J’aime les chroniques faciles à rédiger. J’aime les chroniques d’album dont le premier titre vous donne un résumé de presque tout ce que vous avez à dire. “Back into the Light” (titre de l’album aussi) ouvre donc ce quatrième album des frenchies de ZOE. Et je rajouterai tant mieux et enfin !
Tant mieux car ZOE nous offre ici un album de la catégorie « All Killer, No Filler » (oui je rêvais de citer SUM41 dans une chronique et alors ?) et enfin car il aura fallu attendre quelques années après le brillant Raise the Veil (2014).
A mon sens plus Hard Rock que Stoner, on ne va quand même pas jouer les sectaires et cet album, au même titre que les précédents d’ailleurs, a pleinement sa place ici, genre à mi-chemin entre Motörhead et Monster Magnet.
Revenons au premier titre, “Back into the Light”. C’est superbe. Une intro hyper soignée et pêchue, un riff qui va à l’essentiel et déjà on sent la rage qui habite les musiciens. Cette rage nécessaire et indispensable pour vous sortir un album comme celui-ci. On sent dans le refrain que le groupe lâche tout et surtout cette frustration certainement accumulée de ne pouvoir sortir un album plus tôt.
Alors bien sûr vous savez tout comme moi qu’un bon premier titre ne fait pas un bon album et qu’il arrive parfois que les premiers titres de tueurs ne soient que des cache-misères.
“Voices” vous rassurera d’emblée. Ça dépote tout autant avec, excusez du peu, un solo amené de mains de maître par un break instrumental finement ciselé. Un modèle du genre dans la maîtrise des arrangements et de la composition. A l’image de ces deux premiers titres, l’album est un concentré d’énergie communicative.
On ralentit un chouya le tempo sur “Down in a Hole” sans perdre en intensité, j’en veux pour preuve ce son énorme sur le refrain. J’en profite pour dire que, entièrement et sans la moindre exception, le son de cet album est énorme. Chaque curseur a été réglé pile où il devait l’être. Rien, absolument rien à changer. Batterie et basse ont une sonorité qui respire la chaleur, c’est du pur bonheur.
Je m’arrête dans les détails pour ne pas faire une chronique titre par titre, mais je vous tease quand même en vous disant que Blues et Rock’n’Roll old school sont aussi de la partie. En vous disant que ZOE nous donne ici un album complet, riche et varié.
Certains chroniqueurs finissent parfois en donnant leur highlight. Pour une fois je me prête à l’exercice en vous disant que les titres à écouter en priorité, ce sont les dix premiers (et de vous conseiller par la même occasion d’aller (re)découvrir les précédents albums du groupe).
ZOE est de retour sous les projecteurs et en cette année 2020 ô combien mémorable, c’est clairement à ranger du côté des choses qui réchauffent le cœur.
Ces dernières années n’ont pas vraiment ressemblé à un long fleuve tranquille pour Ruff Majik. Les sud-africains ont eu beau donner le change à travers une petite poignée de remarquables et remarquées dates dispatchées sur le vieux continent, en coulisses c’était un peu plus chaotique : un véritable tourbillon de musiciens sont entrés / sortis du line up autour de l’inamovible frontman Johni Holiday (c’est pas un pseudo…), changement de maison de disques, concerts, festivals, déménagements… Cet entropique foutoir rejaillit inévitablement à travers ce The Devil’s Cattle, un disque bouillonnant, énergique… et bordélique, donc.
Changement significatif apporté à la structure du groupe, Evert Snyman, ami et collaborateur de la première heure, producteur notamment de Tårn, est incorporé au line-up du groupe, et forme donc désormais avec Holiday le binôme en charge quasi-complètement de ce nouveau disque : même si Holiday reste le compositeur principal du disque, tout est enregistré par le duo – Snyman étant un multi-instrumentistes doué, ça aide. Le leader historique laisse même sa place derrière le micro à Snyman sur plusieurs titres, apportant une alternative saisissante à son chant un peu nasillard si emblématique (voir “Who Keeps Score” qu’on croirait chanté par Josh Homme, “God Knows”…).
On savait déjà Ruff Majik capable de proposer des galettes riches et diversifiées, mais ils passent un vrai cap avec ce The Devil’s Cattle, à tel point qu’il est quasiment impossible de synthétiser ce disque ultra-dense de 13 chansons. En simplifiant à outrance, on dira que le quintette (ou duo, selon le point de vue où on se place) propose un stoner groovy garage, où on retrouve des dizaines d’influences (dont plusieurs fois le QOTSA des 2 ou 3 premiers albums, admettons-le). Du coup, on se laisse emporter et balader par cette grosse cylindrée (la prod est clinquante, surtout si on la compare à Tårn, au son plus rêche) qui accélère (souvent), ralentit parfois, fait des embardées vaguement contrôlées, des demi-tour, prend les virages au frein à main et repart pied au plancher en faisant crisser les gommes. Zéro repères, que des prises de risques, et presque toujours payants ! Il faudra ainsi attendre plusieurs tours de piste pour prendre la mesure qualitative de certaines des compos du disque. Car si des titres comme l’introductif et éloquent “All you Need is Speed”, le bourrin “Heart like an Alligator” ou le groovyssime “Jolly Rodger” (que l’on croirait issu d’un bon Eagles of Death Metal) peuvent se targuer d’un effet cortical immédiat, une poignée de titres plus ambitieux prennent leur pleine mesure après une phase de digestion bien nécessaire : on pense au catchy et très stoner “Shrug of the Year”, au nonchalant “Gregory”, à l’énervé et fuzzé “Trading Blows” ou à l’audacieux mais très beau “God Knows”. Et ne parlons pas du grassouillet “Born to be Bile” où le beugleur canadien Vincent Houde de Dopethrone vient prêter quelques lignes vocales bien craspec pour des plans sludge bien sales sortis de nulle part… Même si 2 ou 3 titres peuvent apparaître plus dispensables (et encore, ils “aèrent” le parcours du disque…) l’ensemble fait montre d’une qualité d’écriture remarquable.
Bref, The Devil’s Cattle, s’il ne se résume pas, se déguste de bout en bout, sans jamais fatiguer. Le disque est riche, frais, malin, bien écrit, et bien interprété. Il est par ailleurs, et c’est aussi un pas décisif, doté d’une mise en son qui rend honneur aux compos. Enfin le disque que méritait ce groupe, en espérant qu’ils pourront s’appuyer sur cet élan créatif pour développer leur fanbase et venir nous voir plus souvent, car ces titres ont un potentiel live indéniable.
Né à Paris en 2015, le petit Starmonger a fait rapidement la fierté de ses parents. 4 EP parus métronomiquement en 2015, 2017, 2018 et 2019 (répondant au doux nom de Revelations I, II, III et IV) ont assis la réputation du combo et leur a permis de recevoir l’étiquette tant convoitée de « groupe à fort potentiel à suivre de très près ». On attendait donc avec impatience un premier LP pour voir si la qualité perçue dans ces EP allait tenir la distance sur un format plus long. Voici donc Revelations, premier vrai album du trio, habillé d’un splendide artwork de Jo Riou (mais on commence à avoir l’habitude avec le bonhomme…).
Nos trois gaillards parisiens, forts d’une solide expérience, n’ont pas peur d’envoyer la sauce et, en plus, ils savent la cuisiner parfaitement. Accueilli par un « Rise of the fishlords » et sa guitare vrombissante, l’auditeur est en terrain connu. Aucune faute de goût, un véritable dénuqueur dans lequel on peut déceler quelques notes bienvenues de claviers, « comme à l’époque ». Assez prog dans sa conception avec de nombreux changements de rythme, « Rise of the fishlords » est une excellente entrée en matière et une très belle carte de visite pour Starmonger. Cela tombe bien, le reste de l’album est à l’avenant: guitares bien mises en avant, compositions à la fois originales (« The last man » et ses samples), puissantes (le très martial « Drafter ») ou rendant hommage au rock californien (« Rust to dust » et la voix ensablée de Steve, également bassiste), Starmonger connaît ses classiques et s’amuse à les revisiter pour un résultat intéressant à tous points de vue.
Agréable découverte que ce trio qui démontre la qualité et la bonne santé de la scène stoner française. Ne reste plus qu’à concrétiser cette bonne impression sur scène où Starmonger devrait faire parler de lui. Avec un premier album de cette trempe, on ne se fait pas trop de soucis pour eux…
Tiens, il y avait longtemps que la Suède ne nous avait pas envoyé un nouveau groupe stoner à se carrer entre les oreilles ! Les heureux élus se nomment Electric Hydra, ils sont 5 (3 bonhommes et 2 demoiselles) et ils vont tenter de marcher sur les traces de leurs compatriotes. Et on leur souhaite bien du courage car le niveau est assez élevé… Formé en 2017, le groupe vient de signer chez Majestic Mountain records et sort ces jours-ci un premier album sous un fort joli artwork. Bon alors, elle vaut quoi, cette nouvelle pépite suédoise ?
On est d’emblée cueilli à froid avec un tétanisant « It comes alive », pure giclée d’adrénaline de 3 minutes et demie. Groove imparable, puissance évidente, chant à l’unisson : l’énergie du punk transposée en 2020… D’ailleurs, en parlant de musique à crête, sachez que les 10 titres que composent l’album dépassent rarement les 4 minutes, ce qui fait que ce premier album éponyme dure la bagatelle de 34 minutes douche comprise. On ne s’embarrasse donc pas d’intros étirées sur des siècles ou des solos de guitare interminables : chez Electric Hydra, c’est immédiat, c’est ultra rentre-dedans et çà vous pète à la gueule plus rapidement que votre pote qui ne digèrerait pas son chili.
Et c’est là tout le paradoxe de cet album : on n’a pas le temps de s’ennuyer… mais parfois, on y arrive quand même ! Pas à cause des compositions (« Won’t go to war », « Grab with yours » ou le très heavy « Iron lung » feraient la blague sur bien des productions actuelles) mais plutôt d’une certaine redondance des ambiances et des riffs. Bon, on est à des années-lumière d’un quelconque endormissement mais quand on tient des musiciens de cette trempe (nos amis suédois sont loin d’être des manchots dans leur genre), on aurait aimé un peu plus de folie, de prise de risque, d’audace. Mettons ça sur le fait que c’est un premier album et que ce n’est qu’une mise en bouche avant un second album qui, on l’espère, devrait arriver rapidement.
Ce premier essai d’Electric Hydra est donc plein de promesses pour qui aime le rock « à l’ancienne », avec de grosses grattes branchées sur des amplis rougeoyants et des rythmes qui vous donnent envie de chevaucher votre bécane pour faire clignoter les radars. Une formation à suivre de très près ces prochaines années.
Si Riding Easy Record nous comble régulièrement de bonnes ondes avec des groupes comme Monolord, The Well ou encore Holy Serpent, il ne faut pas oublier que Daniel Hall, patron du label, est aussi un grand amateur de la scène rock américaine des années 60 et 70. Cette passion, il la concrétise depuis 2015 à travers les compilations Brown Acid qui ont pour but de dépoussiérer cette période bénie, parfois fantasmée, du rock et de nous faire découvrir ces groupes méconnus qui ont vécu aux côtés des Led Zeppelin, Creedence Clearwater Revival ou encore Grand Funk Railroad.
Ce onzième trip dans le passé se compose de dix artistes exclusivement américains avec un spectre musical allant de la soul à ce qui ressemblerait aux balbutiements du punk. La soul d’abord, exprimé à travers le chant et les cuivres de “I’ll Give You Love” (Grump). On pouvait déjà apercevoir Grump sur la huitième compilation Brown Acid avec une reprise d’Elvis Presley mais le groupe de Boston se distingue ici avec un titre énergique se finissant sur un riff aussi surprenant que tranchant, donnant envie que le morceau se prolonge un peu plus … L’empreinte punk est mise en valeur par Zendik et son “Mom’s Apple Pie Boy” très proche de ce que fera MC5 sur ces premiers albums, notamment au niveau des rythmiques rapides de la batterie et d’un chant plus mordant.
Entre ces extrémités, des titres comme “Somethin Else” (Adam Wind) et “Dancing in the Ruin” (Debb Johnson) viennent remplir la compilation de rock à tendance psychédélique avec des rythmes de basse groovy un brin hypnotisant. On retrouve aussi sur “Turtle Wax Blues” (Bagshot Row, nom qui ravira les connaisseurs de la Terre du Milieu même si on est loin des ambiances de la Comté) des riffs et un son particulier qui nous ferait aujourd’hui directement penser à la scène désert rock, et en particulier à son shaman Brant Bjork. Le titre “I Want You” (Minist’r) nous offre lui une phase au clavier, en sortie du solo guitare, qui aurait très bien pu apparaitre sur le Sabbath Bloody Sabbath de la bande à Iommi.
Ce Brown Acid, cru 2020, apporte aussi son lot d’étrangeté avec “Every Girl Gets One” (Crazy Jerry) qui entremêle son rock à la tension électrique et un échange téléphonique qui semble répondre au chant. Mais c’est le titre “In Wyrd” (Renaissance Fair) qui remporte haut la main la palme du voyage en bizarrerie. Cet acid rock composé de rythmes saccadés, de claviers qui oscillent entre ambiances médiévales et orientales et d’une flûte en roue libre, illustre bien cette liberté musicale de l’époque et vient faire écho aux ambiances psychédéliques des Doors.
Il faut bien entendu rendre hommage au travail réalisé par Riding Easy Record qui, au delà du travail de recherche et de mise en valeur de ces groupes oubliés par le temps, nous offre une compilation à la tracklist au final assez cohérente portée par un rendu sonore très bonne qualité. Il est clair que cette compilation viendra essentiellement intéresser les collectionneurs de raretés ainsi que les amoureux des années 60/70. En conclusion, Brown Acid propose de belles découvertes (pour ma part ce sera le titre de Debb Johnson avec ses cuivres apportant un groove jazzy au riff principal. Leur album éponyme datant de 1969 est d’ailleurs disponible sur internet et ça vaut le coup d’oreille) qui pourraient captiver les curieux de la scène stoner au sens large ainsi que ceux qui souhaiteraient fouiller dans les racines du genre.
Birds of Nazca, c’est un duo, originaire de Nantes, qui donne dans le stoner instrumental… Le genre de présentation qui au mieux, suscite de l’indifférence, au pire de la moquerie. A ceux-là, nous leur conseillerons de réviser leur jugement trop hâtif et de jeter une oreille plus qu’attentive au premier effort du binôme nantais. Car oui, Birds of Nazca fait du stoner instrumental, un marché de niche qui peut rebuter au premier abord (bah oui quoi, c’est bien connu, c’est chiant quand il n’y a pas de chanteur.euse!) mais qui nous a pourtant apporté son lot de formations mythiques, de My Sleeping Karma à Monkey3 en passant par Karma to Burn.
Alors, que retenir de cet album éponyme tout de noir vêtu ? Enregistré en live sans aucun overdub, le son est granuleux, immédiat, terriblement vivant. Evidemment, les piafs ne réinventeront pas le cactus mais ils savent donner à leur musique un goût d’authentique, une belle unité et on sent leur amour de la musique transpirer à chaque minute. Assez simple dans sa conception et très facile d’accès même pour le néophyte ou le réfractaire au genre, leur musique cache un travail poussé sur les ambiances et, au final, l’absence de chant n’est pas préjudiciable. Cela permet même de pénétrer un peu plus dans leur univers, de laisser divaguer son imagination et de se perdre dans les méandres d’une musique parfois chamanique, souvent entraînante mais jamais ennuyeuse.
Au final, difficile de dire du mal d’un tel premier essai. Certes, on peut déplorer ça et là quelques moments moins passionnants mais n’oublions pas qu’ils ne sont que deux et qu’à ce titre, les contraintes « physiques » sont plus évidentes que pour un groupe « classique ». Reste que ce premier album éponyme est une franche et belle découverte et une porte d’entrée idéale pour faire découvrir le stoner instrumental à ceux que le genre rebute. En cela, on ne peut que les féliciter.
Bien moins prolifique qu’à ses débuts mais toujours bien présent pour soutenir la scène stoner-psych-doom italienne (la plupart des labels italiens se concentrent sur des groupes non-italiens…), Go Down Records a le charme naïf de ses intentions : derrière leur très louable crédo, on a eu coutume de trouver dans ses écuries des groupes de qualité hétérogène, parfois un peu “survendus” (c’est de bonne guerre). C’est donc toujours avec un petit intérêt pour la découverte mais aussi une oreille suspicieuse que l’on se lance dans l’écoute de leurs nouveautés. C’est aujourd’hui au trio véronais Jahbulong, avec son second album, de passer l’épreuve de l’infaillible “bullshit detector” de Desert-Rock… et ils en sortent blanchis de tous soupçons !
En effet, Jahbulong est un bon groupe de doom, classique – de cette tendance qui, s’il prend (heavydemment) ses racines dans le noir terreau Sabbathien, se situe dans l’héritage des groupes les plus emblématiques actifs sur ce siècle (entre Electric Wizard et Monolord, en gros). Quatre chansons seulement (entre 9 et 15 minutes) constituent cette sympathique galette, chacune charpentée autour d’une rythmique de plus en plus lente au fil des titres (faut entendre “The Eremite Tired Out” étirer son maître riff sur des mesures rallongées à l’envie, à peine saccadées par des coups de cymbales bien derrière le temps… On a presque envie de les prendre par les épaules pour les secouer !).
Fondamentalement, les éléments clés du doom sont au rendez-vous : riffs gras du bide, son de guitare bien glaireux et généreusement fuzzé, embardées de leads en mode “état de grâce” à la Electric Wizard, chant rare mais toujours noyé sous une tonne d’effets… Tout y est. Une bonne part du disque met en avant un travail mélodique prépondérant, plus prégnant que l’agressivité des guitares (qui reste au rendez-vous, rassurez-vous), rendant l’ensemble plus “accessible” que pas mal d’autres productions de genre similaire.
L’originalité stylistique ne sera donc pas le fondement premier du plaisir d’écoute ; le respect des codes, en revanche, et globalement la qualité des compos fera plus d’un heureux parmi les amateurs du genre. Un bon disque de doom qui trouvera légitimement sa place dans une collection un peu qualitative du genre.
Sorti au creux de l’été, le second album du quintet australien était passé un peu inaperçu, y compris au sein de notre rédaction. Après quelques écoutes, il nous semble dommage de ne pas traiter cette bien jolie rondelle.
Le groupe évolue dans une sorte de psych rock TRÈS hybridée, qu’ils qualifient eux-mêmes, non sans humour (on espère), de “flower doom”. Dans les faits, on est vite happé par le chant absolument aérien, cristallin qui surnage sur les 8 plages de ce disque. Pour l’anecdote, le chant est assuré par 3 des 5 musiciens, avec notamment quelques passages harmonisés. Du coup, on pense beaucoup à Mars Red Sky concernant cette alchimie très complexe qui permet de faire cohabiter avec bonheur ce type de chant avec des plages instrumentales massives. Concernant Turtle Skull toutefois, la comparaison s’arrête là, leur panel musical étant moins heavy que celui du trio français. Mais si certains morceaux poussent fort la saturation pour des passages bien costauds (on pense à “Leaves”, bel exemple de ce contraste), le groupe côtoie aussi l’autre extrême du spectre musical, avec des morceaux mélancoliques fluets (“Apple of your Eye”), confinant au pop rock, limite folk parfois (“Halcyon”). Au milieu, on retrouve des plages typiques de rock indé (“Rabbit”).
Les passages les plus réussis au goût de votre serviteur sont néanmoins les plans où le groupe s’engage à fond dans le psych rock, un genre qu’ils maîtrisent finalement dans sa plus large interprétation : du plus classique (“Heartless Machine”) jusqu’au pur space rock (“Who cares what you think ?”, ou le le prodigieusement catchy “Why do you Ask?” mélant jam rock et plans kraut). Très judicieusement calé en fin d’album, le très gros “The Clock Strikes Forever” (presque 12 min) vient synthétiser le talent du groupe, partant sur un beat space rock lancinant à souhait, boucle au groove grossissant à la Farflung, tournant impeccablement pendant plus de quatre minutes sans presque jamais faiblir, amenant à un point culminant de jam rock bien foutu (la seconde moitié, plus noise, est moins emballante, mais l’essentiel était dit).
Les amateurs de psych rock varié devraient trouver leur bonheur dans cette galette : proposant assez peu de plans heavy (même si souvent à l’origine de quelques belles embardées saturées) le groupe nous fait voyager à travers les vastes étendues désertiques australiennes, grâce à des compositions psych rock et space rock emballantes et ennivrantes. C’est peut-être un peu cliché, vu comme ça, mais on vous défie de voir les choses différemment après 4 ou 5 écoutes. Probablement remarquable en live.
Voici qu’arrive en douceur le énième disque de Causa Sui en quinze ans. Une discographie comme la leur ce n’est pas donné à toute le monde et c’est amplement suffisant pour faire partie des valeurs sûres du stoner psychédélique. Le quartette danois nous a habitué tout au long de ses sorties à des plaques grisantes, graissées aux relents de stoner. Cet automne voici qu’arrive sa dernière production Szabodelico, sur laquelle je me suis jeté sans discernement. Que risquais-je après tout?
Pour cet album je vous propose de faire l’impasse sur le sous entendu jazz qui borde un certain nombre de pistes, alors on pourra s’allonger dans la chaise longue des riffs et se laisser porter par l’ascenseur Causa Sui, un cocktail rafraîchissant à la main ( En cela je rejoins l’analyse qu’avait faite Flaux du Summer Sessions Vol.1), les yeux fermés, perdu dans ses pensées à voir danser sous ses paupières une “Laetitia” ou un “Rosso Di sera Bel Tempo Si Spera”.
Cette nouvelle rondelle va à l’économie. Exit les effets abrasifs sur les grattes. Adieu tonitruante batterie porteuse de violence contenue. Contrairement à ses prédécesseurs Szabodelico emprunte des voies exclusivement Prog/Acid rock et fait cadeau à l’auditeur d’atmosphères aussi lysergique que celles des albums les plus babas de la beat generation comme l’illustre à merveille “La Jolia”. On comprend avec ce titre comme avec les précédents que la dynamique retenue fait la part belle aux cordes plutôt qu’à une batterie qui occupait jadis un rôle très central.
Bien sûr on ne se refait pas totalement, l’énergie de “Sole Elettrico” et sa jam un rien germanique s’inscrivent en un sens dans la veine des albums précédents. Mais c’est un soubresaut, Causa Sui se lance à corps perdu dans l’expérience et c’est à de rares occasions que le groupe quitte le tout planant pour s’essayer au sautillant comme sur “Vibratone” qui n’en oublie pas pour autant d’être un titre dense. Ce dernier laisse le pied battre la mesure en toute légèreté, le ciel de notre ascenseur est fait de verre et laisse passer un beau soleil estival.
Comme pour tout ascenseur qui se respecte, on aura du mal à bien mémoriser les titres de ce Szabodelico, Causa Sui offre un voyage presque anodin, certes un peu long mais indéniablement relaxant. Avec plus d’une heure de voyage et de relaxation je me garderai de dire que l’album est un raté, il y a pour moi deux hypothèses, soit il s’agit là d’une expérimentation, soit de l’aboutissement de recherches précédentes et je penche plus volontiers pour cette seconde explication, même si le Causa Sui appose le sceau de la différence sur cette création..
Szabodelico ne devrait pas désarçonner les habitués de Causa Sui qui fait éclore ici des graines plantées tout au long de ses précédents albums et en particulier au sein de Summer Sessions. Cependant il laissera probablement sur le bord de la route ceux qui attendait une plaque encore une fois à la croisée du stoner et du psych. Cet album sort à point nommé et emprunte les atours de ce moment de l’année qu’est l’automne où l’on se sent entre deux mondes, glissant sans coup férir vers un univers assoupi et paisible.
Aaah ! Toulouse ! Sa place du Capitole, son Claude Nougaro, son équipe de foot ridicule… et Karkara. C’est bien de la ville rose que sont originaires Karim, Hugo et Maxime. Pourtant, à l’écoute de leur premier album Crystal gazer paru l’an dernier, on aurait parié qu’ils avaient des origines moyen-orientales tant leur musique transpirait les grandes étendues désertiques, le sable chaud, le trek dans les montagnes et le thé à la menthe. Un son unique, follement original dans le milieu et qui apportait ce petit grain de folie qui permet de se démarquer de la meute. Et en cette putain d’année 2020 qui voit notre besoin d’évasion exacerbé par la crise sanitaire actuelle, on attendait avec impatience cette deuxième fournée, intitulée Nowhere land.
Dès les premières mesures du titre d’ouverture « Deliverance », on est immédiatement plongé dans l’ambiance, à mi-chemin entre le krautrock allemand des années 70 et le rock acide et psychédélique d’un Hawkwind des grands jours. Bien plus immédiat et rentre-dedans dans son approche que son prédécesseur, Nowhere land démarre sur les chapeaux de roues avec une folle cavalcade et un son de guitare très fifties qui évoque les grandes heures de la surf music instrumentale de cette période. « Space caravan » enfonce le clou et enchaîne dans la même veine avec une guitare ultra acide et une batterie hypnotique. Et toujours cette voix chamanique et cotonneuse de l’ami Karim qui invite à la transe. Du coup, on se pince pour bien être sûr qu’on a affaire à des petits frenchies tant la qualité de ce space rock psychédélique égale voire dépasse les productions plus renommées et plus coûteuses. Du grand art, vraiment.
« Falling gods » ne laisse pas retomber le soufflé et continue sur cette lancée. Plus court et plus immédiat que les deux titres précédents, c’est un buvard sonore imbibé de substances lysergiques qui vous ferme les yeux et vous ouvre l’esprit. « People of nowhere land » est le titre le plus heavy du lot, sans pour autant vous déboiter la nuque… Non, Karkara le fait avec subtilité et classe. Pas de grosse batterie qui martèle sans sommation, pas de grosse guitares saturées, ici vous vous laissez aller, vous êtes bien, englobé dans une bulle cotonneuse et enfumée. Un voyage pour les sens, un trip mystique aux portes de la transe, une invitation à la méditation et à la contemplation. Certes, il faut être dans de bonnes conditions pour rentrer complètement dans cet album mais une fois que vous aurez trouvé le chemin, vous ne voudrez pas faire demi-tour…
Le voyage se poursuit avec « Setting sun » avec, encore et toujours, cette évocation très fifties dans le son de la guitare (on pense aux Tornados, aux Surfaris et j’en passe) et toujours cette voix planante et éthérée de Karim. « Cards » et son rythme saccadé et sautillant nous rapproche de la fin du voyage, intitulé « Witch », le titre le plus sombre du lot. La voix se fait plus menaçante, le son se fait plus franc et vindicatif, le sentiment d’apaisement s’évanouit pour faire place à un côté plus dark qui signe l’arrêt complet du manège. Et c’est les yeux dans le vague et la tête dans les étoiles qu’on redescend sur la terre ferme…
Nowhere land est réellement un disque impressionnant. De par sa qualité d’écriture, de composition et de production, il rejoindra à coup sûr la liste de mes albums préférés de cette année 2020. En tout cas, merci à Karkara pour ce voyage sidéral et sidérant.
Il est de ces petits albums, œuvre de discrets et lointains artisans, qui recevront un écho médiatique limité, nonobstant une qualité intrinsèque qui devrait l’exposer à un tout autre traitement. Pas prétentieux pour deux sous, bien foutu et efficace, ce premier album d’un bien jeune quatuor norvégien a tout pour provoquer chez tout amateur de bon stoner quelques headbangs glorieux et autres séquences de jouissances auditives.
Le premier titre, “The Veil”, trompeur, nous amène de A à Z en terres suédoises : couplets sonnant comme du Graveyard et refrains à la Witchcraft, le tout culmine sur un break et séquence solo de pur heavy rock scandinave (à la Hellacopters)… Surréaliste ! Les choses reprennent un tour plus “normal” sur les compos suivantes, qui oscillent entre le très sympa et les purs instants de grâce. Les riffs s’enchaînent, les compos, variées, font montre d’une belle inspiration. On mettra en particulier en avant “Seven”, avec une intro que l’on croirait sortie d’un bon My Sleeping Karma (le tout baigné d’un arrangement de cordes jamais pompeux), un titre faisant globalement montre d’une qualité d’écriture remarquable, étirant cette compo épique sur presque 10 minutes. Avec quelques années de bagage supplémentaires, ils l’auraient collée à sa place, en conclusion de l’album… Comme quoi ils ont un sacré potentiel d’évolution !
Les autres morceaux confirment ce constat d’un talent de composition difficile à remettre en cause. Kryptograf s’avère un bon disque de stoner, accrocheur, intéressant, séduisant sur plusieurs aspects. Encore un groupe de qualité passé sous le radar. A suivre de près.
Somnus Throne est un trio américain dont la géolocalisation semble aussi hasardeuse que sa communication : en provenance de Nouvelle Orléans, puis installé au Texas, c’est à Los Angeles que le groupe semble partager le plus de repères aujourd’hui. Toujours est-il que l’on s’est retrouvé avec leur premier disque en provenance de Burning World Records (une petite mais belle maison, généralement bien tenue), et qu’on ne savait pas trop à quoi s’attendre.
En fins analystes que nous sommes, une rapide observation du track listing nous donne une première indication : quatre chansons, entre 10 et 15 minutes chacune, pour une plaque de plus de 45 min en tout… Ça sent pas vraiment la compilation de glaviots punk rocks. Notre doom-radar aux aguets, on se lance dans une succession d’écoutes répétées qui confirment rapidement notre présomption : Somnus Throne fait du doom, du doom « authentique » serait-on tenté de préciser (canal Sleep / Electric Wizard, en gros, plutôt que les groupes de doom old school classiques plus anciens, à la Pentagram / Cathedral). Inconvénient de ce genre bien précis : les codes sont établis et installés depuis bien longtemps, et il faut se lever tôt pour trouver des groupes qui proposent quelque chose de novateur dans cette inspiration musicale. Levons le suspense immédiatement : ce n’est pas le cas de Somnus Throne non plus. Le groupe propose au contraire quatre roboratives plages de gros doom très solidement charpenté : l’ossature s’appuie sur une poignée de riffs impeccables, rustiques et bruts bien comme il faut. En bons artisans, le trio connaît la qualité de son matériau brut, et sait le faire tourner juste comme il faut pour bien appuyer son propos – évidemment au rythme effréné d’un pachyderme neurasthénique. En ce sens, et la chronique pourrait s’arrêter là-dessus, ce disque conviendra sans hésitation à tous les doomsters puristes les plus exigeants.
Somnus Throne trace son chemin dans le sillage d’autres formations comme Conan, Electric Wizard (sur « Receptor Antagonist ») ou Monolord (sur « Sadomancer »), s’engouffrant même dans l’aspiration de Sleep plus souvent qu’à son tour… A l’écoute de « Shadow Heathen » (le riff d’intro et le chant…) ou de « Receptor Antagonist » et « Aethernaut – Permadose » (ce chant déclamé/psalmodié à la Cisneros sur lit de riff à 3 notes typique…), on peut se demander si la filiation n’est pas même un peu trop forte et que l’inspiration ne se rapproche pas parfois un peu trop de l’original… Posons-nous la question dans l’autre sens : est-il possible de trop écouter Sleep et s’en inspirer ? Non, bien évidemment non. Donc ça passe.
C’est dans « l’enrobage » de l’ensemble que le groupe peut apporter un peu de valeur ajoutée : arrangements, breaks, instrumentation… En l’occurrence, le groupe ne verse pas dans la folie pure et reste assez classique : ce n’est pas avec quelques samples d’extraits de films, des ralentissements un peu systématiques sur la fin de leurs morceaux, et quelques breaks basse-batterie qu’il nous estomaque. On notera en revanche quelques très intéressants passages à mettre à leur actif, comme ce beau refrain presque atmosphérique sur « Shadow Heathen », ou encore ce break heavy metal surréaliste de quelques secondes au milieu de « Receptor Antagonist »… Et plus généralement, des vocaux assez variés, qui apportent un peu de relief inespéré à l’ensemble.
En bref, Somnus Throne propose un bon album de doom comme on n’a pas forcément souvent l’opportunité d’en entendre de nouveaux. Belle exécution, bonne inspiration. Cette maîtrise des codes, jumelée avec un vrai talent d’écriture (notons une poignée de riffs vraiment excellents), font de ce Somnus Throne, le disque, une excellente addition à la discographie de tout amateur de doom.
2020 est une année chargée pour les fans de Sabbath, cette dernière marquant les 50 ans de la sortie de leurs deux premiers albums. Un anniversaire marqué par de nombreux disques, à commencer par la box Paranoid Super Deluxe publiée en octobre. Mais derrière cette beauté (sérieusement, penchez-vous dessus), quelques autres sorties sont à noter, du dispensable The Many Faces of Black Sabbath (compilation de collaborations de membres de Sabbath avec d’autres groupes) à la réinterprétation du premier album du groupe par Zakk Wylde (chroniqué ici). C’est visiblement le label Magnetic Eye qui se fait le plus présent sur le créneau, accompagnant l’album de Wylde d’un best of tribute (chroniqué ici) et d’une ré-imagination du volume 4 par des artistes heavy/stoner/doom, dans le cadre de leurs Redux Series.
Vol4. Le plus cocaïné des albums de Sabbath est donc revisité par quelques uns des acteurs de la scène fuzz US, pour le meilleur et pour le pire. Car Black Sabbath n’est pas toujours évident à reprendre. C’est un groupe aux pourtours simpliste dont l’efficacité tient notamment dans l’intention, la façon dont sont jouées les notes, et les pauses aussi. C’était là l’apanage des années 70 : laisser respirer la musique et c’est ce que le metal a bouleversé par la suite. Et dans un contexte de remplissage sonore, trouver le bon équilibre pour faire sonner du Sabbath n’est pas évident. Il est alors bien plus aisé de reprendre le sautillant « Supernaut » (Spirit Adrift s’en sort bien) que de s’attaquer à « Changes », ballade piano/synthé/voix que High Reeper massacre littéralement (rabattez vous sur la version de Charles Bradley pour l’entendre sublimée ou à la version de Fudge Tunnel pour quelque chose de complètement anarchiste). Sur ce tribute le réussi (Whores sur « Cornucopia », The Obsessed sur “Tomorrow’s Dream”, Thou toujours au rendez vous pour une cover, salissant “Wheels of Confusion”) côtoie des choses plus dispensables (Zakk Sabbath copiant l’original pour « Under The Sun », Haunt qui fait galoper « St. Vitus Dance » sans réel but) et au milieu Matt Pike et Billy Anderson délirent sur « Fx ».
Ce tribute est loin de la qualité de Nativity In Black, qui fait toujours autorité dans le domaine (et tiens, ressorti en LP cette année pour le disquaire day !), sans conteste en deçà du best-of qui l’accompagne (qui offre la possibilité d’un plus large choix de chansons à reprendre convenons-en) mais offre quelques raisons de s’enthousiasmer en sus de découvrir, via l’artwork soigné, que Alyssa Maucere, en sus d’être bassiste (et désormais Mme Pike), a un joli coup de crayon. A réserver aux complétistes donc.
Octobre 1971 : le groupe Pink Floyd se rend à Pompeii, l’un des plus grands sites archéologiques du monde, pour un concert un peu spécial : seuls au milieu de l’amphithéâtre, dans un cadre antique absolument grandiose, les 4 musiciens ne jouent devant aucun public, donnant une impression irréelle de pureté originelle permettant au téléspectateur de se focaliser uniquement sur la musique. Le contraste entre le dramatique de l’endroit et la beauté de la musique offre un contraste réellement saisissant. Sorte « d’anti-Woodstock », organisé deux ans auparavant, ce concert plus qu’intimiste fera date dans l’histoire de la musique et tranche radicalement avec les gigantesques tournées des stades à venir pour le groupe.
Mai 2020 : le Covid-19 est passé par là, le monde entier est recroquevillé sur lui-même, enfermé et coupé de toute relation humaine. L’humain se désociabilise, l’avenir n’est pas franchement optimiste et la distanciation sociale force les artistes à se réinventer, à oublier leurs certitudes et à faire voler en éclats leurs habitudes. Mais comment s’exprimer musicalement et visuellement quand il ne reste plus aucune possibilité de se produire en public ? Eh bien, la solution est toute trouvée : se produire… seul, perdu au milieu du désert, dans le strict respect de mesures de plus en plus drastiques. C’est donc le parti pris choisi par Yawning Man, l’une des plus mythiques formations de desert rock californien, donc du monde.
Depuis près de 35 ans, Yawning man s’est fait le chantre des generator parties, ces concerts sauvages électrifiés par des générateurs électriques, véritable institution du genre. Du coup, quoi de plus normal de retrouver Mario Lalli, Gary Arce et Bill Stinson au beau milieu des étendues désertiques californiennes. Mais attention, pas n’importe où : sur l’étonnant site de Giant Rock, au beau milieu du désert mojave, un lieu vénéré autant par les indiens que par les chasseurs d’extraterrestres. Il faut dire que le lieu est irréel : des formations rocheuses immenses jonchent le sol, donnant l’impression qu’une météorite a foncé sur une montagne. On se sent vraiment minuscule devant cette nature qui, décidément, n’a que faire de nous, pauvres humains, et qui essaie par tous les moyens de nous faire comprendre que nous ne sommes que les locataires des lieux… Bref…
C’est donc là que nos trois comparses ont posé leurs instruments et leurs générateurs et ont décidé de se lancer dans une sorte de suite au Live at Pompeii du Floyd. Ils nous proposent cette expérience filmée en multi-caméras (le support est donc dispo non seulement en LP seul mais aussi DVD) : 4 titres pour 51 minutes de musique, un décor de rêve et un groupe mythique, voilà ce qui vous attend à l’écoute (et la vision) de ce Live at Giant Rock particulièrement rafraichissant, envoûtant et dépaysant. Outre la qualité musicale des trois comparses, Live at Giant Rock offre une bouffée d’air frais salutaire, un voyage pour les sens, un remède à la claustrophobie ambiante qui gangrène notre société actuelle. Un document, une expérience, une porte d’entrée vers un monde nouveau, peut-être, qui verra sans doute pour quelques mois encore l’agonie de toute vie sociale et culturelle. Faut-il s’en réjouir ? Non, évidemment, mais ce genre de disque et de démarche fait passer un peu mieux une pilule toujours aussi difficile à avaler.
On ne peut donc que saluer et remercier chaleureusement Gary Arce, Mario Lalli et Bill Stinson pour ce moment hors du temps, loin des contraintes et des tracas du quotidien. Merci à eux pour cette parenthèse enchantée qui rassure sur un fait : non, la culture, le stoner et la musique ne sont pas que des lointains souvenirs et l’humanité peut encore prouver qu’elle peut se dépasser, se surpasser et conserver ce qui la différencie des autres espèces : un supplément d’âme, une capacité de résilience incroyable et une farouche volonté de survivre. Live at Giant Rock, le disque de l’année, le disque du nouveau monde.
Début 2019, Magnetic Eye records a lancé un appel à contribution (les jeunes appellent ça crowdfunding) pour financer / pré-commander une version “[Redux]” (leur concept de tributes sur des albums cultes) du Vol. 4 de Black Sabbath. Au bout de quelques semaines, comme il est désormais assez courant, un “stretch goal” a été mis en place, proposant en complément un second disque moins conceptuel, un “simple” best of de Sabbath toujours en mode tribute. Ce disque, au même titre que le [Redux] auquel il est originellement rattaché, sort donc maintenant, près de deux ans après le lancement de la pré-commande. Naturellement, il ne va pas savonner la planche de son frère siamois, et ne comporte donc aucun titre issu de Vol. 4. Pour le reste, les 6 premiers albums de la sainte discographie sont ponctionnés, avec même une incursion dans Never Say Die. A noter aussi, la moitié des groupes contributeurs au disque sont des artistes “in house”, déjà signés sur le label, donc par nature pas trop difficiles à choisir et ferrer…
On l’a dit et re-dit : il n’existe pas de vision unique à l’aune de laquelle évaluer la qualité et (surtout) la pertinence d’un tribute album. De fait, pour les groupes impliqués, la qualité du résultat dépend d’une savante mixture entre l’intention du groupe, le respect du groupe originel, la fidélité de la reprise, la qualité intrinsèque du groupe interprète, la prise de risque, le facteur surprise, etc… Toutes les composantes de la machine à perdre sont donc réunis au moment d’écouter un tribute album, ce qui en rend l’appréciation systématiquement compliquée. L’affaire est d’autant plus complexe quand on se frotte à l’icône, le parangon, le mètre-étalon de tout ce qui a été produit de saturé depuis plus d’une génération : reprendre du Black Sabbath c’est comme tenter de repeindre la Joconde avec des stylos Bic ou sculpter la Pieta avec un vieux chewing gum sec. L’exercice est aussi vain qu’il est casse-gueule, et il faut se détacher des originaux pour vraiment évaluer leur interprétation. Quasiment impossible…
On choisit donc d’encaisser cette galette par le menu, sans idée préconçue ni contextualisation. Les gars de Magnetic Eye ne sont pas nés de la dernière pluie et savent que le “facteur Wow” est toujours efficace : ils calent donc dès l’intro l’une des plus belles pièces, avec rien moins que la vision de “Never Say Die” par Earthless. Les vétérans du jam rock ne se font pas piéger dans cet exercice et la jouent super fidèle : chant nasillard, rythmique débridée, break décalqué sur l’original, faible prise de risque sur le beau solo… Solide. D’autres “valeurs sûres” contribuent au track listing du disque, avec notamment le “Electric Funeral” de Solace – petit hold up de l’album néanmoins, le label ayant simplement récupéré cette onctueuse mais ancienne reprise (dispo dans Sweet Leaf, le tribute à Sabbath publié en 2015). L’une des meilleures du disque, bien sûr, mais néanmoins incorporée en douce un peu à la hussarde. On ne salue pas l’effort, mais on apprécie de la réécouter. Autre curiosité : une sorte de “super groupe” est monté avec les musiciens de CKY et la moitié de Fireball Ministry, propice à déguster la brillante ligne de basse de “N.I.B.” sublimée par Scott Reeder, sur une interprétation solide et respectueuse de ce titre.
Pour la suite, on alterne le bon et le moyen. On passera rapidement sur les correctes interprétations de Black Electric (“Sweet Leaf” avec grosses guitares et chant nonchalant – ce qui peut être vu ironiquement au regarde de la thématique du titre – ainsi que quelques arrangements originaux mais discrets) ou encore de Hippie Death Cult, fidèle et (donc) efficace. Howling Giant brille aussi dans le même exercice avec un “Lord of this World” au final épique. De même, Caustic Casanova, bons élèves appliqués, déroulent gentiment leur “Wicked World”, mais prennent quelques copieuses libertés sur le break en milieu de titre qui dégénère en torrent de leads. Pas inintéressant en soi, mais sans lien avec Sabbath, et du coup un peu vain. Dès lors, la première question fondamentale se pose : ne devrait-il pas être illégal de se faire briller sur le dos du grand Sabbath ? La question est légitime.
Si ce n’est Thou, c’est donc Rwake, au rendez-vous de la reprise bourrin, passage obligé de tout tribute désormais. Le groupe sludge-ise bien comme il faut “The Writ” (plus lent, plus gras, plus trappu en guitares) pour une interprétation plutôt sympa (dont 50% de l’intérêt tient dans le jeu de mot du titre proposé, “The Rwrit”). Plus loin les bourrins de Leather Lung s’en sortent pas mal en développant l’aspect sautillant de la rythmique de “Hole in the Sky” mais ruinent un peu le tout avec son chant mi-sludge du coup encore plus décalé.
Mooner adapte “The Wizard” à son moule, ça marche plutôt bien (l’harmonica remplacé par la flûte c’est quand même un peu capillotracté mais pourquoi pas). Même approche pour Brume, qui s’attaque au planant “Solitude” à grands renforts de piano et de violoncelle, pour un final charpenté en mode post-metal atmosphérique. Moui.
Enfin, les grands gagnants de l’opération… L’un des meilleurs titres du disque est le fait d’Elephant Tree, qui reprend “Paranoid” en posant ses cojones sur la table, ré-interprétant complètement ce joyau brut, sans en changer la substantifique moelle. La rythmique est étirée pour lui donner une tonalité doom (évidemment) pachydermique, et l’impact de l’original, percutant car contenu sur moins de trois minutes, est maintenu en sacrifiant une paire de couplets ici ou là ; mais le résultat vaut bien cet humble sacrifice. Dans la même veine, les jeunes norvégiens de Saint Karloff parviennent à surfer sur “Sleeping Village” pour déployer de copieuses lampées de leur proto doom psychédélique, en prenant de larges libertés sur l’original, calant des plages instru entières ici ou là pour l’étirer sur presque 8 minutes. On est finalement dans l’esprit chaotique de l’original, et ça passe bien ! Autre bonne surprise : Year of the Cobra et sa très bonne ré-interprétation doom atmosphérique et aérien de “Planet Caravan”.
Difficile avec tout ça de se faire un avis global cohérent. Point à noter néanmoins : il n’y a pas de gros plantage, d’interprétations irrespectueuses et honteuses, ou de prise de risque à côté de la plaque (avouons-le : ça arrive pourtant souvent dans les albums de reprises). De fait, on retrouve aléatoirement des titres oscillant entre le moyen et le bon (et de rares très bons), ce qui en soit est une plutôt bonne surprise au regard de nos attentes plutôt modestes par rapport à l’objet. Reste la question “avait-on vraiment besoin d’un nouveau tribute à Black Sabbath ?”… dont la réponse appartient à chacun.