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En mars 2020, comme pour beaucoup de groupes (tous ?), le COVID-19 vient mettre un coup d’arrêt à toute activité scénique. Pour une machine de scène comme Kadavar, c’est un véritable coup dur (pour rappel, le trio berlinois fut l’un des premiers à proposer un live en streaming depuis leur salle de répétition, signe que la bête n’avait pas l’intention de se laisser mourir). Puis silence, si ce n’est les rumeurs discrètes de quelques sessions de composition du trio, apparaissant sporadiquement sur quelques réseaux sociaux. Quelque chose de décousu, les premières allusions à quelque chose d’atypique… et donc doublement étonnant de la part d’un groupe qui a occupé ses dernières années à perfectionner une formule musicale bien balisée, l’amenant à un niveau d’efficacité difficile à remettre en cause. Puis les premiers extraits ont émergé, confirmant le caractère déstabilisant de ce disque.
The Isolation Tapes, donc, fruit du cerveau littéralement débridé du trio : sans barrière ni ligne directrice, les musiciens laissent s’exprimer leur état mental du moment (isolement/confinement, questionnements existentiels, nouveau regard sur la vie…) à travers leurs compositions. Perte de repères dans la vie = perte de repères dans la musique. L’abandon, le lâcher-prise… et l’ouverture. Il apparaît vite très clairement qu’il ne fallait pas s’attendre à écouter et apprécier ce disque à l’aune de leur discographie, assurément. Et donc, pour l’auditeur, la consigne (l’exigence, même) est en miroir : lâcher prise, et ouvrir ses chakras. Et il faut bien ça, quand on s’est enquillé une palanquée d’albums fuzzés, énervés, électrisés et riffus ces dernières semaines… le choc est bien celui que l’on imaginait.
Ce qui se dessine en creux au fil des 10 plages du disque (que ne le dira-t-on assez : 10 chansons / 45 minutes, le nombre d’or de l’album rock), c’est finalement un vrai pan d’influences de Kadavar – celles qui ne sont pas le fruit d’un héritage croisé Sabbath / Led Zep par exemple, mais plutôt celles des sources de la musique des années fin-60/début 70 : de la mélodie, du psychédélisme, le tout porté par des dizaines de sonorités et instruments divers, et baignant dans des volutes louches. Ça part littéralement dans tous les sens, à la fois en terme d’inspirations musicales et de sonorités : on pense à Uriah Heep, on ose entendre quelques sonorités qu’on pourrait imaginer venir d’un Santana moins latino (les leads de “I Fly among the stars”), on capte des rythmiques basse/batterie emblématiques des prémices du kraut rock, on a des échos des instrumentaux typiques des giallos de la fin des années 70/début 80 (on pense par exemple aux compos de Carpenter bien chargées en synthé – voir “The Lonely Child”), on baigne plus qu’à son tour dans des mélopées électro suaves (“Everything is Changing” et ses plans un peu trop sirupeux parfois)… Et quand le groupe verse finalement dans un petit garage rock un peu plus excité (“(I won’t leave you) Rosi”) c’est pour mieux ressortir la tête du bouillon sur le très aérien (presque easy listening) “The World is Standing Still”.
Fondamentalement, The Isolation Tapes est aussi – et c’est l’un de ses facteurs distinctifs majeur – un album de basse plutôt qu’un album de guitare. L’absence de riffs, on l’a déjà dit, profite à de savoureuses rythmiques de basse, rondes, mélodiques et chargées en groove (l’irrésistible ligne de “Eternal Light (We will be OK)”, la rythmique endiablée quasi bossa nova de “Unnaturally Strange (?)”…). Tant qu’à jouer le low profile jusqu’au bout, Lupus est aussi presque absent au niveau du chant, particulièrement rare et discret sur cette galette (et évidemment soft et sirupeux lorsqu’il est présent). On imagine bien le frontman à la manœuvre derrière bon nombre des instruments mis en œuvre ici (en plus de nombreux leads parfaitement à leur place), mais difficile, dans ce maelstrom de repères, d’identifier qui fait quoi sur chaque plage au sein de l’entité Kadavar. Il n’est pas impossible, à ce titre au moins, que ce disque soit leur réalisation la plus collective.
Bref, vous l’aurez compris seuls, ce disque n’est pas en tant que tel un disque de rock. A ce titre, il ne conviendra pas, à l’évidence, aux amateurs exclusifs de sons saturés et de riffs acérés. Le définir alors relève de la gageure. Musique d’ascenseur ? Easy Listening ? Pop ? Un peu de tout ça, et plein d’autres choses. Fort ce ce constat désarmant, la question se pose : fallait-il sortir ce disque sous le patronyme de Kadavar ? Oui, mille fois oui. Car clairement, ce disque leur est très personnel et honnête, et chaque fan un peu puriste du groupe appréciera ce regard bien particulier. C’est en effet plutôt un disque des musiciens de Kadavar, que de l’entité Kadavar, cette machine de retro rock nerveux à l’efficacité sans pareille, et c’est ce qui est aussi perturbant qu’enthousiasmant, donnant l’occasion d’un regard privilégié sur les mécaniques créatrices du trio. The Isolation Tapes propose un peu plus qu’une simple curiosité, qu’un disque qu’on écoute pour sourire entre amis ou pour ajouter à sa collection vinylique Kadavar-esque – en espèce il s’agit bel et bien d’un objet certes étonnant, mais qui mérite une attention soutenue…

On a fait la connaissance de Lucidvox à l’occasion du dernier Desertfest à Berlin, où le quatuor moscovite trouvait sa place dans une affiche ce jour-là plutôt connotée psyche. Fort de quelques sorties (EP ou albums), le groupe formé en 2013 peut se targuer de quelques années d’expérience, mais d’une renommée largement en retrait – la faute probablement à un choix de label peu représenté sur ce segment musical, et à une expérience scénique qui leur a finalement rarement permis de quitter leur Russie natale. Mais ces années d’existence ont été mises à profit pour développer leur musique et leur “synergie” propre : au moins deux des musiciennes ne pratiquaient aucun instrument avant de créer le groupe, et c’est donc via “l’émulation amicale” prégnante au sein de l’entité que cet apprentissage instrumental s’est opéré, au gré aussi de l’évolution musicale de l’entité Lucidvox.
C’est donc avec un intérêt non feint que l’on s’empare de ce disque, n’ayant pas eu l’opportunité de se pencher sur leurs productions précédentes. La principale surprise au fil des écoutes tient à ce que les “travers” habituels des albums de psych rock, avec souvent des titres à rallonges où les plans se répètent et s’enchaînent à l’envi jusqu’à justement susciter cette impression quasi-hypnotique, ne se retrouve pas ici. Pour autant, l’étiquette psych rock n’est pas galvaudée, et de nombreux plans viennent nous le rappeler (le lancinant solo chargé en wah-wah de “My Little Star”, le sitar en fond sur “Knife”, la section instrumentale de “Sirin” qui taquine le space rock), mais la concision des compos (tout est en dessous de 6 min, avec une durée moyenne de 4min30) et leur structure alambiquée ne permettent jamais de ressentir la moindre répétition… ou même le moindre ennui, avouons-le.
S’appuyant sur des paroles interprétées en russe, Alina apporte encore une touche atypique à cette musique qui n’en manque pas, à travers des vocaux suaves (“You are”), énergiques (“Knife”, “Body”, “Around”), lancinants (“Runaway”) ou incantatoires (“Amok” et son gimmick vocal de répétition déstabilisant). Les trois autres musiciennes s’attèlent à dresser un spectre dense et riche de sonorités tour à tour chamaniques, rock, orientales,… Instrumentalement, la formation assez traditionnelle guitare-basse-batterie vient ajouter différentes nappes de claviers, de flute, ou même de trompette (“Runaway”, pour une ambiance assez remarquable) ! Des choix audacieux et pointus, qui viennent encore appuyer la démarche frondeuse et rafraîchissante du quatuor. A noter néanmoins : We Are n’est pas vraiment un disque immédiat, à digestion rapide – loin s’en faut. Il faut du temps pour l’adopter, en circonscrire les contours et rentrer dans ses méandres. C’est d’ailleurs aussi à ce titre qu’il est difficile de l’associer à un album de psych rock “traditionnel”, pour lequel l’efficacité est généralement plus facile et rapide à appréhender.
L’amateur-défricheur de psych rock électrisé et aventureux trouvera largement de quoi se faire plaisir avec cette galette : déstabilisant à plus d’un titre (inutile de revenir sur le chant en russe, premier “exotisme” de cet album), il devient vite attachant, apportant une touche de fraîcheur et d’expérimentation à un genre musical souvent formaté.

On l’attendait ! Pile deux ans après la sortie du suprême Calm Black Water, les oracles des abysses refond surface pour nous offrir leur troisième prophétie. Un album une fois et demi plus long que le précédent, mais tout aussi profond. Un subtil mélange de mélodies atmosphériques envoûtantes entrecoupées de séquences distordues dévastatrices, que nos quatre amis de Chicago auront eu le bon sens d’intituler Chaotic Divine.
En juillet 2020, petite frustration en découvrant Infected Ambient Works, qui comme son nom l’indique, n’arbore que la facette ambiance du groupe. Vingt-six pistes (quand même) et pas une once de distorsion, pas un seul lâché de riff brutal, mais une farandole d’œuvres instrumentales planantes tout droit issue de l’éther. En y regardant de plus près, il s’agit d’un split entre REZN et Catechism, qui s’avère être le projet solo du claviériste, saxophoniste, percussionniste du groupe Spencer Ouellette. Ouf ! Seulement, trois mois plus tard, on découvre enfin le nouvel opus du quatuor américain, et c’est une bénédiction.
Pour comprendre la recette du groupe alliant les ambiances cosmiques et la lourdeur du doom, il suffit d’écouter l’introduction de Chaotic Divine : « Emerging ». Une pièce au tempo lent, à la rythmique lancinante qui monte dans un crescendo ténébreux où la voix du guitariste Rob McWilliams nous envoûte tout autant que la funèbre mélodie. Puis soudain, les eaux tumultueuses s’apaisent, et nous voilà en surface. La batterie qui cognait juste avant joue désormais en retrait, caressante, effleurant à peine la surface de ses cymbales. La basse roucoule, et les lourds riffs de guitare se sont substitués à un phrasé distant, comme la lueur d’une silhouette que l’on devine au loin sans en appréhender les contours. Nous y sommes. La substance d’REZN, c’est cette alternance, cette dichotomie, cet affrontement permanent entre deux forces qui se muent l’une dans l’autre, qui dansent.
Le passage de « Clear I » à « Optic Echo » en est un autre exemple. La première est un interlude psyché et contemplative, mais dans un registre sinistre ; l’objet de contemplation inspire le malaise, le bizarre davantage que le tripe cosmique. La seconde en revanche, libère toute l’énergie retenue jusqu’alors, exhibe toutes les craintes dissimulées à coup de doom puissant. Le saxophone et la voix ont beau apporter une certaine douceur, l’ensemble demeure d’une violence délicieuse.
Si jusqu’à maintenant, nous évoluons en terrain connu (« Inner Architecture » aurait tout aussi bien pu s’inscrire parmi les dix pistes du premier album Let It Burn), Chaotic Divine apporte aussi son lot de nouveautés ; ou plutôt les témoins de l’évolution du quatuor. Il y a tout d’abord le magnifique groove de « Garden Green » avec cette basse si ronde, si chaleureuse, tout en énergie contenue et qui évoque presque, je dis bien presque, une sorte de noir reggae des profondeurs. Cette piste enchaine à merveille sur « The Door Opens » où l’on est cette fois accueilli par une voix beaucoup plus bourrue et altérante qu’à l’habitude. Un chant grinçant et déchaîné qui renforcera le propos du morceau. Puis il y a « Scarab », un titre survolté au regard des précédents, et comme le groupe en compte peu. Un titre avec matière a remuer les foules lors des lives.
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Off The Record aura eu le nez creux en signant à nouveau REZN. Le groupe s’épanouit au croisement de la puissance de Monolord, des ambiances cosmiques de Mars Red Sky, tout en apportant une pâte unique lui octroyant tout son charme. L’expérience REZN c’est accepter de découvrir un univers sombre, empli de bizarreries, de merveilles oubliées à dessein ; c’est plonger au cœur d’un abysse sans fond, où évoluent des créatures gigantesques et pas franchement bienveillantes. Une expérience que je ne peux que vous recommander.

Bon, avant de commencer à parler de cet EP, petit briefing pour ceux qui ont été confinés trop longtemps : Big Scenic Nowhere, c’est un projet composé de tueurs de la scène desert rock monté autour de Bob Balch (Fu Manchu) et Gary Arce (Yawning man) qui, pour l’occasion, s’entourent de pointures du milieu comme Tony Reed (Mos Generator), Mario Lalli (Yawning man, Fatso Jetson) ou encore Per Viberg (Spiritual beggars). Après un EP paru en 2019 dans la fameuse série Postwax et un album franchement excellent sorti en début d’année, on attendait une suite la bave aux lèvres et le porte-monnaie frétillant à l’idée d’acquérir cette fois-ci un double album de 80 minutes dégoulinant de stoner désertique gavé aux cactus.
Arrêtons le suspense tout de suite : votre banquier ne va pas (encore) vous appeler pour renflouer votre compte en banque, Big Scenic Nowhere sort Lavender blues qui, sous une pochette à la colorimétrie douteuse évoquant plus les escaliers de Poudlard que le désert californien, renferme 3 malheureux petits titres pour une durée de 24 minutes. Bon, on s’en contentera et on se dit que vu le casting, on va passer 24 belles et bonnes minutes. Alors, oui… et non.
Certes, cet EP renferme l’une des plus belles pièces heavy psych de cette année (le sublime et ultra-planant « Lavender blues » de 13 minutes, qui justifierait à lui seul l’acquisition de cette galette), mais les 2 autres titres sont franchement moyens. « Blink of an eye » et son riff évoquant les grandes heures de Lynyrd Skynyrd reste plaisant mais demeure bien trop « radio-friendly » pour satisfaire nos esgourdes. Mais le pire (ou le moins bon, n’exagérons pas) reste à venir : le dernier titre, « Labyrinths fade », est, à mon sens, une tentative assez vaine de composition progressive dans la veine des productions grandiloquentes des seventies. Après plusieurs écoutes, je n’arrive toujours pas à apprécier ce titre (pourtant, j’ai essayé!) mais quelque chose me chagrine… Sans doute ces solis de gratte trop pompeux qui ne collent pas avec la « philosophie » du desert rock…
Avec Lavender blues, je reste un peu sur ma faim. Bon, je vous rassure, on a fait bien pire cette année mais au vu du casting et de la qualité de leur LP Vision beyond horizon, j’attendais peut-être trop de la suite. Bon allez, sans rancune les gars, on se revoit dans quelques mois pour, cette fois-ci, un vrai album.
Lavender Blues by BIG SCENIC NOWHERE

La scène stoner française est en plein essor et, aux 6 coins de l’hexagone, de Lille à Brest, de Strasbourg à Nantes et de Paris à Lyon, tout le monde s’affaire pour faire mentir le fameux adage de John Lennon qui a déclaré un jour que le rock français, c’est comme le vin anglais, çà n’existe pas. Occult hand order est de ces formations « obscures » de la scène stoner française (et forcément inconnue du grand public) mais qui, comme ses camarades, mérite qu’on s’y intéresse et force le respect avec une inventivité, une abnégation et un courage sans faille pour tenter de se faire une place.
Dire qu’ils y mettent la manière est un doux euphémisme tant leur dernière livraison en date, intitulée The chained the burned the wounded (qui suit un déjà très bon EP paru l’an dernier), est d’une qualité telle qu’on se demande encore pourquoi la notoriété les fuit. Rien que le titre d’ouverture « Azazel », avec son riff monolithique, sa batterie vindicative et son chant lointain et plaintif, se doit d’être de toutes les playlists des amateurs de doom psychédélique. La force de cet album réside dans sa qualité d’écriture (5 titres pour 35 minutes de musique) et de mixage, étonnante pour une auto-production.
On sent l’influence de Mars Red Sky (belle référence) avec des nappes de guitare planantes à souhait. Tout le reste de cet EP (car oui, malgré sa durée, cela reste un EP), de « What comes after us » (assez bluesy dans son approche) à « Wound » (le plus « cosmique » des 5 titres) en passant par le délicatement puissant « Edwin the wise », est un sans-faute et tout concourt à faire de The chained the burned the wounded l’un des sérieux candidats au titre de « meilleur EP français » de l’année. Du très beau travail.
The Chained The Burned The Wounded by Occult Hand Order

Une batterie enregistrée par Christoph “Tiger” Bartlett de Kadavar dans leur propre studio, un mastering réalisé par Magnus Lindberg de Cult of Luna, une production de jan Oberg de Earth Ship et en tête d’affiche Sebastian Grimberg également batteur de Earth Ship. Décidément, le groupe Neànder évoque plus un block buster allemand qu’un quartette de doomeux frontaliers du post métal, cependant c’est bien ce dont il s’agit et leur seconde production Eremit est là pour le prouver.
Après un premier album clairement marqué post rock il était assez improbable que le second finisse dans les pages de Desert-Rock, mais c’était sans tenir compte de l’appétit stylistique de nos camarades de Neànder.
Eremit ne fait pas exception à ce qui pourrait devenir une règle. L’album est d’une part entièrement instrumental et fait la part belle aux nappes de guitare post bidule. Cet aspect du genre a d’ailleurs souvent tendance à vite me lasser mais ici il n’en a rien été. Pas de complaisance dans les drelins drelins larmoyants. Même si la majeure partie des morceaux passe de 7 à 12 minutes, le style évolue continuellement passant de l’esprit post metal décrit plus haut à des accords doom profonds et lourds.
La lourdeur est probablement la première caractéristique de Neànder, les morceaux font la part belle à la batterie, la mettent en avant. Le titre “Ora” résume à lui seul la place de la section rythmique. La batterie et la basse avancent de concert, enflent, pour venir prendre une bonne part de l’espace sonore. On retrouve ici également une culture black métal dans la rapidité du jeu, l’utilisation des cymbales et surtout les roulements de grosses caisses.
Cette batterie omniprésente et glissant vers le blackened doom on peut déjà la sentir dans le second titre, “Purpur”. La piste illustre la force de l’album mais aussi sa noirceur. La piste évolue sur des sentiers de mélancolie, quand doom, post et black se rejoignent il n’y a pas à chercher plus loin. Cependant Neànder ne s’enferme pas dans un état d’esprit. Il se libère régulièrement de son onyx pour planter çà et là quelques phrases lumineuses à l’instar de “Clivina” où les fûts de taisent pour laisser respirer une balade guitare/basse. Avant de revenir plus puissante et martiale sur le dernier titre “Atlas”. Un morceau bien nommé qui montre les muscles et avance à lourds pas de titan sous le poids des accords doom du quartette.
La structure évolutive de Eremit, les influences multiples et le foisonnement d’idées, le choix de l’instrumental pour ne pas être obligé d’emboîter le pas d’un chanteur, la liberté de créer des atmosphères aussi sombres que lumineuse font de Neànder un groupe à part. Il est vain de vouloir les classer si ce n’est pour jouir d’en disséquer toutes les composantes.
Même en l’absence de classement il faudrait être obtus pour ne pas aller jeter une oreille curieuse sur Neànder et en particulier sur cet Eremit où je gage que beaucoup trouveront leur compte et pourquoi pas l’enthousiasme de la liberté.

Décidément, la musique en général et le stoner en particulier n’ont pas fini de nous surprendre… Et c’est tant mieux, à l’heure où le monde de la culture se meurt, à l’heure où les concerts agglutinés les uns contre les autres ne sont plus qu’un doux souvenir, il est parfois bon de voir que non, le monde de la culture n’est pas (encore) mort et enterré et qu’il survit malgré les nouvelles contraintes d’un monde qui n’a que faire d’un peuple qui a besoin de se distraire pour oublier un quotidien et un futur incertains. Je disais donc que la musique n’avait pas fini de nous surprendre : entre Kadavar qui va nous balancer un truc improbable la semaine prochaine (enfin, c’est ce qu’on pense tous…) et des groupes inconnus (Psychlona, Slomosa…) qui nous pondent un album monumental qui sera de tous les tops à la fin de l’année, on ne peut pas dire que les artistes ne font pas tout pour satisfaire notre soif insatiable de musique et de nouveauté.
Et puis, il y a Mr Bison… Actif depuis 2009, le trio transalpin (fun fact : les 3 garçons se prénomment tous Matteo!) nous gratifie à intervalles réguliers de tout ce que la scène stoner italienne sait faire de mieux : un son désertique au possible, des envolées guitaristiques majestueuses et des compositions flirtant avec les meilleures productions mondiales (voire même les surpassant de temps en temps). Le doux souvenir de la découverte, il y a 2 ans, du sublime Holy Oak est encore ancré dans la mémoire que déboule la nouvelle fournée du trio, intitulée Seaward. Un rapide coup d’oeil au dossier de presse nous renseigne sur le fait que cet album est en fait un concept-album inspiré par les légendes des 7 perles de la mer Tyrrhénienne (la déesse Venus aurait laissé tomber 7 perles de son collier et ces perles forment les 7 îles de l’archipel d’Elbe). Bon, OK, pourquoi pas…
Heureusement, la musique de Mr Bison reste tout à fait accessible et surtout hautement recommandable à tout à chacun, même si vous ne vous intéressez pas forcément à la mythologie divine. Seaward ne doit pas être perçu comme un album de rock progressif (terme un peu barbare et surtout assez réducteur) mais plutôt comme une suite de petites saynètes qui s’enchainent à merveille, le tout formant un ensemble cohérent. Difficile d’en extirper un single ou même un titre qui sortirait du lot, Seaward est avant tout un long et beau voyage à travers l’imagination de Mr Bison, une ode à la contemplation sonore, une invitation musicale à pénétrer dans un univers nouveau, mystérieux et majestueux. Bref, un appel à regarder au-delà de l’horizon.
Seaward restera une pierre angulaire dans la carrière de Mr Bison. De par sa capacité à nous emporter, à nous extirper d’un monde au futur sombre, le trio transalpin nous offre une porte d’entrée salutaire vers un monde peuplé de souvenirs réconfortants et d’une vision finalement rassurante : non, la culture n’est pas morte et elle a même, j’en fais le pari, de beaux jours devant elle.
Amen.
SEAWARD by MR BISON

Sur chacun des plans des millions de sphères du multivers, il existe une incarnation du champion éternel qui, délibérément ou non, est le gardien de la balance cosmique. Et à l’inverse de ce concept, inventé par l’écrivain Michael Moorcock, il existe un loser éternel répondant au nom de Sons of Otis, qui n’a de cosmique que la musique. Pourtant les natifs de Toronto (et s’il était là le problème ?) ont tout bien fait, publiant en 25 ans 7 albums ayant, à différents niveaux, de quoi marquer durablement l’histoire de la musique alourdie. Le pinacle de leur discographie sort même en 1999, en pleine période stoner rock, via le plus important label du genre (Temple Ball sur Man’s Ruin). Si à 50 ans on a pas écouté cet album c’est qu’on a raté sa vie. Leur résurrection via Small Stone Records leur permet de publier Seismic l’une des toutes meilleures productions de la décennie passée mais rien ne semble y faire, les déboires (de batteurs, de tourneurs), conjugués au caractère de Ken Baluke (qui n’est pas réputé pour être le plus vivable des artistes) et à une malchance certaine, semblent constamment rappeler Sons of Otis dans les limbes de la seconde division dont ils ne se sont jamais vraiment extraits.
8 ans se sont écoulés depuis Seismic et c’est à la faveur d’une tournée commune avec Dopethrone et Bongzilla en 2018 que le groupe fait la connaissance de Totem Cat Records, qui a propulsé la carrière des premiers et réédite méthodiquement les classiques des seconds. Sons of Otis profite des deux mamelles du label : Paid To Suffer et Spacejumbofudge sont ainsi réédités (Temple Ball est à suivre), préparant idéalement le terrain pour la publication d’Isolation. Quel plaisir de retrouver le trio tout en maestria, riffs hypnotiques et chant noyé dans les effets ! Baluke sait qu’il tient une formule qui fait remonter le temps et c’est à la fin des années 90 que le son de cet album nous renvoie, à une époque où rendre hommage à Black Sabbath ne voulait pas dire copier leur son. « Blood Moon » s’ouvre d’ailleurs sur un accord triton nous faisant immédiatement demander « quelle est cette chose, qui se tient devant moi ? ». Mais à l’instar des premières mesures de « Flower Travelin’ Man» d’Earthless, convoquant Led Zeppelin, la citation a ici pour vocation de nous emmener plus loin. Et plus loin c’est ici 57,6 millions de kilomètres plus loin, dans l’espace. L’isolement. Un thème intéressant en ces temps distanciés. Sons of Otis nous met en quarantaine, loin des modes faites de metal extrême ou de sombres musiques pleurnichardes. Les fils d’Otis font dans l’élévation, dans le monte-charge. Dans le tempo pesant, la fuzz grave et la mélodie en boucle : la transe distordue, comme ils l’ont toujours pratiquée. Et « Blood Moon » sature l’espace par ses moments de growl des enfers, « Hopeless » bourdonne, installe la gravité. La présence de « Theme II », 6 minutes d’ambiance macabre amenant la déferlante « Trust » renvoie directement à « Theme » de Spacejumbofudge. Plus que simplement marquer la filiation, Sons of Otis rappelle que même si ses retours sont sporadiques, ils constituent à chaque fois de véritables évènements pour les quelques irréductibles pour qui un vrai album de doom cosmique peut remettre un peu de saveur à une année sinistrée.
Le disque de l’année ?
Pont Vinyle :
3 options pour Isolation : une édition spéciale limitée à 100 exemplaires, le lp étant à l’image de la pochette, dans un superbe splatter rouge et noir, accompagnée d’un artbook, Sold out en une journée, 200 ex noir et rouges et 200 autres noirs.

Progressive fuzz, on ne saurait mieux trouver pour définir le trio instrumental lyonnais Fuzzcrafter. Artisans de la fuzz, créateurs d’un premier album studio et revendeur d’un live, ils viennent de détourer, polir et mettre sous écrin une nouvelle plaque sobrement intitulée C-D qui devrait confirmer leur étiquette. En revanche avec un titre pareil et des morceaux allant de “C1″à”D3” c’est à se demander si l’on n’aurait pas affaire plus à des ingénieurs qu’à des artisans.
Pour cette livraison, les Fuzzcrafter nous offrent sous une bonne couche grasse de fuzz des passages entre blues et jazz, où ils déroulent des gammes mine de rien et font passer le tout grâce à un tempo toujours très swing. La structuration des morceaux ne permet pas de qualifier le tout de Jam Session, mais avec deux morceaux de plus de 13 minutes, impossible de ne pas y penser.
Ce nouvel opus fait la part belle au prog dans un étalage bienséant de virtuosité. Fuzzcrafter n’enfonce jamais vraiment le clou d’une musique qui pourrait devenir trop pesante. C’est le cas avec “D2” qui joue un thème suranné avant de bifurquer vers des une basse et une guitare hyper funky, quasi pop. Le tout aboutit à quelque chose qui flottait déjà dans l’air avec certains passages sur “D1”, notamment quand la basse ultra fuzzée soutient les rythmiques hyper sèches de la gratte.
S’il est question de virtuosité tant du côté de la guitare que de la basse, le batteur qui est moins volubile que ses camarades sait cependant apporter sa touche de couleur aux composition grâce ses breaks et à de petites surprises comme avec l’utilisation d’une darbouka sur “C3”. Ce morceau reprend la recette la piste “A4” sur la plaque précédente, il est également assez central au sein de C-D, cette perle électro acoustique d’une finesse enthousiasmante confirme l’essai et Fuzzcrafter va pouvoir réitérer l’expérience acoustique sur “D3” pour une clôture qu’on aurait néanmoins souhaité plus longue. (Et là, je vous recommande d’aller jeter une oreille une fois de plus au premier opus dont la gémellité de structure est flagrante)
C-D est un album moins en recherche de fuzz et de puissance que le précédent et c’est sans renier son enseigne que le trio d’artisan intègre à son art de multiples courants au travers desquels il augmente sa capacité d’expression. Fuzzcrafter vient confirmer avec cette nouvelle galette qu’il a de l’or dans les doigts et des idées plein la tête. Une maison au savoir-faire rigoureux où l’on ne regrette pas d’être client.

Il y a la Grèce et il y a Chypre, une île à cheval entre deux cultures, partagée entre deux nations et melting pot culturel s’il en est. C’est de là que viennent les quatre rêveurs de Arcadian Child qui n’ont eu de cesse de démontrer leur pluralité culturelle avec une poignée de plaques. Ils reviennent pour la seconde fois chez Ripple Music et chez Rebel Waves records pour diffuser leurs bonnes vibrations au travers de leur dernière création Protopsycho.
“Snakecharm” la bien nommée introduit cet album où plane l’ombre d’un Naxatras. Avec cependant une recherche plus totale de l’intégration des thèmes orientaux dans la musique et c’est la voix qui vient le confirmer avec un chant qui passe sur les rives de la culture arabo-musulmane. Le style sur “Sour Grapes” rappelle le travail du guitariste de Forming The Void sur l’album Rift, qui posait les fondations d’un pont entre occident et orient. Ici l’expérience est plus aboutie notamment avec le chant qui confine par moment à l’appel du Muezzin. Voilà pour l’aspect expérimentation de Protopsycho qui dure jusqu’à la piste “Bitter Tea” et transporte l’auditeur dans des contrées que le Stoner explore de façons généralement trop imparfaite et surtout au travers d’un fantasme.
Passé ce point Arcadian Child entre dans une phase plus entendue, avec une section rythmique malicieuse sur Bodies of Men puis plus psychédélique avec les titres suivants. “Raising fire” et son chant finement lancinant appuyé par une batterie aux accents tribaux laisse une sensation de bien être derrière elle tant le morceau flirte avec le beau. Les titres qui encadrent ce dernier font le taf et accompagnent l’auditeur sans accroc, cependant on rentre là dans quelque chose de plus classique et en retrait par rapport aux premiers morceaux de l’album. Autant dire que tout l’intérêt de cette plaque ne réside pas dans cette conclusion qui cependant n’a à souffrir d’aucun défaut majeur.
Cet album est un peu à l’image de l’île qui l’a vu naître, Protopsycho est divisé en deux parties, une très orientale et l’autre très occidentale. C’est toujours un peu dommage de se retrouver en deux lieux là où l’on aurait aimé un plus de cohérence. Cependant cette production d’Aracadian Child reste un bel effort du genre et une œuvre singulière. Ce n’est pas perdre son temps que de s’y arrêter et d’y flâner pour entendre quelques sons rafraîchissants et qui s’accommodent à merveille avec le style stoner.

Gang : def : groupe d’individus partageant une culture et des valeurs communes, engendrées par leur association et le milieu social et urbain où ils vivent.
Déniché par Totem Cat Records puis subtilisé (un peu salement il est vrai) par Riding Easy, le gang (cf. définition) de Portland sort son troisième album, traçant, publication après publication, la petite histoire de leur street doom. Le street doom. Un genre dont ils sont les rois, puisque seuls sur le créneau. Pour résumer grossièrement le concept (“grossièrement” étant un mot parfait pour décrire R.I.P.) : le street doom consiste à suivre la voie ouverte pas Saint Vitus (attitude et rythmiques punk sur fondamentaux Sabbathiens) et de faire du doom (que R.I.P. a déclaré mort dès sa première démo en 2015) une musique de ruelles sombres. L’esthétique hip-hop, mélangée à une iconographie BDSM, avec tout ce qu’il faut de grand guignol et de Lucha Libre, voilà le ticket d’entrée de l’univers de Fuzz et de ses sbires. Et en deux albums R.I.P. aura divisé le monde en trois catégories : ceux qui les adulent, ceux qui les détestent et ceux qui s’en foutent royalement. Cette dernière catégorie étant bien évidemment de loin la plus fournie.
De retour de leur première tournée européenne (vous vous souvenez des concerts ? Quand on se retrouvait pour écouter de la musique en live ?) aussi jouissive que chaotique, le groupe se paye le luxe d’enregistrer avec Billy Anderson, et Dead End de prendre alors quelques pourtours d’album ambitieux. Et soyons clair, l’ambition est l’ennemi juré du second degré. Mais R.I.P. est un groupe malin. Derrière l’intro rappelant les ambiances de John Carpenter (dixit la bio), et les quelques moments de grandiloquence, l’essentiel est préservé. Cet album est complètement stupide. Délicieusement bête. 33 minutes de crétinerie, la faux au vent, avec pas moins de quatre fois le mot « Dead » dans les titres de ses 10 chansons. Le son est sale, l’ambiance décrépie et l’album rajoute pas moins de deux hits à la galerie des horreurs du groupe : « Dead End » et « Judgement Night » (et son solo qui convoque tant de choses). Bien sûr la tentative de mid tempo chanté de « Dead of The Night » est à prendre au millième degrés, bien sûr personne n’a l’intention de décerner au groupe un grammy pour avoir utilisé la suite de Fibonacci dans la structure d’un morceau (Fibonacci, c’était pas lui qui tenait la pizzeria à l’angle de Hawthorne et la 8ème ?) mais quel pied quand même ! Des riffs comme s’il en pleuvait, nu sur des galets, des cavalcades vulgaires et des refrains le poing américain en l’air, ou sur le nez du voisin, R.I.P. a encore réussi l’exploit de transformer de potentielles caries en dents en or. Respect gros, respect.
Point vinyle :
Un peu plus de mille vinyles pour le premier pressage de RIP. Du splatter à 100 exemplaires, du noir, du rouge et du blanc à 300 exemplaires à chaque fois. Le plus compliqué étant toujours de faire avec les frais de ports prohibitifs venant des USA. Reste à fureter du côté de vos courageux disquaires ou de regarder du côté de Clearspot (NL) ou Kozmik Artifactz (DE), habituels dealeurs de Riding Easy en Europe. Parce qu’une pochette pareille, ça vaut bien un vinyle.

En 2014, sous les brumes matinales de Börlange en Suède, naissait Laser Dracul. Le trio se connaissait depuis les années 90, chacun évoluant sur son propre sentier, mais patienta jusqu’à l’alignement des astres prévu pour 2016. De là, un premier EP de quatre titres intitulé Laser Dracul sortait sous le label Van Records. Quatre ans plus tard, soit le 25 septembre 2020, le label Majestic Mountain reprend la main et offre au groupe de produire leur premier album complet. Une galette sinistre de six pistes du doux nom d’Hagridden.
Ensemble, les gars proposent un mélange de lourd doom et d’un stoner dark et heavy. Michael Brander, armé d’une basse tantôt bourdonnante tantôt rugissante, déploie un chant monocorde et litanique, évoquant par moment celui de Candlemass. De son côté, Henrik Östensson habille les morceaux de ses motifs lents et traînants tandis qu’à la guitare, Lars Bergfäl fait hocher les têtes à des fréquences rien de moins bas, « Now you see » en étant l’exemple le plus probant.
Dans l’ensemble, Lasert Dracul ne réinvente pas un style. C’est lancinant, incantatoire, puissant et sans conteste très bien réalisé, mais sans rien apporter de plus que les voisins de palier. Parfait donc pour les fans du genre qui n’hésiteront pas à retourner se servir après la première écoute, se délectant des clins d’œil (bien qu’éculés) à Black Sabbath ou encore Pentagram. Un style empreint d’une estampe vintage, transpirant la superstition et qui si on lui laisse le temps d’évoluer promet d’offrir les éléments que son jeune âge dissimule encore.

Comme le souligne très justement leur biographie, voir émerger du bon stoner rock du pays probablement le moins désertique du monde, la Norvège, ne semble pas a priori le phénomène le plus probable, au milieu de la quantité de sorties vinyliques qui s’enchaînent chaque mois. Le jeune quatuor norvégien balance pourtant un premier album surprenant à plus d’un titre, dans le bon sens du terme.
L’aspect le plus immédiatement séduisant dans la musique de Slomosa est son son de guitare en particulier : ce fuzz croustillant, tellement emblématique des meilleures productions du début du siècle notamment, émoustillera immédiatement le fan de stoner pur jus. Ce doux mélange de sonorités rencontrées ici ou là chez des groupes comme Lowrider, Truckfighters ou 1000Mods par exemple, et évidemment jamais trop loin du Kyuss matriciel, est un authentique ravissement auditif pour l’esthète “d’une certaine idée du stoner”.
Autre caractéristique distinctive : ce sens du groove imparable, parfaitement assimilé, développé à l’envi sur toute la galette. A l’écoute des huit plages (pour 37 trop petites minutes), on headbangue, certes, mais on chaloupe aussi pas mal, de manière inconsciente beaucoup, et irrésistible surtout. Jetez une oreille sur les dévastateurs « There is Nothing New Under the Sun » ou « Just to Be » pour une indécente portion de groove fuzzé. Mélodies et riffs s’entremêlent sur chaque compo pour une réussite globale qui force le respect, en particulier pour un groupe formé il y a moins de trois ans. De fait, chaque compo développe sa propre identité, comme un éventail des capacités de Slomosa à embrasser plusieurs genres musicaux, sans jamais apparaître décalé ou hors propos : ils peuvent passer d’un stoner très classique (« Horses » et son riff ultra catchy, « Scavengers » et ses réminiscences Elder, ou encore « On and Beyond »…) à des titres plus nerveux (« Kevin » qui rappelle le côté punk rock des premiers Fu Manchu), en passant par des titres plus rock (« In my Mind’s Desert » et sa nonchalance emblématique des premiers QOTSA). On ne s’ennuie pas une seule minute, et on a bien du mal à lâcher ce disque.
On peut le tourner dans tous les sens, analyser chaque chanson ou chaque riff, mais au final, la qualité de cette galette s’impose d’elle-même. Dans le genre finalement assez étroit de « l’authentique» stoner rock, il est probable qu’en fin d’année on compte les bons albums sur les doigts de la main du Baron Empain… et on peut déjà probablement affirmer que Slomosa sera de ceux-là. Mettez-moi ce groupe dans un van pour venir faire vrombir les amplis hors de scandinavie !

Il y a peu j’ai entendu quelqu’un dire “Le stoner, c’est le blues du metal.” Je ne sais pas si la phrase fera date mais ce qui est certain c’est qu’il y a tout de même des cas où cela se vérifie. The Electric Mud tape en plein dans cette définition avec son second album, Burn The Ships malgré un titre qui passerait pour un hommage à Orange Goblin. Le quartette fait résonner les accents du blues depuis la Floride rien qu’avec son nom, rappel de l’album blues psyché de Muddy Waters daté de 1968. Avant même l’album on sait qu’on tient là quatre esthètes qui vont défendre les couleurs du blues.
Bien entendu tout n’est pas blues dans cet album sinon il n’aurait rien à faire dans nos pages, “The First Murder On Mars” ouvre l’album pleine balle et enchaine avec “Stone Hand”, morceau dans la pure tradition stoner, le titre ne ment pas. The Electric Mud sait travailler en agressivité et les grattes ne délaissent pas la saturation mais même si le groove chaleureux de la voix plonge l’auditeur dans une salle de pub fleurant la bière et le tabac, bien souvent les boucles lancinantes ne crachent pas sur leurs origines blues (“Good Monster”, sonnant comme si Popa Chubby s’était assagi). Les origines finissent par ne plus se cacher, l’album aboutissant sur un “Terrestrial Bird” qui n’a plus rien de stoner et offre à l’auditeur un pur moment d’extase blues. Il faut dire que c’est de là que vient The Electrical Mud quand on écoute leur précédent opus “Bull Gator”. Alors quoi ? S’agirait-il d’un accident qui nous a poussé la présente rondelle sur la seule base de sa production chez Small Stone Records et la faute à quelques titres assimilables à la famille du desert rock? Pas si sûr…
Il ne faut pas beaucoup d’efforts pour se raccrocher à “Reptile” et son chant proche de celui Neil Fallon pas tant sur la tessiture de voix que sur la qualité rythmique d’ailleurs. Le sel de l’album résidant indéniablement dans “Priestess” et son intro catchy à souhait. Les riffs coulent avec malice sur une batterie qui promet son heure de gloire. Une basse qui roule généreusement, une rondeur où une fois faite la jonction avec les guitares, prend naissance à nouveau un blues rock aux accents fermement metal. Le tout est très beau et enthousiasmant, le dernier tiers de la piste est un creuset où se fondent les instruments et les genres.
Rebelote sur “LedBelly” (encore une référence au blues?), The Electric Mud fait le hold-up, la compo astucieuse mine de rien assure l’avènement de la batterie avec un solo de près de 3’30 minutes où l’on assiste à la métamorphose du batteur en poulpe. Les camarades aux cordes servent la soupe au batteur avec l’intro et ne reprennent la main que pour la conclusion, cachant habilement une piste totalement dévolue au solo de percussions.
Dans cet album rien n’est ni trop paisible ni trop violent. Les floridiens jouent entre deux eaux sans faux pas. La galette navigue sans cesse entre blues rock et stoner pur sucre. Il semble peu probable au final que cette nouvelle signature de Small Stone Records ne soit que le fruit du hasard. Burn The Ships file malheureusement à une vitesse incroyable, c’est une grosse frustration quand l’album s’arrête abruptement à la fin de “Terrestrial Bird”. Moins de 45 minutes c’était trop peu pour être vraiment satisfait, on espère rapidement une autre production toujours aussi aguicheuse.

On avait bien kiffé jusqu’ici les productions du trio californien Mountain Tamer. Ils ont changé de crèmerie depuis Godfortune // Dark Matters (passés chez les italiens de Heavy Psych Sounds), mais n’ont pas changé d’inspiration musicale ! Impossibles à faire rentrer dans une case, aussi large soit-elle, les américains continuent sur ce bien nommé Psychosis Ritual leurs pérégrinations psychédéliques énervées et barrées.
On plonge en effet dans ce disque comme on saute dans le vide sans voir ce qui se trouve au fond. Les premières minutes avec le morceau-titre nous accompagnent sur des terrains plutôt confortables et prévisibles, sur des plans psych chargés en réverb et pédales wah-wah, où survolent ici ou là les lignes vocales de Andrew Hall. Montées en tension et séquences plus planantes s’enchaînent de manière efficace. Le psych de ces messieurs est mature, clairement – on pourrait kiffer jusqu’à la fin de la rondelle qu’on s’en plaindrait pas. Sauf qu’on se fait cueillir par le riff bien gras et énervé de “Warlock” et sa succession de plans doom hybridés avec des séquences psyche presque hypnotiques… Un peu plus loin c’est “Scortched Earth” qui nous fait grincer des dents de plaisir (!) avec ce gros riff nous rappelant un bon vieux Melvins à la sauce heavy stoner. Bref, on est en équilibre précaire tout du long, ne sachant jamais vraiment à quoi s’attendre…
Psychosis Ritual est encore une fois un bel exercice de psych rock original, qui à la fois maîtrise les codes à la perfection (superbe “Chained” et ses touches orientales) et en même temps se permet d’explorer des contrées musicales complémentaires. On sort de cette grosse demi-heure un peu tourne-boulé : ça défile très vite, et ça part dans tous les sens. L’album est tellement court et manque de repères qu’il est difficile d’y rentrer pleinement dedans en première approche. C’est au prix d’un peu d’abnégation qu’on parvient à cerner son potentiel et l’apprécier à sa juste valeur. Reste qu’on aurait apprécié une paire de morceau supplémentaires, sept morceaux, ça fait un peu léger.
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