral Moon » dont les modulations vocales font penser au travail d’Hangman’s Chair ou « Vessels » qui, avec son ambiance post punk et son goût pour l’audace se rapproche des velléités d’Årabrot. Il y a une vraie élégance qui se détache de cet ensemble. Les riffs sont raffinés, les mélodies mémorables, et Al-Sayed arrive toujours, avec sa façon si personnelle de chanter, à faire passer une émotion certaine. Quelques claviers, discrets (« 5th Circuits », le final très expérimental mais néanmoins doom comme c’est pas permis « The Gate ») viennent agrémenter le disque, surtout en sa seconde partie, plus aventureuse.

Espérons donc que Seeress aura enfin une durée de vie digne de ses qualités et que Fiend saura capitaliser sur ses qualités pour enfin se faire connaître des nombreux rompus au genre, qui sauront à coup sûr reconnaître en ce groupe une valeur sûre. C’est en ce sens que le Hellfest 2019, qui a retenu Fiend sur son affiche, prend des allures de tremplin idéal.

 

Point vinyle :

Deadlight n’a pas décidé de presser de LP pour le moment. Oui c’est frustrant.

Wizard Must Die – In The Land of The Dead Turtles

Wizard Must Die, c’est un trio (ou duo, ça dépend des jours) de Lyon qui a eu l’excellente idée de se mettre a jouer de la musique et, qui plus est, de la musique dans notre champs d’écoute. Alors bon, il faut bien avouer qu’en off, ces gars-là ont un humour douteux et une passion presque perverse pour les musiques oubliées des années 80-90, mais… mais… mais, sorti de la grosse déconnade, ils ont enfilé quelques titres sur une galette poétiquement intitulée In The Land Of The Dead Turtles qui fait office de premier LP dans leur discographie et c’est de cela dont nous allons parler à présent.

Tout au long de l’album j’ai pu jouir de la subtilité des passages légers parfois aériens. La teneur en est toujours mesurée, la durée toujours correctement jaugée, cette légèreté ne vire jamais chiant, car il faut bien le dire, à vouloir faire trop délicat on risque toujours de sombrer dans le mielleux voire l’inutile, or ici, l’équilibre est toujours respecté in extremis. Le magicien est un funambule qui sait quand il doit passer au choses sérieuses. D’un coup de baguette de batterie magique puis d’une formule de riffs obscurs sort toujours la puissance et l’envolée qui va te faire bouger vivement sans même que tu t’en rendes compte.

En plus d’être équilibré, l’album est rentable, car tel le paquet de lessive magique, un seul album en fait autant que vingt ! Les références se croisent, s’enchaînent sans jamais donner l’impression de copié-collé. On retrouvera du Tool, et son “Forty Six And Two” dans l’intro de “Umibe No Kafuka” (quand on vous dit que les gars ont du goût, références croisées musicale et littéraire et pas n’importe lesquelles) ou encore un peu plus loin un air de je-ne-sais-quoi de Marylin Manson le jeune. La voix de Florent est surprenante, car sur un album de stoner, elle ne pousse jamais dans le growl, le cri ou le rauque. Du mélodique, uniquement du mélodique, voilà aussi sans doute ce qui fait une bonne partie du job. Ladite voix évolue entre esprit pop 80’s de qualité et pousse même jusqu’à une approche à la Bertrand Cantat dans ses passages susurrés sur “Empty Shell”, ce même morceau qui nous aura rappelé sans l’ombre d’une hésitation les dernières frasques de Greenleaf, une fois de plus à cause du chant, mais également à cause de la structure.

Le titre final, “Odyssey” fera ressurgir  The Offspring et son “Come Out And Play” grâce à son break oriental et Wizard Must Die ne joue pas un pastiche, non ! Un patchwork de références que l’on soupçonne inconscientes et assumées à la fois. Je ne forcerai pas plus sur les comparaisons, car il y aurait à dire aussi du coté de nos classiques fuzz tel Truckfighters ou stoner tel Red Fang, j’en passe et des meilleurs.

Une chose encore cependant, la marque de fabrique des Dust Lovers est imprimée sur une bonne partie de l’album et à regarder de plus près, rien d’étonnant puisqu’ils ont activement participé à l’enregistrement. Outre le fait que ce dernier ait été enregistré chez Christophe, le batteur de la susdite formation, il se retrouve crédité sur les fûts et Nagui et Clément tiennent respectivement gratte et synthé sur “Empty Shell”.

Cher lecteur je te le redis, les gars ont du talent à revendre et c’est une pièce presque sans accroc que ce In The Land Of The Dead Turtles. Surprenant, souvent à la limite d’une pop grand public, mais ayant eu la sagesse d’en distiller le meilleur. Aérien, mais sans être dans la redite psych’. Péchu sans facilement déborder dans l’excès de violence auditive déconstruite et, à ce sujet, je vous invite d’ailleurs à vous arrêter sur “Logical Math Carnage” qui  est LA poutre de l’album. Wizard Must Die fait les choses intelligemment et avec beaucoup de sensibilité.

Avant de conclure, je m’arrête sur l’artwork qui, comme les titres, fourmille de petits raffinements. Un triptyque de visages mystiques, un rien BD 70’s, pléthore de détails comme dans un tableau de Jérôme Bosch. Thèmes sur thèmes, une composition qui ne fait rien comme les autres et qui résume subtilement la perle d’album qu’il contient.

Tu ne savais pas quoi commander au père Noël, voilà de quoi faire, Wizard Must Die, In The Land of The Dead Turtles, un album qui sonne avec originalité et talent dans le flot des sorties parfois trop ternes. Un seul reproche, quelques titres de plus auraient été les bienvenus pour gagner en densité. Mais clairement si c’est le seul reproche à leur faire, je crois que la galette pourra se trouver seule sous le sapin et qu’elle fera autant ton bonheur qu’une débauche de cadeaux.

Earthless – From The West

Peut-être ne le saviez-vous pas mais Earthless et les albums live c’est une longue histoire. Depuis Sonic Prayer Jam en 2005 jusqu’à ce From The West tout juste sorti, la discographie du groupe est parsemée de très régulières sorties enregistrées en public. De sorties très confidentielles sur CDr (OZ Tour volume 1 et 2, 50 exemplaires pour l’un et 96 pour l’autre) à celles uniquement en vinyles (Live At Tym Guitars Brisbane, Australia) en passant par celles disponibles aussi en cassette (Live In Guadalest), les amateurs connaissent surtout le mythique Live At Roadburn sorti en 2008.

La première chose qui frappe lorsque l’on passe ce nouvel album live pour la première fois, c’est le son ! Oubliez justement la production douteuse du Live At Roadburn, le son de ce cru 2018 est parfait. L’équilibre entre les différents instruments et la voix est parfait et on sent qu’ici tout a été mis en œuvre pour que ce disque ne soit pas uniquement réservé aux fans hardcore prêts à écouter du bootleg au son caverneux. Bref, From The West est un vrai bon live, bien produit et extrêmement bien soigné.

Pour le contenu, la setlist est assez similaire à ce que le groupe nous avait offert lors de sa tournée européenne estivale pour la promotion de Black Heaven. On navigue donc sur les deux derniers albums studio plutôt que les deux premiers. Ni “Godspeed”, ni “Sonic Prayer” ne sont présents mais l’hallucinante version de “Uluru Rock” n’a rien à envier à ces deux mythes du passé, c’est une certitude. D’ailleurs, aucun des morceaux présents sur ce live ne vous décevra. Car Earthless tient là son premier vrai disque live en bonne et due forme. Le fond et la forme sont parfaits. C’est tellement bien joué que les plus sceptiques crieront à l’imposture, à la retouche en studio. Mais celles et ceux qui ont assisté à un des concerts de la tournée savent que ce n’est pas le cas. Car oui, le contenu du disque est fidèle à ce que le groupe offre réellement en live. Là encore le chemin parcouru depuis le mythique Live At Roadburn est impressionnant.

Je ne vous vanterai pas ici la qualité des compositions, c’est affaire de gout, mais la qualité de l’interprétation et le rendu en live est indéniablement et objectivement une réussite. Si vous aimez la musique d’Earthless, ce disque est un indispensable. Que des bons titres interprétés à la perfection, magnifiquement enregistrés et parfaitement produits.

Heureux sont ceux qui ont vu Isaiah Mitchell sortir de sa guitare de tels sons avec un tel feeling. Et heureux sont ceux qui pourront éternellement écouter cela dans de bonnes conditions avec ce disque.

Sundrifter – Visitations

Boston s’avère décidément une ville de talent. Loin de se satisfaire des deux usines à génies que sont l’université d’Harvard et le Massachusetts Institute of Technology, ou encore de ses prestigieux clubs sportifs, tels que les Bruins, les Celtics, Red Sox et autres Patriots, tous détenteurs de trophées, il faut encore qu’elle produise de supers groupes de stoner. On pense tout de suite à Elder, et on aurait raison, mais d’autres énergumènes moins bien cotés mériteraient tout autant notre intérêt. C’est sans doute le cas de Sundrifter.

Après un premier album paru en janvier 2016 intitulé Not Coming Back, le trio revient (pourtant) depuis peu avec une deuxième galette éditée chez Small Stone. Et si l’artwork du premier opus représentait un coucher de soleil sur fond de paysage stérile ou post-apocalyptique, le second évoque des horizons nettement plus… lointains. Pourtant Visitations, de son petit nom, ne détonne pas vraiment de son petit frère.

Le vaisseau a peut-être voyagé des années-lumière, mais sa façon d’aborder l’environnement demeure. On y retrouve toujours ce son bien fuzzé et identifiable dès les premiers accords de « Sons of Belial », ou sur « Hammerburn ». La solide charpente rythmique est assurée par Paul Gaughran et Patrick Queenan, respectivement bassiste et batteur, qui à eux deux propulsent l’engin au travers du cosmos. Au milieu de ces deux boxeurs, la guitare peine presque à imposer son empreinte. Ça tombe bien, car la gratte n’est pas le seul atout de Craig Puera. En effet, une fois le climat installé par ses riffs envoûtants, il œuvre surtout niveau vocal.

La voix de Sundrifter donne selon moi toute son identité au groupe. Dépourvue d’aspérité, elle ne franchit jamais les frontières de la clarté pour oser s’aventurer en territoire saturé. Cela ne plaira guère à toutes les oreilles, surtout pour tous les amateurs de poussière et de crasse vocale qui sont pourtant l’apanage des musiques du désert. Toutefois, ce chant détient quelque chose d’étrangement captivant, d’hypnotique. Peut-être est-ce le contraste avec le reste de la musique, ou bien ce côté nonchalant, flottant, presque onirique sur « Targeted », qui retient notre attention. Toujours est-il qu’on ne peut l’ignorer. J’avoue être curieux de découvrir le groupe sur scène, afin de mesurer l’implication des ajouts d’effets dans cette mystérieuse magie vocale.

Quoi qu’il en soit, c’est dans une ambiance d’exploration spatiale et temporelle, mais aussi à la recherche de vie extraterrestre (les thèmes redondants du trio américain) qu’on se retrouve projeté au cours des neuf pistes constituant l’album. Un album qui, s’il n’invente rien ni ne transcende le genre, a au moins le mérite de lui rendre hommage, tout en apportant d’intéressants questionnements.

Witchthroat Serpent – Swallow The Venom

2014-2016-2018 : avec  un album tous les deux ans, on ne pourra pas dire que Witchthroat Serpent se la coule douce. Sur disque en tout cas, car sur scène le trio ne se distingue pas par sa suractivité : quelques dates (bien) choisies ici ou là, mais jamais de grosse tournée. Ce n’est donc pas vraiment sur scène que le groupe s’est  avéré décisif jusqu’ici, mais plutôt à travers sa discographie que WS gère son évolution, ses albums étant le principal indicateur de sa vitalité et de sa créativité. Les toulousains ont après leur précédent opus Sang-Dragon quitté leur accueillant label Deadlight pour rejoindre une belle boutique, déjà inaugurée avec leur EP sorti l’an dernier : Svart Records et son roster extensif et stylistiquement diversifié. Rien d’illogique, mais pas forcément une destination que l’on aurait imaginée naturelle pour un tel groupe de doom. Prestigieuse expérience en tout cas, sur un label culte !

Nouvel album donc, sept titres (plus une intro), quarante-cinq minutes : on a beau être dans le doom pur jus, on reste sur du classique, avec des morceaux de 6 ou 7 minutes en moyenne. C’est lent, c’est long et c’est lourd, mais ça ne déborde pas en plans ambiants interminables ou en répétitions stériles. Niveau son, Sang-Dragon était déjà doté d’une excellente prod, et ce Swallow the Venom n’est pas différent. Bon, on cherche un peu trop souvent la basse dans le mix au goût de votre serviteur, et le chant est un peu trop mis en avant, mais ce son doom-garage juste assez sale sied parfaitement à la musique du combo. Si l’on devait décrire le style du groupe… commençons par décaniller l’éléphant dans la salle, comme disent les ingliches. Ceux qui ont suivi le groupe ces dernières années savent qu’ils traînent une réputation pas vraiment infondée d’ersatz d’Electric Wizard. Le son de guitare, le son de basse, le type de compos, le chant (pour le mix, mais aussi les similarités dans la voix), la place de l’occultisme dans les thématiques développées… on y revient fatalement. Ecoutez « The Might of the Unfail » si besoin d’une illustration… Pourtant on ne taxera pas les toulousains d’opportunisme pour autant, ses membres étant issus de formations gravitant dans plusieurs sphères doom / funeral / occult / drone depuis plusieurs années ; simplement, la synthèse du doom « moderne » revient souvent autour de ce qu’a pu produire Electric Wizard au long de sa carrière. Demander au groupe de se forcer à s’en distinguer serait contre-productif, voire castrateur.

Dans ce cadre musical toujours un peu codé, Witchthroat Serpent ne peut s’appuyer que sur la qualité de ses compos pour se distinguer. Heureusement, sur le sujet ils sont bien armés. Toujours solides sur les basiques (à l’image de « Lucifer’s Fire » : excellent riff refrain, excellent riff couplet, petit solo concis et efficace… propre), le groupe explore néanmoins quelques sentiers de traverse sur ce Swallow The Venom. Sur un « Pauper’s Grave » bien chargé en fuzz, ils se lancent dans un break en son clair quasi dissonant, avec chœurs en fond, qui donne un côté WTF assez rafraîchissant au morceau. Sur « Hunt for the Mountebank » on est séduit par un travail rythmique moins linéaire.  Et puis ici ou là on trouve des initiatives qui sans être d’une audace formelle énorme relèvent de réels efforts de production pour densifier encore un peu le disque. Enfin, ce type d’initiatives reste assez timide dans sa portée et les occitans restent quand même largement dans leur zone de confort. Mais pas de raison de bouder notre plaisir, Swallow the Venom est un très bon album de doom classique : il regorge de riffs efficaces, de mélodies accrocheuses, et ne tombe jamais dans l’écueil du cliché doom. Pas l’album de la consécration, mais une suite logique dans leur carrière, toujours en progression.

Årabrot – Who Do You Love

En Norvège, le metal et l’église sont étroitement liés. Par le feu principalement, criminel, de quelques jeunes devenus membres légendaires des groupes de la première vague black metal à l’aube des années 90. Årabrot, en bons musiciens norvégiens, ont quant à eux acheté une église et l’ont transformé en studio. Voilà 15 ans maintenant que le quatuor s’évertue à faire vivre une musique à la croisée du métal, de la noise, du blues, de post punk et du doom, un peu. Pas stoner pour un sou non, mais une vraie volonté de lorgner vers l’art de la transe nébuleuse comme les américains l’ont produite dans les années 90. Dès leur troisième album (The Brother Seed) donc, Kjetil Nernes et les siens ont opté pour Seve Albini à la production avant de confier les deux suivants (Revenge et Solar Anus) à Billy Anderson. Voilà qui pose leurs intentions. La carrière du groupe se lançait alors doucement lorsque Nernes fut terrassé par une forme peu courante de cancer dont il mit un temps fou à se remettre. Conscient alors de la fragilité de l’existence, le garçon met ses questionnements philosophiques et sa rage en musique. Le résultat sort en 2016, se nomme The Gospel et a remporté un Grammy en Norvège. Cet album n’est rien d’autre qu’un essentiel et Who Do You Love lui emboite le pas avec classe.

Si le nom de leur 8ème album se réfère directement à une chanson de Bo Diddley (« Who Do You Love », 1957), la musique, elle, s’imagine toujours comme une réponse froide et métallique aux digressions des Melvins ou de Sonic Youth. Il y a même, plus que jamais, du Killing Joke (« Warning ») au détour de thèmes, d’intonations vocales. « Maldoror’s Love » en ouverture de disque pose l’ambiance. Le personnage habité par Nernes éructe, braille, psalmodie et le disque se pose ainsi en suite logique de son glorieux prédécesseur. Si idée de voyage il y a, c’est d’un voyage long et déprimant, celui d’un tour bus sillonnant le pays, comme le suggère les dissonances anxiogènes de « The Dome ». Le fan de doom verra son attention particulièrement retenue par « Look Daggers » (probablement le meilleur titre de l’album) ou la reprise du standard black popularisé par Nina Simone « Sinnerman » (déjà disponible sur l’EP sorti quelques mois auparavant) mais saura également apprécier l’aération voix/clavier « Pygmalion » ainsi que la lancinante « Sons And Daughters », deux titres mettant à contribution vocale la claviériste Karin Park. Ni trop long (le mal de cette décennie en matière de musique) et jamais ô grand jamais répétitif, Årabrot signe là un nouveau chef d’œuvre. Et si on tenait là le groupe rock le plus inventif de ces dernières années ?

 

Point vinyle :

Sorti chez Pelagic, l’artwork de Who Do You Love est soigné, rendant hommage au malsain de sa pochette. L’album vient avec un insert (paroles et surtout une jolie histoire du journaliste/essayiste anglais John Doran) et une download card. Vous le trouverez en Brown/beer (250ex), clear (250ex) et en black tout simple. Pour tous les goûts donc.

 

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